Le Nom des gens – Michel Leclerc (2010)

Une fois n’est pas coutume, j’ai vu un film français. Encore plus étrange, je l’ai apprécié. Il s’en faut parfois de peu : une actualité politique et des sondages désespérants conjugués à une bande-annonce montrant Sara Forestier déclarer « En fait moi dans la vie, les mecs de droite, j’les nique. » et voilà comment rattraper un film passé chez moi inaperçu lors de sa sortie l’année dernière.

Bahia est une « pute politique ». Comprendre qu’elle couche avec ses adversaires politiques (les « fachos ») dans l’espoir de les convertir aux valeurs de la gauche. Un jour elle jette son dévolu sur Arthur Martin, prototype en apparence du franchouillard parfait, qui s’avère pourtant Jospiniste dans l’âme. Voilà un pitch assez amusant et attirant sur le papier. Mais de quoi rester méfiant aussi : le « film à message » est un genre assez casse-gueule qui tombe souvent dans la mièvrerie ou l’excès de démonstration.

Le Nom des gens s’avère pourtant une belle réussite. Non pas que le film n’ait pas de message, il est ici clairement évoqué d’un bout à l’autre du film. Mais il l’est avec une telle vitalité et un tel humour qu’il passe à merveille. On y parle intégration, racisme, et même déportation et pédophilie, mais toujours avec la distance nécessaire pour éviter de tomber dans le lourdingue. La narration mêle habilement plusieurs niveaux, mettant en parallèle la rencontre des deux personnages avec leur histoire personnelle, indissociable de celle de leurs parents, les superposant parfois assez habilement et proférant au film un excellent rythme. Le scénario est particulièrement bien écrit, des dialogues incisifs aux références souvent comiques à l’histoire politique des années 2000, de l’échec de Jospin (comparé au Betamax, et qui s’offre un caméo hilarant d’auto-dérision) à l’élection de Nicolas Sarkozy vécue comme un véritable cauchemar hystérique. Autant d’éléments qui résonnent encore en nous et avec lequel le film s’amuse beaucoup.

Le film joue aussi beaucoup sur le contraste gigantesque entre les deux personnages principaux et en particulier la démesure du personnage de Bahia, dont la franchise et la simplicité caricaturale (mais délicieuse) du discours politique attirent une sympathie folle. Fatiguée du politiquement correct, adepte des raccourcis faciles (« Le quad, c’est super facho. »), elle cristallise et incarne toute notre exaspération quotidienne envers la connerie humaine. La réussite de ce personnage fantasque et désinvolte est aussi due à l’interprétation de Sara Forestier, qui dégage un naturel incroyable tout au long du film. Toutes les répliques, même lorsque celles-ci sont très écrites, sonnent justes et logiques dans sa bouche. La manière qu’elle a de caser un petit « C’est moche chez toi » entre deux répliques est tout simplement irrésistible. Un rôle pas facile dont elle parvient toujours à se tirer avec classe : lors d’une scène où elle prend le métro complètement nue (et se retrouve ironiquement face à un homme et sa femme en burqa), la façon dont elle s’en sort confine au génie.

Quelques scènes procurent même une émotion inattendue : une après-midi à la mer suivie d’une visite de centrale nucléaire (c’est d’actualité…), une scène d’amour où l’amant « habille » son objet de désir, la dépouille d’un cygne extraite tragiquement des eaux… De bonnes idées de mise en scène qui achèvent de faire du Nom des gens un film complet. Alors bien sûr, il peut être considéré comme « périssable » puisqu’il est intimement rattaché à son époque, mais il restera un génial témoignage d’une génération meurtrie par les fachos en tous genres. Je terminerai sur ces mots de Bahia : « Les bâtards, c’est l’avenir de l’humanité. ».

Le « ghost shot » :

Ce plan où Jacques Gamblin relie au crayon les grains de beauté sur le dos de Sara Forestier est l’un des plus beaux du film. Chacun de ces petits points semble évoquer une origine différente, une contradiction, et la bâtardise finit par former une étoile. Jolie déclaration d’amour.

Polisse – Maïwenn (2011)

Troisième long métrage de Maïwenn et Prix du jury au dernier festival de Cannes, Polisse nous plonge dans le quotidien méconnu de la Brigade de protection des mineurs (BPM).

Les choix de mise en scène oscillent entre documentaire et série télévisée : nous entrons dans le quotidien et l’intimité des membres de la brigade, dont les personnalités se révèlent au fil de la multitude d’affaires traitées. Les situations de maltraitances auxquelles font face ces policiers pèsent sur chacun et nous découvrons rapidement que leur vie privée est marquée par le poids d’une profession peu commune.

Si les acteurs se distinguent par leur jeu, à commencer par Marina Foïs et Joey Starr, les personnages tiennent malheureusement du pur cliché de la fiction policière : le flic brutal mais au grand cœur, l’anorexique, l’alcoolique dans le déni…
Le récit déstructuré est constitué d’une succession de courtes enquêtes. Le lien est censé venir du personnage de Mélissa, interprétée par Maïwenn, photographe bobo venue suivre le quotidien de la brigade et plongée dans la réalité parfois sordide du 19ème arrondissement de Paris. Cette mise en abyme du travail de la cinéaste apparaît comme superficielle et ne semble justifiée que par un narcissisme déplacé. Le personnage porte la scène la plus ridicule du film, où métamorphosée par un amour naissant la photographe enlève chignon et lunettes, artifices utilisés par « peur qu’on ne (la) prenne pas au sérieux ».

Le film aborde de nombreux sujets complexes et difficiles : la sexualité des mineurs d’aujourd’hui, l’absence de repères et de normes sexuelles dans certains milieux, la transcendance des tabous dans les classes sociales. Le cœur du film est passionnant et traite des conséquences de l’investissement des policiers dans leurs vies personnelles : la distance nécessaire mais douloureuse à prendre avec son travail, les modifications des rapports des policiers avec leurs propres enfants…

Malheureusement personnages et situations ne sont qu’effleurés de manière superficielle et le film n’a pas le courage d’aller au fond des choses. Ainsi lors d’une des premières scènes où une fillette accuse son père d’attouchement, nous réalisons soudainement que l’enfant est peut-être en train de mentir, mais nous ne saurons jamais comment aboutira l’enquête et ce qu’il adviendra du père. La réflexion sur la valeur du témoignage d’un enfant n’est pas même ébauchée.

De nombreuses scènes ne sonnent pas juste, voire manquent cruellement de crédibilité. Ainsi, une jeune fille roumaine arrêtée pour un vol à la tire dénonce immédiatement son oncle aux policiers qui l’interrogent. Le camp où vit sa famille est investi par la brigade au milieu de la nuit, les enfants sont tirés du lits, photographiés puis enlevés à leurs parents. Dans le bus qui les amène dans un foyer ceux-ci se mettent alors soudainement à danser joyeusement au milieu des policiers, contre toute vraisemblance…
Le film prend le parti pris confortable de considérer les enfants comme de pures victimes d’adultes pervers et exploiteurs : or, la famille et le clan sont parfois les seuls repères d’enfants ayant grandi en dehors de tout modèle sociétal. On ne s’affranchit pas aussi facilement des règles et codes de vie d’un milieu, même criminel.  Le  récit ne laisse cependant aucune place à la complexité des situations.

Mais le pire tort de Polisse reste sa recherche constante de l’émotion facile et son voyeurisme. Les enfants ne sont que des prétextes à l’étalement de situations pathétiques et de moments de bravoure policière. Ils représentent le faire valoir d’une galerie de personnages, des anecdotes destinées à mettre en valeur l’humanité des membres de la brigade. Dans un tel contexte, ce procédé ne peut que choquer. Un pareil sujet aurait décidément mérité mieux.

Le « ghost shot » :

Dans cette scène, une mère est interrogée sur les pratiques sexuelles de son mari, suspecté d’inceste sur leur fille. Le couple est un cliché de la bourgeoisie parisienne, illustrant ainsi, si besoin l’était, que l’inceste n’est l’apanage d’aucune catégorie sociale. La crudité des propos tenus lors de l’interrogatoire n’est justifiée par aucune conséquence dans le récit, et l’histoire de cette femme est laissée sans suite. On peut pour le moins s’interroger sur la légitimité d’une telle scène.

Intouchables – Eric Toledano et Olivier Nakache (2011)

Soit l’histoire vraie de Philippe, riche aristocrate, qui est devenu tétraplégique à la suite d’un accident de parapente et qui engage comme aide à domicile, Driss, un jeune de banlieue tout juste sorti de prison. Entre les deux hommes va alors naître une amitié, drôle, forte et inattendue, une relation unique qui fera des étincelles et qui les rendra… Intouchables.

Sur le papier, nous avions toutes les raisons d’avoir peur d’être confronté à un récit cliché, mélodramatique et plein de bons sentiments. Et pourtant Eric Toledano et Olivier Nakache balaient toutes nos craintes en seulement quelques minutes de film.  Car ces deux auteurs-réalisateurs viennent nous présenter la meilleure comédie française de l’année. Ni plus, ni moins.

Dès l’ouverture du film, au traitement sérieux et dramatique, avant un basculement dans le comique absolument exemplaire, le ton est donné. Nous rirons ainsi de tout au long de ce film, même, et surtout, des sujets les plus graves. Les auteurs de Nos jours heureux trouvent ici un équilibre savant, entre humour de sales gosses et sensibilité prégnante.

Cela est notamment dû à l’interprétation magistrale de François Cluzet et Omar Sy. Ils excellent dans la création et l’incarnation de leur personnage, rendant leur approche émotionnelle presque pudique mais empreinte de réalisme, de finesse, en un mot de dignité. Justice est donc largement rendue aux personnes réelles qui ont inspiré cette histoire. Il serait néanmoins injuste de ne parler que des deux rôles principaux et de négliger l’apport des seconds rôles exemplaires que déploie le récit.  Là encore, le casting est impeccable et les personnages développés avec profondeur et humour.

Les clichés sont sans cesse détournés par les deux réalisateurs qui jouent avec ces derniers et surtout en rient de manière décomplexée, de manière parfois ironique ou cynique mais toujours mordante. On se surprend ainsi à rire aux éclats de nombreuses fois devant des situations ou l’évocation de sujets graves. Il s’agit ici pour les auteurs de retranscrire la philosophie de vie des personnages qui retrouvent goût à la vie au contact l’un de l’autre et pour lesquels l’humour devient un moyen de relativiser sur leurs conditions respectives. Intouchables est en effet avant tout une belle histoire d’amitié.

C’est d’ailleurs ce qui fait toute l’intelligence du récit. Eric Toledano et Olivier Nakache dressent le portrait juste et non conventionnel de deux milieux sociaux qui se rencontrent et où tout n’est pas tout blanc ni tout noir. Il s’agit ici de travailler la profondeur et le contraste. L’argent ne fait pas de Philippe un homme plus heureux que Driss, par exemple. Chaque milieu social a des problèmes qui lui sont propres mais qui finalement sont très similaires (voir par exemple les intrigues parallèles entre la fille de Philippe d’un côté et le cousin de Driss de l’autre).

Le scénario touche discrètement en plein cœur et décoche toujours la bonne vanne au bon moment. Et celle-ci fait mouche. L’émotion, au sens large, est de mise. Nous passons ainsi du rire aux larmes avec une évidence incroyable sans que jamais le spectateur ne se sente pris en otage. Eric Toledano et Olivier Nakache traitent leur sujet sans apitoiement ni complaisance, ce qui est actuellement assez rare pour être souligné.

Mais Intouchables ne se résume pas à la virtuosité de son scénario. La mise en scène est inventive, doublée d’un travail d’image et de cadre très soigné, qui sort des sentiers battus et change allégrement des clichés inhérents à la plupart des comédies françaises populaires. A ce titre, le générique de début, en split-screen, montre le soin apporté à l’esthétique du film tant dans la mise en scène que dans le montage, d’une très grande qualité.

En bref, Intouchables sort des sentiers battus et est caractérisé par le soin apporté à son récit, sa mise en scène et son interprétation. Le film vous transportera durant 1h52 sans une seule seconde d’ennui. Portée par un duo d’acteurs au sommet, nous tenons sans conteste la nouvelle comédie populaire française de référence. Et pour une fois, elle mérite ce statut.

Le « ghost shot » :

Ce ghost shot est choisi parmi beaucoup d’autres plans potentiels. Il représente un des nombreux gags irrévérencieux que déploient les auteurs le long de leur récit. Ici, il s’agit d’une séquence hilarante lors de la formation de Driss, quand celui-ci découvre peu à peu toutes les facettes de la condition de Philippe. Une façon pour les auteurs de dédramatiser leur propos et de garder la distance émotionnelle nécessaire sans verser dans le pathos. Brillant.

Poulet aux prunes – Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2011)

Poulet aux prunes est un film qui parle d’amour et de passion : la passion d’un homme en amour et l’amour d’un homme pour sa passion. Premier film mêlant des prises de vues réelles à l’animation, et deuxième réalisation pour les créateurs du formidable Persépolis, Poulet aux prunes conte l’histoire de Nasser Ali Kahn, grand violoniste, qui décide de mourir après la destruction de son violon. Alors qu’il est décidé à attendre la mort, allongé dans son lit, il repense à sa vie, et fantasme l’avenir de ses enfants. Peu à peu se dessine la cartographie de sa vie, sous-tendue par un lourd secret, à la source de son mal-être.

C’est un récit sombre, nostalgique et parfois amer que nous donnent à voir Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, mais, celui-ci est loin d’être plombant. Ils livrent un conte unique et poignant empreint d’un humour bienvenu. Ce dernier toujours très juste, survient au sein des moments tragiques, et apporte une légèreté bienvenue à des thèmes parfois durs, leur conférant ainsi un impact et une profondeur plus importants.

Le récit est caractérisé par sa liberté de ton et son audace. Les auteurs se jouent des conventions et mélangent allègrement les genres au service de leur propos. On tirera notamment notre chapeau à la séquence de sitcom américain,  très référencée et absolument hilarante. La narration, déconstruite, mélange allègrement les strates temporelles, se permettant même quelques digressions fantasmatiques, tout à fait réjouissantes, en cours de route. Les auteurs livrent une histoire épurée et simple, poignante et magnifique, d’une modernité exemplaire.

Leur univers cinématographique n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Fellini dans sa manière de mélanger fantasmes et réalité, de faire l’apologie de l’imaginaire et d’user de décors « carton-pâte ». Ils rendent par ailleurs hommage à ce grand réalisateur dans une scène fantasmatique de plaisir où Nasser Ali disparaît dans l’énorme poitrine d’une Sophia Loren fantasmée.

De manière générale on ressent très bien l’influence de la bande-dessinée, tant dans la mise en scène (notamment par l’emploi d’un narrateur en voix off,) que dans la narration et le montage à l’occasion de transitions inventives et élégantes d’une scène à l’autre. Le tout est doublé d’un recours fréquent à l’animation qui loin de créer une rupture esthétique, vient nourrir la direction artistique du film et lui confère son statut unique et son charme particulier.

Saluons également la performance des comédiens, tous excellents, et parfois utilisés dans des contre-emplois magnifiques. Mention spéciale à Edouard Baer pour son interprétation novatrice de Azraël. Je tiens également à faire un focus sur la merveilleuse séquence de montage finale, muette, qui livre la clé de l’histoire et reconnecte les époques de manière poétique et magistrale par le biais de tableaux, séparés par des ellipses audacieuses et bien pensées.  Ne forçant pas la main du spectateur mais l’accompagnant avec naturel et douceur vers la révélation poignante du final.

Envoûtant et magique, pittoresque, dépaysant, charmant, les superlatifs ne manquent pas pour qualifier ce Poulet au prunes où fantaisie et fantastique se côtoient pour livrer un récit enlevé et plaisant sans une seule seconde d’ennui. Poulet aux prunes est un enchantement. A la fin du repas, on demande du rab’.  Si Persépolis était l’entrée et Poulet au prunes le plat de résistance, on attend avec impatience le dessert.

Le « ghost shot » :

Ce plan, très graphique, fait partie d’une séquence hilarante où Nasser Ali envisage plusieurs manières de mourir.  On y ressent toute l’influence de l’univers de la bande-dessinée dont sont issus les auteurs, notamment dans son aspect graphique. Le contraste entre le sujet grave qu’est le suicide, et son traitement narratif et visuel provoque de bons moments de fous rires et sont caractéristiques du ton employé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Ils arrivent ici à créer le tour de force de traiter de sujets sombres avec un humour féroce, apportant légèreté et profondeur au drame.

De bon matin – Jean-Marc Moutout (2011)

Un homme se brosse les dents. A peine a-t-il terminé qu’il recommence. Cette fois du sang est versé dans le lavabo, sombre préfiguration de l’horreur à venir. Paul Wertret aurait pu commencer une journée ordinaire, mais son quotidien bien rangé va être perturbé et brusquement interrompu par un bref accès de violence crue et inattendue. Ce matin là, Paul se rend au travail et abat froidement deux de ses supérieurs hiérarchiques avant de s’enfermer dans son bureau.

Commence alors une lente introspection du personnage, qui, par une habile construction en flashbacks va, pièce par pièce, tenter de reconstituer le parcours qui l’a logiquement mené vers cet événement tragique.  Car l’histoire de Paul est toute entière traversée par son rapport au travail et à ses supérieurs. Ici la déshumanisation est de vigueur. Les profits priment sur l’individu qui n’est qu’un pion fonctionnel que l’on peut déplacer ou dont on peut se débarrasser sans remords.

Ce portrait au vitriol d’une société bancaire qui broie ses employés alors qu’elle est plongée en pleine crise économique n’est pas sans évoquer l’actualité récente. Rien ni personne n’y est épargné. Jean-Marc Moutout développe une mécanique chirurgicale, et appose un regard glaçant sur le monde de l’entreprise. Bien que froid et implacable, il n’exclut pas quelques percées d’émotion, notamment lors d’une séquence où Paul lance un vain appel de détresse à un ami auquel il n’a pas parlé depuis 26 ans. Saluons au passage l’interprétation magistrale de Jean-Pierre Darroussin, en homme au bout du rouleau, fragile et déterminé à la fois.

Mais ce qui caractérise le film c’est l’intelligence de sa mise en scène. Nous pouvons ainsi dégager deux grandes figures qui traversent le film et en servent le propos :

Premièrement, le soin apporté aux décors. Ces derniers sont caractérisés par leur exiguïté, leurs couleurs froides et la présence de vitres qui agissent comme des écrans, des outils de confinement. Ainsi, quelque soit le lieu où il se trouve, Paul est constamment cloisonné : au bureau, en voiture,  sur son bateau, même dans l’open-space de la banque, où tout le monde se tourne le dos et travaille dans la plus grande indifférence par rapport aux autres.

Deuxièmement, le travail de l’image et du cadre, qui d’une part renforce le sentiment d’exiguïté des lieux et qui d’autre part ne quitte jamais le personnage principal, notamment par le biais de magnifiques gros plans qui insistent sur son aliénation et sa dissolution par le biais un habile jeu sur les reflets. On notera aussi la présence fréquente de lents travellings qui contrastent avec le contenu narratif des plans mais dont le but est de créer une atmosphère anxiogène et d’accompagner la lente descente aux enfers du personnage, sa progression inéluctable vers le point de non-retour.

Car au sein de cette société déshumanisée c’est pourtant le facteur humain qui grippe la machine et qui vient briser violemment l’engrenage infernal qui s’acharnait sur lui, dans un maelström de violence aussi bref que percutant.  Mais au final, Paul n’a aucune échappatoire et son acte désespéré, n’est qu’un appel désespéré à la mort.

La véritable force de De bon matin est de ne jamais tomber dans le mélodrame et de ne nous proposer aucune solution, aucune échappatoire. C’est un film percutant et sans concession, qui ne vous laisse pas indifférent et qui nous rappelle qu’aujourd’hui en France il existe encore des auteurs engagés et talentueux.

Le « ghost shot » :

Alors qu’il vient de commettre l’irréparable, Paul s’isole dans son bureau. Ce plan, habilement composé, insiste sur le cloisonnement de Paul et sur ce qu’il est devenu, le tout par un habile jeu de reflets. On discerne d’abord la présence d’une vitre, qui agit comme écran au premier plan et procède au confinement de Paul. Dans un second temps on remarque aussi le reflet de Paul sur la  vitre de la fenêtre en arrière-plan. Ce dédoublement a un sens : Paul n’est plus l’homme qu’il était, il n’est plus que l’ombre de lui-même, et devra faire face seul aux conséquences tragiques de son acte de rébellion.

The Artist – Michel Hazanavicius (2011)

Il fallait le faire. A l’ère de la 3D et de la course à l’armement dans les salons, Michel Hazanavicius a surpris son monde lors du dernier festival de Cannes en débarquant avec The Artist, un film muet, en noir et blanc et en 4:3. Un pari risqué qui s’avère pourtant une réussite.

The Artist, c’est l’histoire de Georges Valentin, une star du cinéma muet. Adulé par le public, rien ne semble l’arrêter, pas même l’arrivée du cinéma parlant qu’il juge ridicule. Pourtant, c’est bien le début de sa déchéance et le public s’éprend vite de la belle Peppy Miller, une ancienne de ses admiratrices ensuite engagée comme figurante sur l’un de ses tournages.

Si l’on considère uniquement l’aspect pastiche des films de l’époque, The Artist est une réussite. La reconstitution du Hollywood de la fin des années 20 est saisissante, la manière de filmer mais aussi la musique sont parfaitement dans le ton, les références cinéphiliques s’accumulent… Un point particulièrement délicat et brillamment réussi ici est le jeu des acteurs. Jean Dujardin, justement récompensé du Prix d’interprétation masculine à Cannes, est sidérant d’aisance à l’écran. Drôle sans être parodique ni grimaçant, si ce n’est lorsqu’il joue un film dans le film, il réussit la prouesse de se faire oublier derrière son personnage : on n’a pas la sensation d’assister à un show Dujardin, on vit juste l’histoire d’un immense comédien muet. Bérénice Bejo m’a peut-être encore plus surpris : elle déploie un charisme éclatant à chacune de ses apparitions, s’imposant avec évidence comme une starlette hollywoodienne en puissance. A-t-elle raté son époque ? Espérons qu’à l’avenir on la retrouvera dans des rôles à la hauteur de ce talent.
Michel Hazanavicius a eu également l’intelligence de faire appel à des comédiens « du cru » pour les seconds rôles, comme l’immense John Goodman, Malcolm McDowell ou encore James Cromwell, qui donnent une âme supplémentaire au film. Et que dire du chien si ce n’est qu’il remporta à Cannes une Palm Dog méritée.

Mais ce seul aspect ne serait pas suffisant pour faire de The Artist un grand film et autre chose qu’un brillant exercice. Heureusement, Michel Hazanavicius a eu l’intelligence de bâtir un scénario qui lui permette de donner une dimension moderne à son film. Plutôt que d’ajouter à la reconstitution une histoire au premier degré, il a basé son récit sur l’arrivée du cinéma parlant, multipliant ainsi les mises en abyme et ajoutant une profondeur intéressante au film. Il se permet même lors d’une géniale scène de rêve de dérégler son dispositif de manière totalement ludique et anachronique. Par moments, notamment avec ce rêve, il lorgne carrément du côté de Lynch et ses visions inquiétantes. Une autre idée lumineuse est de filmer l’amour naissant entre George Valentin et Peppy Miller à travers les différentes prises ratées d’une même scène : il se passe réellement quelque chose de magique à l’écran, mélange d’amour et de cinéma.

Mentionnons tout de même une grosse baisse de rythme dans la deuxième partie du film, à mesure que George Valentin sombre dans la dépression. Le film se fait alors moins inventif, la musique plus répétitive et l’attention se relâche. Heureusement, The Artist se ressaisit finalement pour nous offrir une conclusion absolument jubilatoire pour peu qu’on soit fan de claquettes (ce qui est mon cas je l’avoue). With Pleasure.

Le « ghost shot » :

Ce plan illustre bien la superposition ludique des niveaux et le jeu constant du film autour du son : George Valentin s’observe jouer, George Valentin commente sa prestation dans un autre film muet sans qu’on puisse l’entendre, nous voyons toujours sans l’entendre George Valentin découvrir le premier film parlant… (voir le film en présence de l’équipe ajoute d’ailleurs un niveau supplémentaire assez amusant).

Carré blanc – Jean-Baptiste Leonetti (2011)

Film français d’une audace rare (ce qui lui a valu une sortie punitive et confidentielle dans 12 salles françaises dont 3 parisiennes), Carré Blanc raconte l’itinéraire de deux orphelins qui évoluent dans un monde futuriste déshumanisé et déshumanisant.

C’est un récit complexe et mystérieux, rempli de symboles. On ne peut s’empêcher de penser aux classiques d’anticipation américains que sont THX 1138 et Soleil Vert mais Carré blanc ne plie pas sous le poids de ces références et Jean-Baptiste Leonetti parvient même à s’en dégager en tenant sa ligne directrice et en créant son propre style, magistral.

Carré blanc est en effet un profond choc esthétique, servi par une direction de la photographie orientée sur le travail du clair-obscur, qui met en lumière, et surtout en ombres, certaines zones du cadre, rappelant par-là même que ce qui est caché, est tout aussi important ou plus encore, que ce qui se voit.

Le travail effectué sur le montage, notamment sur la figure de la répétition et sur les nombreux angles de vues, dynamisent le récit mais donnent aussi l’impression d’un point de vue omniscient, d’une constante surveillance des personnages sous tous les angles.

La mise en scène est parfaitement maîtrisée et fait une utilisation habile du hors champ et de la suggestion, renforcée par un travail de précision sur le cadre,  notamment dans les accès de violence crue qui surgissent de manière imprévisible au long du récit.

La présence d’une société déshumanisée, aux règles strictes est constamment évoquée sans jamais avoir recours aux effets spéciaux. Cela est dû à un excellent travail sur le son. L’univers du film existe avant tout hors champ, et le son est sa principale traduction « In ».  Il élargit notre perspective et notre compréhension du monde qui entoure les personnages.

Sami Bouajila et Julie Gayet sont magistraux dans leur composition de personnages déshumanisés, comme vidés de leur énergie vitale. Zombies modernes dans un monde fait de béton et de verre. Ici même le sentiment de la chair semble avoir disparu.  Elle est glacée.  Même dans la mort, les cadavres étant évacués dans des sacs hermétiques et congelés, comme si leur dimension organique, ce tas de chair inerte disponible, ne pouvait exister.

Malgré toutes ces qualités le film laisse un sentiment d’inabouti, comme si le réalisateur, embarrassé par l’ampleur de son propos, décidait d’y mettre fin brutalement de peur de se faire dépasser.  Je pense qu’il n’en est en fait rien, mais un vague sentiment d’inachevé persiste néanmoins à la fin de la séance. Il ne manquait pourtant pas grand chose à ce Carré blanc pour être un véritable chef-d’œuvre.

On insistera tout de même sur l’exploit que représente déjà la sortie de ce film français audacieux, véritable hymne à l’amour et à la vie cachée sous ses airs épurés et glaciaux. Ne vous y trompez pas, Carré blanc est, sans aucun doute, la révélation d’un cinéaste majeur.  Un véritable acte de résistance. Un film qui vous hante.

« Le ghost shot » :

J’ai choisi ce plan car il représente une des nombreuses épreuves absurdes (et pourtant au final, logiques !) que fait passer le personnage de Philippe à ses « patients ». Il se dégage de ce plan, comme des séquences en question, une étrangeté et un puissant sentiment d’inconfort.

Revenons plus précisément à ce plan. Une tension globale y est déjà disséminée par des jeux de contraires : l’ombre opposée à la personne physique, l’ombre  la lumière, le noir au blanc, le champ au hors champ. Cela confère au plan sa dynamique et son aura de mystère, tout en le chargeant d’une grande puissance esthétique.