This must be the place – Paolo Sorrentino (2011)

Exceptionnellement je commencerais cet article par une anecdote : arrivé en salle pour voir This must be the place, je prends place tranquillement. Trente minutes plus tard, aucune 1ère partie, et le film ne débute pas. Le verdict tombe : le projectionniste a oublié de lancer la séance (le cinéma comporte pourtant… 4 salles). Et comme cela n’est pas suffisant, un problème technique  survient et c’est donc avec une heure de retard (!) que commence enfin le film… après diffusion de la sempiternelle première partie.

J’aurais dû me méfier à la suite de ce sombre présage. Pourtant, le début du film de Paolo Sorrentino, présenté en mai dernier à Cannes a plutôt fière allure. Dès les premières minutes, le cinéaste italien déploie une mise en scène ample qui s’accompagne de majestueux mouvements de caméra.

L’allure de Sean Penn, qui interprète Cheyenne dans le film, est, elle, déstabilisante.  Il incarne une ancienne star du rock en constant décalage. Maquillé à outrance, il est une sorte d’hybride entre Robert Smith de The Cure et une grand-mère arty, légèrement déprimée.  Son jeu est par ailleurs à la hauteur de ce que nous inspire le personnage : tantôt ridicule et caricatural, tantôt touchant.

On ressent néanmoins vite de la sympathie pour son personnage de clown auguste moderne, en décalage. Il faut dire que Cheyenne nous est présenté par le biais du regard que portent sur lui les autres, et, subtilement, par touches, l’on découvre l’homme derrière le maquillage, ses faiblesses, sa volonté de rendre les autres heureux.

On remarquera par ailleurs que par l’emploi fréquents de ralentis et d’effets de montage, le réalisateur questionne constamment la réalité qui entoure Cheyenne et crée autour de lui une ambiance étrange, flottante, de jet-lag permanent, qui n’est pas sans évoquer « l’inquiétante étrangeté » caractéristique de Lynch. Tout cela est plaisant, maîtrisé, original et augure le meilleur.

Mais soudain, c’est le drame. Après une heure d’exposition, le film bascule dans sa deuxième partie. Il se dilue, s’étire. Cheyenne part sur la route à la recherche du bourreau nazi de son père à qui il ne parle plus depuis trente ans et qui vient de mourir.

Le film se sert de ce postulat de départ comme prétexte pour déployer une mise en scène dynamique mais vaine, qui ne porte en elle-même aucun sens. C’est là précisément que l’ennui survient : les scènes s’enchaînent sans se ressembler et pourtant, l’on a parfois bien du mal à comprendre ce qui se déroule devant nos yeux.  La faute à un récit déconstruit et chaotique,  qui fait ressembler le film à une gigantesque bande-démo arty de deux heures.

Sous couvert de road movie prenant la tournure d’une quête iniatique dont le personnage lui-même ne semble pas avoir conscience, This must be the place dévoile alors ce dont on aurait dû se rendre compte depuis le début : le film est une coquille vide, un simple support d’expérimentation visuelle pour le cinéaste qui peut y déployer son style à outrance, en s’appuyant sur des mouvements de grue ou de travelling qui n’ont d’autres buts que l’esthétisme et  la flatterie optique.

On cesse alors d’y croire et le film perd presque tout son charme. Et pourtant, par à-coups, de temps à autres surgit de nulle part une séquence ou un plan qui nous émeut, nous fait réagir et nous capte, par son humour (salvateur) ou sa beauté. Malheureusement, loin de nous raccrocher au récit (ou ce qu’il en reste), ces éclats ne font que nous faire regretter d’autant plus le film que This must be the place aurait pu et dû être.

Que reste-t-il alors ? Une direction photo sublime et une musique agréable.  On était en droit d’espérer plus, mais on aurait pu le pardonner si le cinéaste n’amenait pas son récit vers une conclusion ampoulée, à la morale plus que douteuse. Paolo Sorrentino nous montre alors son héros reprendre son chemin, en nous communiquant le désagréable sentiment de nous avoir laissé au bord de la route.

Il ne lui reste plus qu’à clôturer le film sur son acteur principal, dans un plan qui n’a d’autre but que de dévoiler à quel point il a usé de son talent pour « devenir » Cheyenne.  Ne nous étonnons donc pas de voir Sean Penn nommé à l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle. L’ultime plan de This must be the place en est la meilleure pub. On en ressort donc mitigé et perplexe, subjugué par les images mais ennuyé par la vacuité d’un récit, prétexte à un simple exercice de style. Jusqu’à preuve du contraire, cela ne suffit pas à faire un grand film.

Le « ghost shot » :

 

J’ai choisi ce plan pour son décalage. L’emploi d’une focale grand angle resitue le personnage de Cheyenne dans le décor d’une maison de gentilles grand-mère. La position de Cheyenne est telle, que, placé bord cadre et un peu plus au premier plan, il subit une légère déformation qui le met en valeur et le fait paraître plus imposant. Cependant, il occupe peu le cadre, et semble noyé au milieu de cette chambre à la décoration d’un autre âge. Une sorte de choc des cultures et des époques, souligné par le cadre et non dénué d’humour.

Publicités

The Tree of Life – Terrence Malick (2011)

Pour ce second article, j’ai choisi de vous parler du film ayant obtenu la Palme d’or au dernier Festival de Cannes : The Tree of Life de Terrence Malick. Choix délicat car beaucoup d’encre a déjà coulé pour commenter ou analyser ce film somme, mais en rien assommant, qui a beaucoup divisé les spectateurs comme les critiques.

En effet, The Tree of Life est un film qui flirte avec la forme expérimentale et qui laisse à son spectateur une part d’interprétation personnelle. C’est aussi un film dont le fond peut être qualifié de spirituel, voire religieux, dans un sens péjoratif, par certains de ses détracteurs.

Or, The Tree of Life est un film sur la vie, sous toutes ses formes. Une ode à la nature (thème structurel du cinéma de Malick), et à l’Homme ; une tentative d’analyse et de retranscription de l’expérience subjective d’un être humain sur la majeure partie de sa vie, mise en parallèle avec l’évolution de l’humanité dans son ensemble.

Soit l’adoption du point de vue de Jack,  dont la voix off parcourt le film. Ayant grandi dans les suburbs américains dans les années 50, partagé entre l’autorité de son père et la douceur de sa mère (la voie de la nature et la voie de la grâce pour reprendre les termes du film), Jack vient de perdre un de ses frères et ce deuil va provoquer en lui une réminiscence du passé, notamment de son enfance, ainsi qu’une réflexion sur la vie dans sa globalité.

Vous l’aurez compris, le film de Malick est chargé de symboles et de thèmes délicats à traiter car vastes, universels et dont la perception est éminemment subjective.  A première vue cette accumulation de thèmes et cette ambition narrative peut paraître porteuse de confusion par péché d’excès, et l’usage dans le film d’une forme narrative très déconstruite participe à cette confusion.

Cependant, si l’on porte un regard empreint de recul sur le film on peut comprendre l’impression qu’à voulu retranscrire le cinéaste à l’écran. En adoptant le mimétisme des flux de mémoire et des mouvements de réflexion spirituelle erratiques de son personnage principal par le biais des mouvements de caméra fluides et du montage cut, Terrence Malick plonge le spectateur dans l’intériorité de ce dernier et nous replace au sein d’un questionnement personnel qui devient aussi le nôtre.

L’ambition de Malick ne connaît pas de limites, ainsi, de la création du cosmos jusqu’à la naissance d’un enfant, de la gravité à l’apesanteur, il n’y a qu’un pas, que le montage permet de sauter. Les mises en parallèle se multiplient et la forme du film se complexifie et se densifie au fur et à mesure  de son évolution.

The Tree of Life est un film à la structure narrative organique dont chaque élément vient questionner ou enrichir le sens de ceux qui les entourent.  Mais malgré cela, quelque chose de toute évidence nous échappe constamment, la mise en scène de Malick prend des allures mystiques. Pour reprendre une expression chère à Andreï Tarkovski, on a l’impression ici que Terrence Malick « sculpte le temps » et signe un film profondément paradoxal oscillant sans cesse entre légèreté et gravité, allégorie chrétienne et théorie de l’évolution. Mais sans que l’on puisse vraiment l’expliquer, ce grand monument instable et fragile trouve pourtant un équilibre et nous touche en plein cœur.

Malick cinéaste des affects et de l’insaisissable,  tente ici de capter l’invisible, l’essence même de la vie, et d’en percer le mystère. Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Sommes-nous conditionnés par notre enfance, notre éducation, ou bien portons-nous en notre sein les germes d’un destin tout tracé ?

Pour tenter de répondre à cette question le réalisateur se place en démiurge, en position d’observateur, et adopte un regard proche de celui d’un anthropologue. Il observe la vie et la naissance d’un enfant avant de suivre les principales étapes fondatrices de sa personnalité : son rapport aux autres,  son rapport à la violence et au mal, sa découverte de la culpabilité… C’est là que le film de Malick puise toute son ampleur et sa puissance : dans les parties du film qui traitent de l’enfance de Jack et où le cinéaste adopte le point de vue de cet enfant qui part à la découverte du monde qui l’entoure.

Sous ses apparences déconstruites, The Tree of Life est au contraire un film au cheminement très structuré et très construit. Par l’emploi d’un montage très cut, qui fait la part belle aux faux raccords aux jump cuts et au montage d’idées, Malick cherche à retranscrire à l’écran une sensation d’immensité, d’imprévisibilité, comme si quelque chose nous échappait et serait à jamais insaisissable. En cela The Tree of Life est un film qui se construit en porte à faux de tout déterminisme.

Plus on essaye de maîtriser et plus tout nous échappe. Ce pourrait être la thèse développée par Malick, et ce qu’il expérimente lui-même au sein de son film, qui en devient par là-même une entité indépendante, porteuse de sa propre vie et dont l’expérience sera unique pour chaque spectateur.

The Tree of Life apparaît alors comme un trip psychologique, philosophique et métaphysique ultime, dont, quoi qu’on l’en pense, ne pourra laisser personne indifférent. Preuve que Malick fait sans conteste partie des grands cinéastes de notre temps.

Le « ghost shot » :

 

Ce plan magnifique, est porteur d’une forte charge symbolique. En refusant de montrer les enfants en train de jouer mais en préférant filmer leurs ombres, Malick fait un choix de mise en scène fort.

Les ombres animées peuvent être ainsi vues comme représentant l’enfance éphémère et l’innocence qui la caractérise. Il signifie la mort prochaine de ces moments de joie éphémère, volés au temps. Deux ombres, comme de sombres présages de l’avenir incertain, imprévisible et du nécessaire passage à l’âge adulte.