Poulet aux prunes – Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2011)

Poulet aux prunes est un film qui parle d’amour et de passion : la passion d’un homme en amour et l’amour d’un homme pour sa passion. Premier film mêlant des prises de vues réelles à l’animation, et deuxième réalisation pour les créateurs du formidable Persépolis, Poulet aux prunes conte l’histoire de Nasser Ali Kahn, grand violoniste, qui décide de mourir après la destruction de son violon. Alors qu’il est décidé à attendre la mort, allongé dans son lit, il repense à sa vie, et fantasme l’avenir de ses enfants. Peu à peu se dessine la cartographie de sa vie, sous-tendue par un lourd secret, à la source de son mal-être.

C’est un récit sombre, nostalgique et parfois amer que nous donnent à voir Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, mais, celui-ci est loin d’être plombant. Ils livrent un conte unique et poignant empreint d’un humour bienvenu. Ce dernier toujours très juste, survient au sein des moments tragiques, et apporte une légèreté bienvenue à des thèmes parfois durs, leur conférant ainsi un impact et une profondeur plus importants.

Le récit est caractérisé par sa liberté de ton et son audace. Les auteurs se jouent des conventions et mélangent allègrement les genres au service de leur propos. On tirera notamment notre chapeau à la séquence de sitcom américain,  très référencée et absolument hilarante. La narration, déconstruite, mélange allègrement les strates temporelles, se permettant même quelques digressions fantasmatiques, tout à fait réjouissantes, en cours de route. Les auteurs livrent une histoire épurée et simple, poignante et magnifique, d’une modernité exemplaire.

Leur univers cinématographique n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Fellini dans sa manière de mélanger fantasmes et réalité, de faire l’apologie de l’imaginaire et d’user de décors « carton-pâte ». Ils rendent par ailleurs hommage à ce grand réalisateur dans une scène fantasmatique de plaisir où Nasser Ali disparaît dans l’énorme poitrine d’une Sophia Loren fantasmée.

De manière générale on ressent très bien l’influence de la bande-dessinée, tant dans la mise en scène (notamment par l’emploi d’un narrateur en voix off,) que dans la narration et le montage à l’occasion de transitions inventives et élégantes d’une scène à l’autre. Le tout est doublé d’un recours fréquent à l’animation qui loin de créer une rupture esthétique, vient nourrir la direction artistique du film et lui confère son statut unique et son charme particulier.

Saluons également la performance des comédiens, tous excellents, et parfois utilisés dans des contre-emplois magnifiques. Mention spéciale à Edouard Baer pour son interprétation novatrice de Azraël. Je tiens également à faire un focus sur la merveilleuse séquence de montage finale, muette, qui livre la clé de l’histoire et reconnecte les époques de manière poétique et magistrale par le biais de tableaux, séparés par des ellipses audacieuses et bien pensées.  Ne forçant pas la main du spectateur mais l’accompagnant avec naturel et douceur vers la révélation poignante du final.

Envoûtant et magique, pittoresque, dépaysant, charmant, les superlatifs ne manquent pas pour qualifier ce Poulet au prunes où fantaisie et fantastique se côtoient pour livrer un récit enlevé et plaisant sans une seule seconde d’ennui. Poulet aux prunes est un enchantement. A la fin du repas, on demande du rab’.  Si Persépolis était l’entrée et Poulet au prunes le plat de résistance, on attend avec impatience le dessert.

Le « ghost shot » :

Ce plan, très graphique, fait partie d’une séquence hilarante où Nasser Ali envisage plusieurs manières de mourir.  On y ressent toute l’influence de l’univers de la bande-dessinée dont sont issus les auteurs, notamment dans son aspect graphique. Le contraste entre le sujet grave qu’est le suicide, et son traitement narratif et visuel provoque de bons moments de fous rires et sont caractéristiques du ton employé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Ils arrivent ici à créer le tour de force de traiter de sujets sombres avec un humour féroce, apportant légèreté et profondeur au drame.

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