Blackthorn – Mateo Gil (2011)

Blackthorn est basé sur un postulat de départ plutôt simple : passé pour mort depuis près de vingt ans, Butch Cassidy, hors-la-loi légendaire, coule une existence paisible en Bolivie, sous le nom de James Blackthorn. Mais un évènement imprévu va l’amener à mener une dernière chevauchée, épique et dangereuse…

Blackthorn est un western crépusculaire qui se démarque de ses pairs. En privilégiant la psychologie de son personnage principal éponyme, plutôt que d’explorer les arcanes du mythe américain, Mateo Gil fait un choix fort et audacieux. Cette volonté de rupture des codes inhérents au western « classique » est assumée dès le choix du lieu où se déroule le récit, à savoir l’Amérique du Sud.

Ainsi, aux déserts conventionnels et aux villes surpeuplées dont la vie tourne autour d’un saloon et d’un bureau du shérif, Mateo Gil privilégie ici l’épure et les grands espaces sauvages dans lesquels viennent se perdre ses personnages. Il repousse ainsi les frontières de l’Amérique cinématographique.

L’ambition du film s’étend jusqu’à son récit, rempli de surprises et néanmoins très maîtrisé. Blackthorn se construit entièrement autour de la notion d’amitié(s) et de respect entre les hommes et flirte même parfois avec la charge politique (la présence des indiens, pour la plupart exploités).

Cette propension se retrouve jusque dans la mise en scène, mimétique des rapprochements et éloignements des protagonistes. En effet, les cadres se resserrent au fur et à mesure des liens qui se tissent entre les deux hommes, ou s’élargissent pour mieux marquer la distance qui s’installe entre eux. De même, le scénariste du film, Miguel Barros, a réussi à trouver un parfait équilibre entre scènes d’action et scènes plus contemplatives et psychologiques visant à caractériser les personnages et à leur donner une profondeur bienvenue.

Seul point portant à discussion, la présence de flashbacks parsemés dans le récit de manière plus ou moins habile. Leur première irruption est assez brute et maladroite et laisse présager une lourdeur de propos. Mais, au final, ces passages éclairent avec parcimonie des zones d’ombre du passé de Blackthorn et viennent par touches successives enrichir la caractérisation du personnage.

L’autre grande force de Blackthorn, c’est sa mise en scène qui fait souvent appel au grand angle et aux plans larges pour mieux représenter les grands espaces que représentent les  magnifiques décors naturels du film. Ces derniers sont par ailleurs mis en valeur par une direction de la photographie très aboutie mais jamais maniériste et  par un très beau travail du cadre.

Mais ces espaces prennent toute leur valeur lorsqu’ils sont occupés par les personnages principaux qui semblent parfois s’y dissoudre, comme si ces endroits sauvages qui s’étendent à perte de vue autour des deux hommes, restaient indomptables,  et ne représentaient que des lieux de transition dans lesquels on ne peut séjourner de manière prolongée. Hypothèse qui trouve un écho direct dans la vie du protagoniste brillamment interprété par Sam Shepard, qui livre ici une composition magistrale et magnétique d’une légende bien vivante.

En revisitant ici le western avec un style très européen, Mateo Gil  y apporte un nouveau souffle et en consacre le renouveau. Il redonne ainsi ses lettres de noblesse à un genre dont on pensait avoir tout vu, à tort.  Une réussite.

Le « ghost shot » :

Ce plan est issu d’une longue et magnifique séquence  qui se déroule dans un désert de sel. Mateo Gil y revisite le concept de la course poursuite en plaçant ses personnages dans un décor qui confine à l’abstraction et en choisissant de les y perdre à l’aide de courtes focales et de plans d’ensemble. Cette absence relative de décor permet au réalisateur de  mieux mettre en valeur ses personnages et de déployer une mise en scène ample et ingénieuse.

Il s’agit aussi clairement d’une vision toute particulière du mythe de la frontière lors de la conquête de l’Amérique par les pionniers, qui ici,  tourne à l’épreuve physique et psychologique, et confine presque au métaphysique. Ce qui n’est pas sans évoquer le fabuleux Gerry de Gus Van Sant.