Drawing Restraint 9 – Matthew Barney (2005)

Film américano-japonais, réalisé en 2005 par l’artiste contemporain Matthew Barney, Drawing Restraint 9 prend part à un projet artistique composé d’un total de 16 oeuvres : Drawing Restraint. Matthew Barney signe au travers de DR9 la neuvième et seule oeuvre cinématographique de son projet.

L’histoire se construit autour du délicat thème de la pêche à la baleine. Un navire japonais, le Nisshin Maru en est le théâtre. Les deux rôles principaux sont interprétés par le réalisateur lui-même et par sa compagne, la chanteuse islandaise Björk. Trop de composantes intrigantes pour que je ne puisse m’y intéresser. Connaissant déjà Björk et son univers, j’ai voulu comprendre un peu plus le réalisateur et plus particulièrement son projet avant de me lancer. Après avoir consulté le site http://www.drawingrestraint.net/, lu quelques critiques sur le film (loin d’être toutes positives), je me suis finalement décidé et lancé dans l’aventure. Et quelle drôle d’aventure…

Deux intrigues principales composent DR9. A l’intérieur du Nisshin Maru, un couple, une rencontre, une transformation. A l’extérieur, la vie, l’évolution d’étranges sculptures géantes.

Le couple y endosse le rôle d’occidentaux en visite sur le Nisshin Maru. Ce sont dans les dédales du bâtiment que nous les suivons. Via différents rites, les deux personnages sont méticuleusement coiffés, maquillés, et préparés. Chaque étape est orchestrée et millimétrée par une impressionnante rigueur protocolaire (parfois très/trop pesante). La solennelle cérémonie du thé présidée par le commandant du navire en est l’exemple le plus marquant.

En opposition totale, sur le ponton, le spectateur suit dubitatif l’évolution de deux sculptures géantes : un ambre gris, concrétion intestinale de baleine, et “the field”, une création de 25 tonnes de gelée de pétrole. Le spectateur ébahi tentera malgré lui d’en décortiquer une quelconque signification pendant que le réalisateur modèlera, torturera, et fera subir tous types de métamorphoses à ses sculptures.

Sûrement une épreuve pour beaucoup, une oeuvre pour peu, DR9 mitige et divise le public. C’est en soit une oeuvre artistique, et c’est donc en tant que telle et non en tant que film qu’il faut la voir et la découvrir. On ne suit pas ici les composantes classiques d’un film, qu’on se le dise ! Mais on se laisse finalement entraîner par l’étrangeté des situations, et particulièrement grâce à la symphonie et l’harmonie perpétuelle de la musique et de l’image. Le réalisateur nous sert scènes après scènes une mise en scène bluffante. La musique elle, y est björkement déroutante.

On notera malheureusement qu’en opposition à l’impressionnante intensité de certaines scènes, d’autres tirent en longueur. Il faut dire que le réalisateur a décidé de nous malmener pendant plus de 2h20.

Drawing Restraint 9 provoque, envoûte, perturbe, dérange. Soyez prêts !

Le « double ghost shot » :  (attention, SPOILER inclus)

Il n’était pas possible de choisir autre ghost shot. J’en ai encore des frissons. C’est ici qu’on atteint le summum, la limite de la folie. En parallèle, le réalisateur nous offre deux plans qu’il décide de séparer physiquement par une fine couche de gelée de pétrole. En surface, on y découvre la beauté d’une étreinte. Immergé en eaux troubles, on subit une dérangeante mutilation, d’une violence maîtrisée, qui se conclut par leur ahurissante transformation. Le tout, s’il vous plaît, sur fond de chant japonais « traditionnel ». Aie! Aie! Aie!

This must be the place – Paolo Sorrentino (2011)

Exceptionnellement je commencerais cet article par une anecdote : arrivé en salle pour voir This must be the place, je prends place tranquillement. Trente minutes plus tard, aucune 1ère partie, et le film ne débute pas. Le verdict tombe : le projectionniste a oublié de lancer la séance (le cinéma comporte pourtant… 4 salles). Et comme cela n’est pas suffisant, un problème technique  survient et c’est donc avec une heure de retard (!) que commence enfin le film… après diffusion de la sempiternelle première partie.

J’aurais dû me méfier à la suite de ce sombre présage. Pourtant, le début du film de Paolo Sorrentino, présenté en mai dernier à Cannes a plutôt fière allure. Dès les premières minutes, le cinéaste italien déploie une mise en scène ample qui s’accompagne de majestueux mouvements de caméra.

L’allure de Sean Penn, qui interprète Cheyenne dans le film, est, elle, déstabilisante.  Il incarne une ancienne star du rock en constant décalage. Maquillé à outrance, il est une sorte d’hybride entre Robert Smith de The Cure et une grand-mère arty, légèrement déprimée.  Son jeu est par ailleurs à la hauteur de ce que nous inspire le personnage : tantôt ridicule et caricatural, tantôt touchant.

On ressent néanmoins vite de la sympathie pour son personnage de clown auguste moderne, en décalage. Il faut dire que Cheyenne nous est présenté par le biais du regard que portent sur lui les autres, et, subtilement, par touches, l’on découvre l’homme derrière le maquillage, ses faiblesses, sa volonté de rendre les autres heureux.

On remarquera par ailleurs que par l’emploi fréquents de ralentis et d’effets de montage, le réalisateur questionne constamment la réalité qui entoure Cheyenne et crée autour de lui une ambiance étrange, flottante, de jet-lag permanent, qui n’est pas sans évoquer « l’inquiétante étrangeté » caractéristique de Lynch. Tout cela est plaisant, maîtrisé, original et augure le meilleur.

Mais soudain, c’est le drame. Après une heure d’exposition, le film bascule dans sa deuxième partie. Il se dilue, s’étire. Cheyenne part sur la route à la recherche du bourreau nazi de son père à qui il ne parle plus depuis trente ans et qui vient de mourir.

Le film se sert de ce postulat de départ comme prétexte pour déployer une mise en scène dynamique mais vaine, qui ne porte en elle-même aucun sens. C’est là précisément que l’ennui survient : les scènes s’enchaînent sans se ressembler et pourtant, l’on a parfois bien du mal à comprendre ce qui se déroule devant nos yeux.  La faute à un récit déconstruit et chaotique,  qui fait ressembler le film à une gigantesque bande-démo arty de deux heures.

Sous couvert de road movie prenant la tournure d’une quête iniatique dont le personnage lui-même ne semble pas avoir conscience, This must be the place dévoile alors ce dont on aurait dû se rendre compte depuis le début : le film est une coquille vide, un simple support d’expérimentation visuelle pour le cinéaste qui peut y déployer son style à outrance, en s’appuyant sur des mouvements de grue ou de travelling qui n’ont d’autres buts que l’esthétisme et  la flatterie optique.

On cesse alors d’y croire et le film perd presque tout son charme. Et pourtant, par à-coups, de temps à autres surgit de nulle part une séquence ou un plan qui nous émeut, nous fait réagir et nous capte, par son humour (salvateur) ou sa beauté. Malheureusement, loin de nous raccrocher au récit (ou ce qu’il en reste), ces éclats ne font que nous faire regretter d’autant plus le film que This must be the place aurait pu et dû être.

Que reste-t-il alors ? Une direction photo sublime et une musique agréable.  On était en droit d’espérer plus, mais on aurait pu le pardonner si le cinéaste n’amenait pas son récit vers une conclusion ampoulée, à la morale plus que douteuse. Paolo Sorrentino nous montre alors son héros reprendre son chemin, en nous communiquant le désagréable sentiment de nous avoir laissé au bord de la route.

Il ne lui reste plus qu’à clôturer le film sur son acteur principal, dans un plan qui n’a d’autre but que de dévoiler à quel point il a usé de son talent pour « devenir » Cheyenne.  Ne nous étonnons donc pas de voir Sean Penn nommé à l’Oscar du meilleur acteur pour ce rôle. L’ultime plan de This must be the place en est la meilleure pub. On en ressort donc mitigé et perplexe, subjugué par les images mais ennuyé par la vacuité d’un récit, prétexte à un simple exercice de style. Jusqu’à preuve du contraire, cela ne suffit pas à faire un grand film.

Le « ghost shot » :

 

J’ai choisi ce plan pour son décalage. L’emploi d’une focale grand angle resitue le personnage de Cheyenne dans le décor d’une maison de gentilles grand-mère. La position de Cheyenne est telle, que, placé bord cadre et un peu plus au premier plan, il subit une légère déformation qui le met en valeur et le fait paraître plus imposant. Cependant, il occupe peu le cadre, et semble noyé au milieu de cette chambre à la décoration d’un autre âge. Une sorte de choc des cultures et des époques, souligné par le cadre et non dénué d’humour.

La Planète des singes : les origines – Rupert Wyatt (2011)

Encore une fois, il faut se méfier des apparences. J’ai découvert l’existence de ce film à peine deux semaines avant sa sortie, par une imposante campagne d’affichage puis une bande-annonce à la VF catastrophique et pleine de spoilers vue en salles. Instantanément classé dans la catégorie blockbuster pompier, je ne serais sans doute jamais allé le voir sans un bouche à oreille étonnamment positif. Parfois, les surprises ont du bon.

Prequel au mythique La Planète des singes, le film se concentre sur les faits ayant permis aux singes de devenir aussi intelligents et de prendre le pouvoir sur les hommes. A la recherche d’un traitement contre Alzheimer qui pourrait sauver son père, un jeune scientifique (James Franco, ici sobre mais impeccable) met au point une substance permettant de régénérer les cellules du cerveau. Les tests sur des chimpanzés s’avèrent très concluants…

Premier point d’importance : les effets spéciaux. Cette question est au coeur du film puisque le personnage central n’est point le personnage du scientifique mais bel et bien celui du singe (Andy Serkis). Contrairement aux films précédents, point de prothèses ici (le procédé était impressionnant à l’époque des premiers films, catastrophique dans celui de Tim Burton, revoyez la tête de la pauvre Helena Bonham Carter pour vous en convaincre). Les singes sont cette fois numériques, créés à partir des performances d’acteurs en chair et en os. J’ai rarement été satisfait des animaux insérés numériquement dans un monde « réel » auparavant, l’effet étant tellement visible qu’il crée un décalage systématique et empêche l’immersion. C’est ce que j’ai crains dans les premiers plans. Pourtant, la qualité des textures mais encore plus l’expressivité des chimpanzés permet de passer très vite outre. L’utilisation de la performance capture permet de faire de chaque singe un personnage à part entière avec sa personnalité et sa gamme d’émotions. Et cela ne se réduit pas qu’au singe central, mais à tous les « protagonistes ». A leurs côtés, ce sont finalement les personnages humains qui nous paraissent insipides !

Le choix des singes numériques permet au réalisateur de se permettre des plans-séquences impressionnants suivant un ou plusieurs singes en pleine course. Parfois abusés (les petites roulades pour se réceptionner des chutes !), ceux-ci se révèlent particulièrement immersifs et agréables à suivre. Il est d’ailleurs amusant de voir comme il filme les singes en pleine pose, ce qui pourrait sembler caricatural avec des hommes mais donne ici au film un impact visuel assez particulier.  Autre moment de grâce, l’arrivée du singe dans le zoo est digne des meilleures thrillers carcéraux (un singe qui crie ça fait peur). Lors de la dernière partie très spectaculaire, on oscille entre plaisir devant l’ingéniosité de ces animaux qui déploient des chefs d’œuvre de stratégie (le tout montré de manière très lisible) et le regret d’une certaine exagération : les singes semblent tout à coup animés d’une invraisemblable force surnaturelle (le gorille attaquant un hélicoptère est digne de Mega Shark Vs Giant Octopus).

Autre plaisir provoqué par le film, celui-ci soulève quelques questions et paradoxes de science-fiction à l’ancienne (on note d’ailleurs quelques subtils clins d’œil au premier opus). Le traitement de la révolte des animaux est fait de manière plutôt intelligente : les personnages humains sont certes des caricatures (notamment les « méchants »), mais la manière d’évoluer des singes est assez fascinante et tient le spectateur en haleine jusqu’au bout. Je craignais d’ailleurs que le film veuille aller trop loin à la fin mais au contraire, sans spoiler, le film évoque la « chute » des hommes de manière très subtile et graphiquement réussie.

Le « ghost shot » :

Un plan qui marque d’abord par son excellente composition et son petit effet de surprise (on voit d’abord l’homme puis la caméra part en l’air), mais aussi par la symbolique qui s’en dégage. Pour la première fois, ce n’est plus un seul singe qui parait humain mais bel et bien tout le groupe de singes (avec la position debout), laissant entrevoir la possibilité crédible d’une véritable « civilisation ».

Question bonus : on a bien récompensé Nicole Kidman et son faux-nez, alors à quand un Oscar pour Andy Serkis ?

Mes meilleures amies – Paul Feig (2011)

Ne vous laissez pas tromper par une affiche teintée de rose évoquant Bridget Jones ou un titre français aux relents de Julia Roberts : Mes meilleures amies est tout ce qu’il y a de plus fréquentable . Produit par le roi de la comédie US Judd Apatow, réalisé par le créateur de la cultissime série Freaks and Geeks (également produite par Apatow) Paul Feig, il est également écrit et interprété par la vedette du Saturday Night Live Kristen Wiig. Mais tout comme chez les Bleus, il ne suffit pas d’aligner des noms prestigieux pour faire un bon film. Qu’en est-il donc ici ?

Le pitch en lui-même n’est pas très engageant : une fille un peu looser est désignée demoiselle d’honneur pour le mariage de sa meilleure amie. Elle doit alors cohabiter avec une flopée d’autres « amies »  pour organiser le mariage dans ses moindres détails. Ce scénario n’est en réalité qu’accessoire, et un prétexte pour un festival continu de gags : dialogues mordants et savoureux (VF à proscrire), situations absurdes, exagérations poussées à l’extrême ou autres imitations. Si le rythme est très soutenu, le film atteint par moments des sommets absolus de drôlerie, lors de longues scènes cherchant à aller toujours plus loin, à repousser les limites d’un gag pour trouver à chaque fois quelque chose d’encore plus fou (on retiendra notamment une compétition verbale de compliments à la mariée, une séance d’essayage de robes en pleine intoxication alimentaire, une crise de panique en avion…). Une richesse qu’on doit notamment aux longues séances d’improvisation et au talent des acteurs pour cet art.

Kristen Wiig est étincelante. Il n’y a qu’à voir sa version du kamasutra dans la première scène ou peu après son imitation toute en sobriété et justesse d’un pénis levé pour s’avouer conquis (cette scène était d’ailleurs de la pure improvisation). Elle possède un grain de folie ravageur qui la fait basculer à tout moment, avec un naturel déconcertant. Si Maya Rudolph n’a pas le plus beau rôle (elle est celle pour qui les autres se battent et constitue donc le personnage le moins amusant), Rose Byrne incarne une bitch splendide, surtout lorsqu’elle nous laisse entrevoir sa part cachée de loose. On retrouve également quelques seconds rôles savoureux tout droits sortis de The Office ou 30 Rock.

La réalisation de Paul Feig est plutôt sobre, mis à part quelques ralentis amusants par leur sens du détail (notamment lors d’une violente partie de tennis). Il faut noter également quelques transitions pas très réussies, composées de plans de la ville ou de fabrication de gâteaux en musique : c’est tout à fait inutile si ça ne n’est de permettre au spectateur de souffler un peu. Les quelques passages « sérieux » (où l’héroïne est en proie au doute) ne sont pas très captivants mais restent heureusement peu nombreux. Ils donnent toutefois un petit coup de mou à la dernière partie, notamment la fin très convenue où bien sûr tout finit par s’arranger. Après les sommets atteints lors des quelques scènes citées précédemment, on regrette que le film ne se termine pas en apothéose totale. Ce petit côté moralisateur est quelque chose de récurrent chez Apatow, c’est pourquoi mes films préférés parmi ses productions sont ceux scénarisés par Seth Rogen et Evan Goldberg (Superbad, Pineapple Express et Green Hornet), dont les finals en forme de bromances démesurées maintiennent l’absurde jusqu’au bout. Mais après avoir autant ri, on a ici envie de tout pardonner.

Le « ghost shot » :

Pour moi le climax zygomatique a été atteint lors de cette scène où les personnages de Kristen Wiig et Rose Byrne essayent désespérément de commettre une infraction au code de la route pour éveiller l’attention d’un policier. Les tentatives se répètent, on se demande à chaque fois ce qu’elles vont bien pouvoir inventer, et c’est bien la clé du film : toujours quelque chose de différent.

Super 8 – J.J. Abrams (2011)

Super 8 est le troisième long métrage de J.J. Abrams, co-créateur des séries Lost et Alias. Le film est une ode au cinéma et à ceux qui le font, à commencer par Steven Spielberg, ici producteur.

L’histoire se déroule durant l’été 1979, dans une petite ville de l’Ohio. Un groupe d’enfants tourne un film de zombies amateur en super 8. Une nuit, pendant le tournage d’une des scènes, les enfants sont témoins du déraillement d’un train (particulièrement spectaculaire par ailleurs). L’accident entraine l’arrivée de l’armée, qui investit la ville alors que disparitions inquiétantes et évènements inexplicables commencent à se produire.

Tout dans la réalisation et les thèmes abordés rappelle le cinéma des années 80. Les personnages sont des canons du genre : le héros réservé et sensible confronté à un deuil, son géniteur bon flic mais père maladroit, le militaire méchant, la plus jolie fille de l’école qui intègre la bande de jeunes garçons et provoque leurs premiers émois (Elle faning, remarquée dans Somewhere). On pense bien sûr aux Goonies, à Rencontres du 3ème type et E.T. avec son cadre de banlieue pavillonnaire, ses gamins à vélo et ses adultes qui ne comprennent rien ou pas grand chose.

La grande réussite du film consiste en la recréation minutieuse d’une époque perdue où pullulent walkman, talkies-walkies et GameBoy. L’enfance est évoquée avec un charme indéniable, et le récit prend des allures de conte initiatique. Grâce à son recours au merveilleux et par sa sincérité presque naïve, le réalisateur nous évoque son rapport au cinéma et au monde.

Mais le film ne se contente pas d’être un hommage nostalgique et fonctionne tout aussi au bien au premier degré qu’au second. L’histoire se veut intergénérationnelle et devrait rassembler tous les publics. Alliant le spectaculaire avec l’humour et l’émotion, J.J Abrams fait montre de son immense maitrise de la narration.

Si le film a le mérite de mettre les effets spéciaux au service de l’histoire et des personnages (concept qui se fait malheureusement plutôt rare dans ce type de production), la deuxième partie du film, plus faible, a le défaut de verser complètement dans l’action. On ne s’inquiète guère du sort de ces enfants dont la mort violente paraît peut probable. Le dénouement, parfaitement convenu, nous assène émotion facile et symbolisme poussif.

Super 8 s’impose donc comme un grand spectacle parfaitement maitrisé, le charme et la nostalgie en plus. Il devrait constituer à n’en pas douter la meilleure grande production américaine estivale.

Le « ghost shot » :

Les séquences du court métrage tourné par les enfants, une histoire de zombies dans la pure veine des classiques du genre, sont particulièrement touchantes. Ce tournage low cost, intégré dans son contraire, le blockbuster numérique, ajoute mise en abyme et humour au film. Il a notamment pour mérite de souligner les mécanismes utilisés par les productions de Spielberg : création d’une histoire d’amour pour que les spectateurs s’attachent au personnage, « production value », etc…

Un conseil aux futurs spectateurs : restez lors du générique de fin, vous assisterez à ce qui est peut être le plus beau moment de la séance.

Melancholia – Lars Von Trier (2011)

Le retour de Lars Von Trier, trublion du cinéma mondial, s’est fait par la grande porte. Présent au sein de la même sélection officielle cannoise que Tree of Life, Melancholia en est une sorte de version négative. Là où le premier célébrait la vie avec optimisme, le second est un joyau noir où se côtoient la mort et le pessimisme.

Qu’un grand cinéaste comme Lars Von Trier vienne à Cannes avec un projet de science fiction sur la fin du monde avait de quoi piquer à vif la curiosité de plus d’un cinéphile. Venant d’un auteur aussi passionnant on était en droit d’avoir des espérances élevées. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le spectacle est à la hauteur de nos attentes.

Soit l’histoire de deux sœurs que tout oppose. D’une part Justine, sujette à une mélancolie maladive et qui a peur du bonheur. D’autre part Claire, épouse et mère comblée, qui a peur du néant. Deux sœurs à chacune sont consacrées l’une des deux parties du film et qui tendent vers la même issue fatale : la fin du monde.

Ce qui saisit d’entrée de jeu, c’est l’exceptionnelle maîtrise formelle du cinéaste. Ainsi, le film s’ouvre sur cinq minutes de plans ralentis, accompagnés d’une musique de Wagner, et qui sont autant de tableaux de l’apocalypse empreints d’une beauté mélancolique qui n’a rien a envier au surréalisme, ni aux plus belles œuvres romantiques allemandes.

De fait, dès le prologue, le postulat de départ est posé : inutile d’attendre un quelconque happy end. Nous ne sommes pas dans un blockbuster hollywoodien estival mais dans un film d’auteur intimiste qui ne fera preuve d’aucune concession.

La première partie du film observe la résurgence de la mélancolie de Justine lors de sa cérémonie de mariage. Elle s’adonne à un véritable jeu de massacre qui fait éclater l’unité apparente (et hypocrite) qui semblait unir les protagonistes. L’emploi d’une caméra épaule assez vive, proche de la forme documentaire, évoque fortement le dogme et notamment Festen de Thomas Vinterberg. On appréciera tout particulièrement, dans cette partie, le soin avec lequel le cinéaste introduit et caractérise chacun de ses personnages et les relations qui les lient.

La seconde partie est plus calme, plus posée. Elle se déroule quasiment en huis-clos dans le manoir, à l’exception de quelques séquences extérieures habilement mise en scène (voir les magnifiques plans en hélicoptère sur les  sœurs chevauchant à travers le parc).

C’est dans cette partie qu’a lieu l’avènement de Melancholia et donc celui de Justine. En effet, la planète n’est autre que la manifestation physique de la dépression de Justine.

Sa mélancolie lui permet d’accepter le malheur à venir et va l’amener jusqu’à le souhaiter, le provoquer, en appelant la planète à venir vers elle, dans une magnifique séquence de communion avec la nature, où elle apparaît nue, telle une sirène échouée le long de la berge d’un ruisseau.

Si Justine accepte paradoxalement son sort avec résignation c’est parce qu’elle voit en cette issue inéluctable la source du mal qu’elle porte en elle et qui la ronge. Alors que Claire, elle, finira dévastée, incapable de faire face à l’idée même de la fin de toute chose.

Permettons nous ici un écart pour saluer la formidable interprétation de Kirsten Dunst et de Charlotte Gainsbourg, désormais toutes deux couronnées d’un prix d’interprétation féminine cannois  grâce à leur travail avec Lars Von Trier.

Dans Melancholia, rien ne déborde. Chaque plan, chaque séquence a son utilité.  Lars Von Trier multiplie les idées formelles et déploie une esthétique prodigieuse.  Il rappelle ainsi, si besoin il était, qu’il est actuellement un des plus grand esthète formaliste du cinéma mondial. Nous ne sommes ainsi pas prêt d’oublier les formidables plans où apparaît dans le ciel la planète Melancholia et notamment lors d’une « aube » magistrale.

Le film se clôt ainsi à la faveur d’un plan magnifique, dans le bruit et la fureur mais aussi dans la grâce. En effet, Lars Von Trier évoque le pouvoir de l’imaginaire comme issue provisoire à l’inévitable mélancolie qui engloutit tout sur son passage.

A l’abri dans une cabane de fortune il reste permis de s’accrocher à ses illusions, d’espérer, et d’attendre la mort avec sérénité, ensemble, enfin réconciliés. Mais ici, point de salut, le film se termine sur le néant.  Le spectateur ressortira le souffle coupé, secoué par une vision pessimiste du monde décrite avec audace et beauté.

A la croisée entre grand spectacle et film d’auteur, Lars Von Trier signe une œuvre intense. Melancholia est l’un de ses plus beaux films, certainement le plus assagi et maîtrisé de tous.  Pas juste un chef d’œuvre mais un classique instantané.

Le « ghost shot » :

Difficile ici, d’arrêter son choix sur un seul plan tant les pépites esthétiques jalonnent le film.

J’ai choisi ce plan, qui figure parmi le prologue du film, pour sa grande beauté esthétique mais aussi pour sa forte symbolique. Si l’on analyse le plan on remarque la présence des trois protagonistes principaux, chacun associé à un astre ou une planète qui les caractérise.

Ainsi, Justine est associée à Melancholia, reflet de sa dépression. Son jeune neveu, Léo, est associé à la lune, astre apaisant renvoyant à l’imaginaire et l’innocence. Enfin, Claire est associée au soleil, astre chaleureux, qui évoque son optimisme et sa joie de vivre. Les trois personnages se tiennent debout devant nous face au lieu principal du film, théâtre du désastre à venir. Tous les enjeux du film sont évoqués dans ce seul plan magistral.

Arirang – Kim Ki-duk (2011)

Alors qu’il nous avait habitué à un rythme effréné de plus d’un film par an depuis l’an 2000, Kim Ki-duk était mystérieusement resté muet depuis l’échec relatif (échec public comme souvent, mais aussi une critique plus sévère que d’habitude, à raison) de son dernier film, Dream. C’est à la surprise générale, puisque personne n’avait entendu parler de ce film, qu’il est revenu sur le devant de la scène lors du dernier Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard. Alors que vaut cet Arirang ? Tout d’abord, il faut préciser que ce film ne ressemble en rien à ses films précédents, il ne ressemble d’ailleurs à aucun autre film tout court.

Le film débute de manière intrigante. Sur un faux rythme, on y découvre Kim Ki-duk vivre en solitaire dans une petite cabane perdue dans la montagne. Kim Ki-duk boit du café, Kim Ki-duk ramasse du bois, Kim Ki-duk se promène, Kim Ki-duk mange… Ce petit manège devient assez rapidement répétitif et l’on sent comme une appréhension du réalisateur à se lancer, comme s’il cherchait à prendre ses marques. Enfin, il finit par s’installer le visage devant la caméra et à s’exprimer. Il nous met d’abord en garde : il va réaliser un film tout seul. Ce film, il ne sait pas comment il va tourner : il sera peut-être documentaire mais peut-être aussi fantastique.

Il s’exprime alors longuement sur plusieurs choses. La principale est son incapacité à réaliser des films à nouveau, incapacité visiblement née d’un double traumatisme : d’une part un accident lors d’une scène de pendaison qui a failli coûter la vie à son actrice pendant le tournage de Dream, mais également la traîtrise de la part de l’un de ses anciens assistants parti signer avec un major sans lui un projet qu’ils avaient développé ensemble. Il évoque également l’importance des festivals dans sa carrière, et une certaine hypocrisie du régime coréen envers lui (ses récompenses sont utilisées pour mettre en valeur un pays qu’il égratigne tout au long de ses films). Il traverse plusieurs états au fur et à mesure de ce long monologue, pleurant parfois à chaudes larmes, se mettant carrément en colère (notamment lors d’une diatribe assez hallucinante contre les acteurs préférant jouer les rôles de méchants) et chantant aussi, beaucoup, comme si sa vie en dépendait. Le spectateur se retrouve donc catapulté dans cette sorte de séance d’auto-analyse effectuée par un Kim Ki-duk exposé, sans aucune pudeur.

Là où le film revêt une dimension supplémentaire, c’est dans les scènes qui entrecoupent ce monologue et où l’on voit Kim Ki-duk dans un rôle de réalisateur/monteur en train de manipuler ces mêmes images (on le voit par exemple devant son écran, en train de rire en revoyant la scène où il est en train de pleurer chaudement face caméra). Manipulateur ? Sans doute, mais en tout cas fascinant. Une scène assez savoureuse voit Kim Ki-duk dialoguer avec sa propre ombre sur un ton très courtois (« Merci, Ombre de Kim Ki-duk, de m’avoir posé cette question. »). Dans une autre que j’ai trouvé proprement ahurissante, Kim Ki-duk revisionne la scène de son film Printemps, été, automne, hiver… et printemps dans laquelle il interprétait lui-même un moine en train de gravir difficilement une montagne, une pierre attachée au corps. Il se met à pleurer, de plus en plus fort au fur et à mesure que la musique s’amplifie et que la scène défile en entier. Cette sorte de déchéance totale de l’artiste confronté à sa propre création provoque quelque chose d’assez incroyable et perturbant.

Le « ghost shot » : (attention, SPOILER inclus)

Le point culminant du film est atteint dans sa dernière partie puisque Kim Ki-duk y décide de construire une arme (il est visiblement très doué pour le bricolage, en témoigne sa machine à café maison). Est-ce pour liquider ses ennemis (qu’on ne voit pas à l’écran), ou plutôt liquider ses propres films (il se rend dans des lieux rappelant ceux de ses films pour « tirer »), sa propre oeuvre cinématographique, afin de pouvoir réaliser à nouveau ? Cette tendance se confirme à la fin lorsque le réalisateur finit par mettre à scène sa propre mort, en pointant le revolver face à la caméra comme pour tuer ce regard de cinéaste. L’espace d’un instant, la démence de ce film m’a fait imaginer le happening ultime : Kim Ki-duk (présent dans la salle) saisissant son revolver et s’exécutant en public en même temps que dans son film. Il n’en sera bien évidemment rien, mais à travers cette mort il semble que son envie de cinéma soit à nouveau plus présente que jamais.