Redline – Takeshi Koike (2010)

Début la semaine dernière de l’excellent Etrange Festival, l’occasion idéale de découvrir des pépites improbables ou de se pencher sur des films passés inaperçus auparavant (ce fut le cas pour moi l’an dernier avec Le Guerrier Silencieux de Refn). Je me suis donc rendu un peu au hasard et sans attente particulière à la projection du film d’animation Redline, du japonais Takeshi Koike.

Profusion. C’est le terme qui sied pour qualifier ce Redline. Dès le début, on se retrouve plongé en plein cœur d’un univers d’une richesse absolument incroyable. Une planète « canine » est l’hôte d’une course de bolides survitaminés dans laquelle tous les coups sont permis. Chacun des concurrents a des origines différentes et leur présentation dessine les bases d’une gigantesque mythologie. On ne comptera désormais plus les créatures, humaines, extra-terrestres ou encore mécaniques, issues de l’imagination absolument débordante des créateurs du film et qui ne cessent de nous surprendre jusqu’à la fin. Profusion également des images, des couleurs et des sons qui défilent aussi vite que les bolides, procurant une sensation de vitesse telle qu’on en finit essoufflé.

Le tour de force du film est de réussir, malgré un montage ultra-serré et des enjeux démultipliés parfois à la limite de l’absurde (les multiples concurrents de la course, auxquels s’ajoutent des militaires, des robots, des monstres incontrôlables), à ne pas nous perdre, à rendre cohérent et harmonieux ce gigantesque foutoir. Il est pour cela servi de dessins absolument sublimes, notamment les ombres d’un noir très esthétique. Clairs et précis, avec une identité bien propre, ils mettent parfaitement en valeur des personnages tous plus charismatiques les uns que les autres et le scénario de ces courses à multiples rebondissements. Portés par une excellente musique, nombre de plans respirent la classe, surprennent, amusent ou émeuvent.

Le scénario en lui-même est basique (gagner la course malgré les obstacles !) mais efficace par essence, assorti d’une bonne dose d’humour et d’amusants clins d’œil cinéphiles. L’abondance laisse toutefois place à un sentiment de frustration puisque la multiplicité des pistes implique que celles-ci sont survolées assez vite. Je ne serais pas contre une déclinaison en série télé qui permettrait de ne pas tout mélanger en même temps et d’exploiter plus des personnages au potentiel évident. D’un côté, cela aurait-il le même impact que cette furie que constitue Redline ? Peut-être pas. En tout cas, j’en redemande.

Le « ghost shot » :

J’ai particulièrement aimé ces plans où le personnage passe la surmultipliée et atteint une vitesse quasiment incontrôlable. Son corps se retrouve étiré sur toute la largeur de l’écran, technique classique mais réalisée ici avec une texture inédite, un sens de l’esthétique merveilleux.

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Drawing Restraint 9 – Matthew Barney (2005)

Film américano-japonais, réalisé en 2005 par l’artiste contemporain Matthew Barney, Drawing Restraint 9 prend part à un projet artistique composé d’un total de 16 oeuvres : Drawing Restraint. Matthew Barney signe au travers de DR9 la neuvième et seule oeuvre cinématographique de son projet.

L’histoire se construit autour du délicat thème de la pêche à la baleine. Un navire japonais, le Nisshin Maru en est le théâtre. Les deux rôles principaux sont interprétés par le réalisateur lui-même et par sa compagne, la chanteuse islandaise Björk. Trop de composantes intrigantes pour que je ne puisse m’y intéresser. Connaissant déjà Björk et son univers, j’ai voulu comprendre un peu plus le réalisateur et plus particulièrement son projet avant de me lancer. Après avoir consulté le site http://www.drawingrestraint.net/, lu quelques critiques sur le film (loin d’être toutes positives), je me suis finalement décidé et lancé dans l’aventure. Et quelle drôle d’aventure…

Deux intrigues principales composent DR9. A l’intérieur du Nisshin Maru, un couple, une rencontre, une transformation. A l’extérieur, la vie, l’évolution d’étranges sculptures géantes.

Le couple y endosse le rôle d’occidentaux en visite sur le Nisshin Maru. Ce sont dans les dédales du bâtiment que nous les suivons. Via différents rites, les deux personnages sont méticuleusement coiffés, maquillés, et préparés. Chaque étape est orchestrée et millimétrée par une impressionnante rigueur protocolaire (parfois très/trop pesante). La solennelle cérémonie du thé présidée par le commandant du navire en est l’exemple le plus marquant.

En opposition totale, sur le ponton, le spectateur suit dubitatif l’évolution de deux sculptures géantes : un ambre gris, concrétion intestinale de baleine, et “the field”, une création de 25 tonnes de gelée de pétrole. Le spectateur ébahi tentera malgré lui d’en décortiquer une quelconque signification pendant que le réalisateur modèlera, torturera, et fera subir tous types de métamorphoses à ses sculptures.

Sûrement une épreuve pour beaucoup, une oeuvre pour peu, DR9 mitige et divise le public. C’est en soit une oeuvre artistique, et c’est donc en tant que telle et non en tant que film qu’il faut la voir et la découvrir. On ne suit pas ici les composantes classiques d’un film, qu’on se le dise ! Mais on se laisse finalement entraîner par l’étrangeté des situations, et particulièrement grâce à la symphonie et l’harmonie perpétuelle de la musique et de l’image. Le réalisateur nous sert scènes après scènes une mise en scène bluffante. La musique elle, y est björkement déroutante.

On notera malheureusement qu’en opposition à l’impressionnante intensité de certaines scènes, d’autres tirent en longueur. Il faut dire que le réalisateur a décidé de nous malmener pendant plus de 2h20.

Drawing Restraint 9 provoque, envoûte, perturbe, dérange. Soyez prêts !

Le « double ghost shot » :  (attention, SPOILER inclus)

Il n’était pas possible de choisir autre ghost shot. J’en ai encore des frissons. C’est ici qu’on atteint le summum, la limite de la folie. En parallèle, le réalisateur nous offre deux plans qu’il décide de séparer physiquement par une fine couche de gelée de pétrole. En surface, on y découvre la beauté d’une étreinte. Immergé en eaux troubles, on subit une dérangeante mutilation, d’une violence maîtrisée, qui se conclut par leur ahurissante transformation. Le tout, s’il vous plaît, sur fond de chant japonais « traditionnel ». Aie! Aie! Aie!