Arirang – Kim Ki-duk (2011)

Alors qu’il nous avait habitué à un rythme effréné de plus d’un film par an depuis l’an 2000, Kim Ki-duk était mystérieusement resté muet depuis l’échec relatif (échec public comme souvent, mais aussi une critique plus sévère que d’habitude, à raison) de son dernier film, Dream. C’est à la surprise générale, puisque personne n’avait entendu parler de ce film, qu’il est revenu sur le devant de la scène lors du dernier Festival de Cannes dans la section Un Certain Regard. Alors que vaut cet Arirang ? Tout d’abord, il faut préciser que ce film ne ressemble en rien à ses films précédents, il ne ressemble d’ailleurs à aucun autre film tout court.

Le film débute de manière intrigante. Sur un faux rythme, on y découvre Kim Ki-duk vivre en solitaire dans une petite cabane perdue dans la montagne. Kim Ki-duk boit du café, Kim Ki-duk ramasse du bois, Kim Ki-duk se promène, Kim Ki-duk mange… Ce petit manège devient assez rapidement répétitif et l’on sent comme une appréhension du réalisateur à se lancer, comme s’il cherchait à prendre ses marques. Enfin, il finit par s’installer le visage devant la caméra et à s’exprimer. Il nous met d’abord en garde : il va réaliser un film tout seul. Ce film, il ne sait pas comment il va tourner : il sera peut-être documentaire mais peut-être aussi fantastique.

Il s’exprime alors longuement sur plusieurs choses. La principale est son incapacité à réaliser des films à nouveau, incapacité visiblement née d’un double traumatisme : d’une part un accident lors d’une scène de pendaison qui a failli coûter la vie à son actrice pendant le tournage de Dream, mais également la traîtrise de la part de l’un de ses anciens assistants parti signer avec un major sans lui un projet qu’ils avaient développé ensemble. Il évoque également l’importance des festivals dans sa carrière, et une certaine hypocrisie du régime coréen envers lui (ses récompenses sont utilisées pour mettre en valeur un pays qu’il égratigne tout au long de ses films). Il traverse plusieurs états au fur et à mesure de ce long monologue, pleurant parfois à chaudes larmes, se mettant carrément en colère (notamment lors d’une diatribe assez hallucinante contre les acteurs préférant jouer les rôles de méchants) et chantant aussi, beaucoup, comme si sa vie en dépendait. Le spectateur se retrouve donc catapulté dans cette sorte de séance d’auto-analyse effectuée par un Kim Ki-duk exposé, sans aucune pudeur.

Là où le film revêt une dimension supplémentaire, c’est dans les scènes qui entrecoupent ce monologue et où l’on voit Kim Ki-duk dans un rôle de réalisateur/monteur en train de manipuler ces mêmes images (on le voit par exemple devant son écran, en train de rire en revoyant la scène où il est en train de pleurer chaudement face caméra). Manipulateur ? Sans doute, mais en tout cas fascinant. Une scène assez savoureuse voit Kim Ki-duk dialoguer avec sa propre ombre sur un ton très courtois (« Merci, Ombre de Kim Ki-duk, de m’avoir posé cette question. »). Dans une autre que j’ai trouvé proprement ahurissante, Kim Ki-duk revisionne la scène de son film Printemps, été, automne, hiver… et printemps dans laquelle il interprétait lui-même un moine en train de gravir difficilement une montagne, une pierre attachée au corps. Il se met à pleurer, de plus en plus fort au fur et à mesure que la musique s’amplifie et que la scène défile en entier. Cette sorte de déchéance totale de l’artiste confronté à sa propre création provoque quelque chose d’assez incroyable et perturbant.

Le « ghost shot » : (attention, SPOILER inclus)

Le point culminant du film est atteint dans sa dernière partie puisque Kim Ki-duk y décide de construire une arme (il est visiblement très doué pour le bricolage, en témoigne sa machine à café maison). Est-ce pour liquider ses ennemis (qu’on ne voit pas à l’écran), ou plutôt liquider ses propres films (il se rend dans des lieux rappelant ceux de ses films pour « tirer »), sa propre oeuvre cinématographique, afin de pouvoir réaliser à nouveau ? Cette tendance se confirme à la fin lorsque le réalisateur finit par mettre à scène sa propre mort, en pointant le revolver face à la caméra comme pour tuer ce regard de cinéaste. L’espace d’un instant, la démence de ce film m’a fait imaginer le happening ultime : Kim Ki-duk (présent dans la salle) saisissant son revolver et s’exécutant en public en même temps que dans son film. Il n’en sera bien évidemment rien, mais à travers cette mort il semble que son envie de cinéma soit à nouveau plus présente que jamais.