Bilan Deauville Asia 2012

Une semaine après sa clôture, retour sur cette 14ème édition du Festival du Film Asiatique de Deauville : une quinzaine de films parmi lesquels quelques grosses satisfactions. Petit compte-rendu des films visionnés écrit à quatre mains.

1) Compétition Officielle

Baby Factory – Eduardo Roy Jr

Arrivé à la bourre dans un CID surchauffé, les dix premières minutes de ce film philippin en mode documentaire au sein d’une maternité bondée m’ont vite refroidi et laissé un vague sentiment de traquenard. Heureusement peu à peu, le film commence à s’intéresser à des personnages, des destins, et nous donne enfin quelque chose à quoi s’accrocher. Ca n’est pas non plus captivant, on est parfois plus proche du soap que du film, même si quelques moments s’avèrent assez touchants et qu’on peut apprécier que le film ne tombe pas totalement dans le misérabilisme malgré un contenu qui s’y prêtait. Au niveau de la forme, c’est assez laid, au mieux maladroit comme cet improbable 360° autour du personnage principal. On évite les plans fixes, c’est déjà ça. Au final, j’en retiens la sensation amusante qui se dégage de cet enchevêtrement sonore continuel de pleurs de bébés et d’une petite musique de Noël en 8 bits, qui finissent par se mélanger sans qu’on n’y fasse plus attention. — Pierre Ricadat

Saya Zamurai – Hitoshi Matsumoto

Hitoshi Matsumoto m’avait irrité il y a deux ans avec son Symbol, partant d’une idée géniale mais qui ne tenait pas la longueur. Le début de ce Saya Zamurai m’a fait craindre le même résultat : un samouraï condamné à mort se voit donner l’opportunité de survivre à condition qu’il arrive à faire sourire le tristounet rejeton du seigneur local, à raison d’une tentative par jour pendant 30 jours. On l’aura compris, l’occasion de se laisser aller à un défouloir d’idées loufoques et absurdes. A ce titre, mission accomplie, la plupart des gags étant hilarants (ma préférence va au kaléidoscope humain). Mais le film va plus loin et dépasse l’anecdotique par la relation qu’il construit entre le condamné à mort, sa petite fille (plus mignon tu meurs) et ses deux geôliers. Une relation qui permet d’éviter assez subtilement la répétition des gags et qui finit même par nous toucher profondément alors qu’on ne s’y attendait pas, lors d’un final que j’ai trouvé absolument sublime. Un vrai rayon de soleil. — Pierre Ricadat

Beautiful Miss Jin – Jang Hee-chul

Dans la lignée du Journals of Musan de l’an dernier, Deauville nous ressert un film coréen à message « social ». Cette fois-ci, point de réfugié nord-coréen mais trois sans-abris dont une fillette abandonnée. Point plutôt appréciable, les trois compères (notamment la fameuse Miss Jin) sont assez amusants et ne semblent pas transpirer le mal-être à chaque plan (contrairement à ceux de Pink, voir plus loin). Au contraire, ce sont plutôt les personnages extérieurs qui semblent s’apitoyer (ou pas) sur leur sort et constituent ainsi les ressorts narratifs de ce drame. Un road-movie aurait peut-être été un choix plus facile, puisqu’ici le film tourne un peu en rond sans s’avérer désagréable. — Pierre Ricadat

Mourning – Morteza Farshbaf

Le voici, mon grand supplice de cette édition 2012 ! Ce film qui pourtant est le plus court de la compétition, mais qui finalement semble le plus long. Mourning commence par une longue scène d’engueulade dans le noir. Ensuite, il nous inflige une impressionnante et interminable série de plans d’une voiture à travers la cambrousse iranienne, avec pour unique et vague stimulation des sous-titres défilants à l’écran. On peine à comprendre leur intérêt (j’ai d’abord pensé à un problème de synchronisation), puis on essaye de s’y intéresser parce que vraiment il ne se passe rien à l’écran, sans effet. Avant de finalement comprendre le hic : les deux personnages principaux sont muets. Et donc que Mourning, c’est une certaine idée de la cruauté : le mélange d’un long voyage en autoroute et d’un silence qui met mal à l’aise. Pour être simple et concis : c’est laid et inintéressant. Alors bien sûr, le réalisateur a de bonnes intentions, il fait son film dans des conditions difficiles, etc. Mais ça ne rend pas son film défendable pour autant. — Pierre Ricadat

I carried you home – Tongpong Chantarangkul

Deux sœurs qui ne se parlent plus sont réunies par la mort de leur mère. Le voyage pour ramener le corps dans leur maison natale sera l’occasion de renouer le dialogue et le contact. En à peine plus de deux lignes je vous ai résumé l’intégralité du contenu dramatique du film. On assiste alors près de deux heures durant à un road movie essentiellement silencieux, doublé de  nombreux flashbacks précédents le drame. C’est long, vide, ennuyant. La mise en scène est elle, par contre, assez originale et un soin particulier est apporté aux cadres, parfois presque trop composés, ce qui rend l’image artificielle.  Les intentions auteuristes du réalisateur se dégagent plus que le propos narratif du film et l’on se retrouve donc à subir les affres d’un récit sans rebondissements qui nous réservera tout de même un ou deux moments burlesques intéressants. Malheureusement, tout cela est aggravé par une fin qui n’en finit justement pas et qui s’étire en longueur sans rien avoir à raconter de plus. Épuisant comme un long voyage sans but. — Alban Ravassard

Himizu – Sono Sion

Autant dire que j’attendais avec impatience le nouveau film de Sion Sono. Cette fois il se détache de ses obsessions habituelles pour se reconnecter à la réalité en plaçant son histoire dans un Japon post-Fukushima. Le film s’ouvre d’ailleurs sur sur un long travelling latéral qui traverse les décombres laissées par la catastrophe, à ciel ouvert. Mais le film est aussi à cœur ouvert. Plus mature, moins gore, moins violente mais forcément excessive, l’histoire développée par Sion Sono est inégale mais néanmoins captivante. On notera par ailleurs la présence d’une forte note d’espoir à la fin du film. Cela n’empêche pas le réalisateur japonais d’explorer une nouvelle facette de son thème de prédilection, à savoir l’éclatement de la cellule familiale.  En filigrane c’est aussi un portrait sans concession de la société japonaise contemporaine qui est dressé sous nos yeux. Une charge violente, doublée d’une histoire d’amour un peu foutraque mais terriblement émouvante. — Alban Ravassard

2) Action Asia

Warriors of the Rainbow : Seediq Bale – Wei Te-sheng

Un film qui aurait pu être pas mal sur le papier. Malheureusement, il souffre d’un scénario beaucoup trop caricatural (les méchants japonais, tout ça…), qui en plus se retrouve charcuté par cette version internationale amputée de deux bonnes heures par rapport à la version originale (et pourtant c’est déjà long, très long). Quant aux scènes d’action, elles sont atrocement mal réalisées avec abus de ralenti et d’accéléré (pour masquer la misère ?) et ses incrustations 3D absolument ridicules. Le film surprend tout de même par ses brefs instants de cruauté (les Seediq se suicident au moins autant qu’ils ne sont tués par les Japonais, on a même droit à un jet de bébé dans le vide par sa propre mère) parfois improbables comme ce gamin charismatique cavalant la machine gun au vent. La curiosité pousserait à vérifier ce que donne la version originale de plus de 4 heures. La raison m’en dissuade. — Pierre Ricadat

The Sorcerer and the White Snake – Tony Ching siu‐tung

Plutôt agréable surprise que ce film qui emprunte autant au film d’action qu’au mélo à l’eau de rose (ces scènes de baisers sous l’eau !). L’univers fantastique du film, son ton léger et ses effets spéciaux apparents (et pas très beaux) sont totalement assumés, ce qui évite une sensation de décalage désagréable. On a donc droit à une souris qui parle, un moine chauve-souris et deux jolies femmes serpent. Rien de bien notable ni impressionnant mais ça se regarde avec un léger sourire. — Pierre Ricadat

The Sword Identity – Xu Haofeng

Film extrêmement surprenant et déroutant que ce Sword Identity. D’abord puisqu’il s’agit d’un film sur les arts martiaux et le maniement des armes mais qui ne comporte quasiment aucune scène d’action : celles-ci sont soit très courtes, soit dans des ellipses, soit hors champ. On y parle beaucoup, mais rien de ce qui est évoqué sur le combat n’est visible à l’écran où tout est mou et sans charisme. Le scénario est également étrange puisque chaque grand guerrier qui nous est présenté se fait rosser par une débutante armée d’un bâton d’une manière complètement ridicule. On assiste donc au film de manière gênée sans trop savoir s’il s’agit d’une étrange parodie ou d’un ratage en règle. — Pierre Ricadat

Wu Xia – Peter Ho-sun Chan

Déjà découvert au dernier festival de Cannes hors compétition, Wu Xia est un sympathique film de kung-fu efficace bourré de références, notamment concernant son personnage de détective, croisement entre Sherlock Holmes et Les Experts. Reste que le récit, bien que classique, est agréablement mené. Le film offre quelques scènes d’action spectaculaires mais reste souvent parasité par l’abus d’effets visuels pas toujours efficaces ni utiles au bon déroulement du récit. On sort néanmoins de la salle avec un sentiment plutôt positif, dû notamment à certaines belles idées de mise en scène. Divertissant.  — Alban Ravassard

War of the Arrows – Kim Han-min

Les films coréens en costume ont rarement donné satisfaction ces dernières années, il y avait donc beaucoup à craindre de ce blockbuster succès de 2011 en Corée. Et pourtant, bonne pioche cette fois-ci. Après une mise en place classique, trop longue et explicative, le film a le bon goût de nous éviter des batailles à grands renforts de figurants et part sur une chasse à l’homme en forêt entre notre héros et une bande de barbares mandchous. Ceux-ci sont, il faut le dire, terriblement classes et cette poursuite se révèle captivante avec quelques grands morceaux de bravoure comme la traversée d’un ravin ou l’attaque d’un tigre. La cinégénie du tir à l’arc a été parfaitement exploitée par le réalisateur qui s’en donne à coeur joie. On pardonnera donc au héros (sorte de Rambo des Bois) d’éviter les flèches adverses un peu trop facilement, ce qui permet quand même de faire durer un peu le plaisir. — Pierre Ricadat

The Raid – Gareth Evans

S’il y a bien un film qui était attendu dans ce festival, c’était bien The Raid. Attentes relevées haut la main pour ce film d’action absolument dément. Le pitch est des plus basiques : une escouade de policiers lance l’assaut d’un immeuble détenu par un parrain local. Très vite, ils se retrouvent isolés à l’intérieur, à la merci de forcenés de toutes sortes. Je n’avais pas souvenir d’avoir vu un film d’action avec un tel rythme, une telle virtuosité dans la mise en scène et les combats. Ceux-ci se révèlent particulièrement imaginatifs : pistolets, mitraillettes, machettes, couteaux, marteau ou même frigo piégé, et surtout à mains nues (le seul moyen de prendre du plaisir, comme le dit si bien l’un des personnages les plus déments). Chaque coup porté fait mal, blesse, casse, avec une lisibilité autant impressionnante que jubilatoire. Par ses bonnes idées narratives, ses personnages charismatiques (les plus forts ne payent d’ailleurs pas de mine, ce qui les rend d’autant plus géniaux), sa superbe ambiance sonore, le film propose des moments de tension extraordinaires. La scène où le chef mafieux lance l’appel à tous les habitants de l’immeuble de se rendre à l’étage des policiers piégés pour les descendre m’a rappelé ni plus ni moins la tension d’Aliens dans laquelle les GIs voient les bestioles fondre sur eux au radar. The Raid est un chef d’oeuvre du cinéma d’action. Et du grand cinéma, tout simplement. — Pierre Ricadat

3) Hors Compétition

I Wish – Nos Voeux Secrets – Hirokazu Kore-eda

Je ne suis pourtant pas adepte des films mettant en scène des enfants, mais ce film m’a profondément touché. On y suit en parallèle le quotidien de deux jeunes frères dont les parents sont séparés, chacun vivant avec l’un d’eux. Tout le film est filmé du point de vue des enfants, à leur hauteur. Beaucoup plus profond que ses bons sentiments apparents, le film évoque aussi leurs doutes, leurs peurs, et peut-être ce qui feront d’eux les adultes qu’ils seront plus tard. Leur lucidité est parfois surprenante, comme lors d’une scène délicieuse où l’un des enfants discute avec son père (Joe Odagiri) de la nécessité des choses inutiles dans la vie. Le film s’envole réellement dans sa deuxième partie où les enfants décident de se rejoindre. I Wish recèle une vitalité particulièrement communicative. Mais surtout, à les voir courir éperdument vers le lieu de leur quête, la sensation retrouvée d’une âme d’enfant où tous les rêves sont encore possibles. — Pierre Ricadat

Headshot – Pen-ek Ratanaruang

Etrange film noir que ce Headshot, dont le concept de base est original et intéressant : soit l’histoire d’un tueur à gages qui, après avoir survécu à une balle prise en pleine tête, se met à voir le monde à l’envers, littéralement. Ce concept n’est en fait pas le vrai sujet du film, qui développe à la place une narration complexe et déstructurée, qui emprunte tous les codes du film noir et nous livre un film esthétiquement bluffant au récit passionnant. Une vraie curiosité donc, dont la compréhension n’est pas toujours aisée (notamment par la trop grande similitude de certains repères temporels). De plus, les comédiens sont captivants et la scène d’ouverture, bluffante, est la meilleure qu’il m’ait été donné de voir au cinéma depuis des années. A (re)découvrir à sa sortie en salles. — Alban Ravassard

Pink – Jeon Soo-il

Jeon Soo-il a ses entrées en France, et la présence de ce film Pink hors compétition à Deauville n’y est sans doute pas étrangère. Le film se déroule sans rythme, sans dialogues ou presque, sans enjeux, dans une ambiance absolument mortifère autour de quelques personnages totalement neurasthéniques. Avec comme seuls élans d’audace (ironie) un rapport au corps assez malsain qui nous donne le droit de voir ses personnages uriner ou se laver les parties intimes. Et lorsqu’enfin le réalisateur se décide à dévoiler les blessures derrière son personnage principal, il le fait à travers des visions répétitives d’une lourdeur proche du ridicule en plus de ne mener nulle part. Pris indépendamment, quelques plans ou scènes peuvent séduire (notamment celles sur la plage), mais cette accumulation de néant semblant célébrer la souffrance de vivre donne juste envie de se jeter à la mer. — Pierre Ricadat

Au final, une sélection plutôt variée dans laquelle le thème de la relation parent-enfant aura été omniprésent. S’il le fut souvent de manière lourde et laborieuse, le salut est venu du cinéma japonais qui nous a apporté les trois meilleurs films (avec The Raid), trois visions totalement différentes, inventives et sensibles. La section Action était particulièrement satisfaisante, surtout si on la compare à celles de ces dernières années. Un mot enfin sur le choix assez incompréhensible des deux jurys qui ont quand même réussi la prouesse d’ignorer l’évidence absolue que constituait The Raid (à côté duquel le lauréat Wu Xia fait pâle figure) et de récompenser du prix principal le non-film que constitue Mourning, laissant Sono Sion se contenter pour la deuxième année consécutive du Prix de la Critique Internationale (dont on aimerait bien savoir de qui il s’agit). C’était bien la peine d’inviter au moins autant de jurés que de films pour pondre un choix pareil !

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Du livre au film : l’adaptation cinématographique

Comme souligné dans Adaptation de Spike Jonze d’après un scénario de Charlie Kaufman, maîtriser cette technique n’est pas chose aisée. Une des différences majeures entre littérature et cinéma  réside dans le fait qu’en lisant un livre, on s’en imagine sa propre version, son propre visuel, alors qu’au cinéma nous sommes face à la vision d’un auteur, qui nous est imposée.

La forme littéraire en elle-même est d’ailleurs plutôt évitée au cinéma, notamment dans les dialogues, sauf dans des cas particuliers tels que Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau, dans lequel cette littéralité est même assumée et recherchée.

Comment peut-on expliquer cette difficulté de l’adaptation ? Qu’est ce qui fait la réussite d’une adaptation ?

Cela s’explique en premier lieu du fait que la littérature et le cinéma soient deux langages très différents. Or, le problème est que beaucoup trop de scénaristes ont aujourd’hui tendance à négliger ce point. On voit donc fleurir sur nos écrans un nombre incalculable d’adaptations littéraires qui sont de vraies déceptions. Adapter un livre de manière correcte au cinéma est-il possible ? Personnellement je pense que non, car un tel processus doit forcer à faire des choix. En effet, il est impossible et même impensable de porter à l’écran tous les détails contenus dans un livre. De plus, un bon livre ne donne pas forcément un bon scénario.

A mon sens, les adaptations actuelles sont pour le plus grand nombre décevantes. Je l’explique ainsi : les auteurs et réalisateurs en charge de l’adaptation de l’œuvre ne se détachent pas assez du matériel mis à leur disposition. Voulant être trop respectueux de l’œuvre à adapter, ils n’y insufflent pas leur vision personnelle, de peur de décevoir le public qui a apprécié le livre.

En ce sens, si beaucoup d’adaptations cinématographiques de livres à succès sont opérées, du fait de la fascination et du matériel de base qu’ils fournissent à des auteurs et/ou réalisateurs, il est de moins en moins rare de voir les auteurs de ces œuvres littéraires passer eux-mêmes derrière la caméra. Ils pensent probablement ainsi conserver l’intégrité de leurs œuvres. Mais être un bon écrivain ne fait pas de vous un bon scénariste ou un bon réalisateur.

Un réalisateur qui avait compris qu’il fallait se détacher du matériel originel mis à sa disposition, est Stanley Kubrick.  Ce dernier prenait parfois tellement de liberté par rapport au contenu des livres que cela lui valait un rapport plutôt conflictuel avec les auteurs de ces derniers. Mais il suffit de revoir Shining, Full Metal Jacket, ou 2001, l’Odyssée de l’espace pour se rendre compte du génie qu’avait Kubrick dans l’adaptation. Il savait imposer sa propre vision et doubler ainsi celle proposée par l’auteur du livre. C’est un véritable approfondissement que proposait Kubrick à son public. C’est de nos jours, il me semble, une solution qu’il faudrait éventuellement envisager plus souvent. J’en veux pour preuve un autre exemple de détachement de l’œuvre originale qui a donné un chef-d’œuvre : Apocalypse Now de Francis Ford Coppola, adapté de la nouvelle Au cœur des ténèbres de Joseph Conrad.

Mais le véritable enjeu d’un scénariste s’attaquant à une adaptation est donc de réussir à se débarrasser de toute forme littéraire (à moins que la conserver soit un choix artistique conscient et/ou nécessaire) et d’opérer un passage, que l’on sait difficile, d’un langage à l’autre. Adapter c’est donc avant tout traduire. Mais c’est aussi faire des choix difficiles et approfondir, voire se réapproprier le contenu de l’œuvre originelle. Au risque de s’attirer les foudres de fervents lecteurs.

Extrêmement Fort et Incroyablement Près – Stephen Daldry (2011)

« Parfois il faut affronter ses peurs. »

Le 11 septembre 2001, Thomas Schell, bijoutier, perd la vie dans le plus grand attentat qu’ait connu les Etats-Unis. Il laisse derrière lui son épouse et son jeune garçon de 13 ans, avec qui il détenait une très grande complicité. Oskar découvre, un an plus tard, une clé perdue dans un vase, dans le dressing de son père. Persuadé qu’elle a été placée là exprès, ils avaient l’habitude de se livrer à de véritables chasses au trésor dans tout New York, il va se mettre en tête de trouver ce qu’elle ouvre. Il va alors, tout au long de sa quête, rencontrer une multitude de personnages et évoluer à travers leurs regards et leurs attentes.

Tous les thèmes classiques associés à la perte d’un être cher sont là : le déni, la colère, la dépression, le sentiment de culpabilité et finalement, l’acceptation. L’histoire se nourrit également du rôle qu’a joué la technologie dans cette tragédie, en donnant la part belle aux portables, répondeurs et à la télévision. La particularité de ce film est de retracer l’un des évènements les plus marquants de l’histoire de ce pays à travers les yeux et le cœur d’un enfant. Singulier, présentant en apparence toutes les caractéristiques du syndrome d’Asperger, Oskar n’est pas un garçon lambda. Frappé de plein fouet par le destin, réduit à se réfugier dans un mausolée créé à la gloire de son père, entouré de reliques, quitte à rejeter sa mère, Oskar préfère espérer. Espérer retrouver un objet, un indice, un signe que son père n’a pas complètement disparu. Il a besoin de le refaire vivre. Il y a également une réflexion sur l’écoute et l’expression, orale et écrite. C’est en cela que le film est intéressant. La douleur et le désespoir d’Oskar sont tels qu’il préfère se réfugier dans sa peine et ses obsessions (les corps qui tombent…) plutôt qu’affronter la réalité.

Thomas Horn porte le film sur ses frêles épaules de manière magistrale. Avec un jeu nuancé, il est d’une sensibilité et d’une maturité impressionnantes. Sa performance est à mettre à l’égal de celle de Christian Bale dans L’Empire du Soleil de Steven Spielberg. Il y a une très grande ressemblance entre ces personnages, la manière qu’ils ont de fuir la réalité en se créant un imaginaire et en se raccrochant à leurs obsessions, comme si leurs vies en dépendaient. Bale avait John Malkovich, Tomas Horn a aussi un acolyte de renom en la personne de Max Von Sydow, le mystérieux Locataire. Hébergé par la grand-mère d’Oskar, il va jouer un rôle fondamental dans la vie du jeune garçon. Les deux vont se livrer à une véritable partie de ping-pong émotionnel, tous deux ayant vécu un traumatisme dont ils peinent à se remettre. L’un exprime son chagrin ouvertement, l’autre ne le peut pas. Ils forment, sans aucun doute, le plus beau duo du film.

Le gros péché d’Extrêmement Fort et Incroyablement Près reste la mise en scène, beaucoup trop ostentatoire, sonore et colorée, sans parler du montage. Nombre de séquences sont hachées, entrecoupées de flashbacks de toutes sortes. On peut imaginer l’intention du réalisateur : nous faire ressentir la folie du monde telle qu’Oskar la ressent, mais ce manque total de sobriété dévaloriserait presque l’horreur de ce drame… Fait surprenant car Stephen Daldry s’était fait connaître avec Billy Elliott, œuvre d’un grand réalisme. Le film pâti également d’un déferlement de pathos et de bons sentiments, particulièrement dans la dernière demi-heure. Contrairement à Thomas Horn, Sandra Bullock, qui joue la mère d’Oskar, n’allège pas tellement ce débordement. A noter Tom Hanks, Viola Davis et Jeffrey Wright, très bons dans les rôles de Thomas Schell, Abby Black et William Black.

Film puissant s’il en est, à vous couper le souffle, mais grossièrement exécuté.

Le « ghost shot » :

Un tournant dans le film, Oskar raconte son secret pour la première fois. « Il fallait que je le dise à quelqu’un. » Le Locataire, qui est dans la lumière, ne peut pas l’interrompre. Toute la détermination et la peur se lisent dans le regard du jeune garçon. La pièce est sombre, son sweatshirt orange l’illumine et fait ressortir ses yeux. Toute la peine et la frustration d’Oskar sont révélées au grand jour. A la fin de la séquence, il sort de la pénombre afin de montrer ses blessures. Edifiant.

Bullhead – Michael R. Roskam (2011)

Prix du Nouveau Genre au dernier Étrange Festival de Paris et nominé pour l’Oscar du meilleur film étranger, Bullhead nous plonge dans un univers peu familier : un réseau de trafic d’hormones dans le milieu de l‘élevage bovin belge.

Jacky, issu d’une famille de petits agriculteurs et éleveurs flamands est sur le point de faire affaire avec de gros trafiquants. L’éleveur est un colosse qui s’injecte les mêmes hormones qu’à ses bêtes et a développé avec les bovidés des ressemblances frappantes : regard vitreux, cou de taureau, tête rentrée et muscles saillants. Alors qu’un inspecteur fédéral chargé d’enquêter sur le trafic est assassiné, la police va commencer à s’intéresser de plus en plus près à ses activités.

Le film repose pour une large part sur les épaules massives de Matthias Schoenaerts : celui-ci, qui a pris 27 kilos pour le rôle, nous livre une prestation impressionnante. Nous aurons d’ailleurs le plaisir de revoir l’acteur prochainement sur nos écrans puisqu’il interprétera le rôle principal du prochain film de Jacques Audiard : Un goût de rouille et d’os.

Le récit bascule lorsqu’un flashback nous plonge dans la jeunesse du héros : ce qui nous est alors révélé est plus encore qu’une blessure d’enfance, c’est un drame fondateur. Nous découvrons alors l’humanité sous l’aspect bestial, et le regard  franchement moqueur qu’on avait pu porter au départ sur Jacky se charge d’une profonde empathie. Le film mêle alors avec succès deux registres très différents : le drame intimiste et le thriller mafieux. La richesse de Bullhead tient également à son univers très singulier, qui nous emmène à travers un pays divisé par ses disparités régionales et linguistiques.

Là où le récit aurait pu se borner à l’étalage d’une galerie de personnes minables, petites frappes flamandes et demeurés wallons, il fait preuve d’une envergure et d’une ambition bien plus larges. Le film n’est pas exempt d’un humour qu’on serait en droit de trouver un peu poussif, mais qui étonnamment s’intègre bien au récit et lui apporte même une richesse supplémentaire. Le mélange des genres inattendu entre le drame et le grotesque fonctionne parfaitement.  Au final, c’est une grande tristesse qui émane de ce film profond et fort et de son héros au destin tragique.

Un des nombreux mérites de l’excellent Bullhead est la parfaite maitrise de sa réalisation. La mise en scène est fluide, le cadre précis. Au fil du film les plans s’assombrissent progressivement pour suivre l’évolution du récit. Une grande beauté mélancolique se dégage des images de la campagne belge, ce pays plat si cher à Brel.  Avec Bullhead, premier long métrage de Michael R. Roskam, nous découvrons ainsi un réalisateur et un comédien à suivre de très près.

Le « ghost shot » :

De nombreuses scènes dépeignant le héros nu, recroquevillé sur lui-même émaillent le récit. Bullhead interroge avant tout la posture virile et ses failles : inadapté social et manquant totalement d’assurance, ce héros mutique contraste singulièrement avec sa musculature colossale.