L’Attentat – Ziad Doueri (2013)

L'attentat - affiche

Synopsis : Dans un restaurant de Tel-Aviv, une femme fait exploser une bombe qu’elle dissimule sous sa robe de grossesse. Toute la journée, le docteur Amine, israélien d’origine arabe, opère les nombreuses victimes de l’attentat. Au milieu de la nuit, on le rappelle d’urgence à l’hôpital pour lui annoncer que la kamikaze est sa propre femme. Refusant de croire à cette accusation, Amine part en Palestine pour tenter de comprendre.

Je vous avais déjà parlé de ce film dans un précédent article dans lequel je vous relatais son interdiction de sortie sur le territoire libanais et dans 22 pays membres de la ligue arabe. Sachez qu’à l’heure actuelle, la censure (car il s’agit bien de cela) n’est toujours pas levée. Curieux de voir ce qui pouvait tant choquer, je suis donc allé me forger ma propre opinion en allant voir le film.

Ce qui m’a immédiatement marqué dès la fin de la projection, c’est la finesse et la grande puissance évocatrice et émotionnelle de son scénario. Je n’ai personnellement pas lu le roman éponyme de Yasmina Khadra et me garderait donc de tout commentaire sur le processus d’adaptation du livre en scénario.

Le véritable force du récit développé par Joëlle Touma et Ziad Doueiri est de ne pas traiter de manière frontale la question du conflit israélo-palestinien mais au contraire de lui rendre sa dimension humaine, de l’amener sur le terrain de l’intime pour mieux en observer et jauger tous les enjeux. Ici il n’y a aucune prise de parti, aucune propagande pour l’un ou l’autre des côtés opposés. Juste une observation externe du conflit par le biais de personnes qui en font directement ou indirectement parti, ou qui y sont plongés par la force des choses.

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Et ce qui nous permet précisément d’expérimenter au plus près cet état d’âme c’est le choix d’un unique point de vue, celui d’Amine, notre protagoniste. Le spectateur est amené à suivre le même cheminement psychologique que celui traversé par le protagoniste. Et cela est renforcé par la mise en scène de Ziad Doueiri : jamais la caméra ne se sépare d’Amine, nous traversons avec lui les épreuves et affrontons les obstacles qui se mettent en travers de son chemin au long de sa quête personnelle de la vérité.

Pourtant la mise en scène est parfois inégale, (faux raccords, cadres qui bougent compulsivement) mais au final, cela contribue à renforcer l’impression d’urgence dans laquelle est constamment plongé notre personnage. Loin de desservir le film et son propos, ce dispositif en développe au contraire la tension inhérente. Et l’on imagine sans peine que cette tension a été vécue au jour le jour par l’équipe de tournage.

Mais la tension qui se dégage du film ne naît pas uniquement de la qualité du récit et de la mise en scène mais également en grande part de la performance incroyable de justesse de l’ensemble du casting du film.  Une mention spécifique se doit d’être faite pour Ali Suliman qui interprète le personnage d’Amine et qui se livre entièrement, à fleur de peau, dans une performance qui fera sans doute date.

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Mais revenons au cœur du sujet porté par le récit : Israélien d’origine arabe, Amine, n’est le bienvenu nulle part. C’est finalement là que réside le cœur du film, dans l’absence d’une voie médiane au sein du conflit et dans le sentiment de non-appartenance à une patrie. Comment trouver sa place au sein d’un monde divisé quand on refuse de prendre parti ? La réponse ne peut alors être que déceptive et mène à une impasse.

Amine a vécu des années avec sa femme sans jamais la connaître pleinement. Le mensonge est partout, il n’épargne personne. Mais au final, nous connaissons-nous nous mêmes ?

Car c’est aussi face à l’incertitude de sa propre identité que mène la quête personnelle d’Amine. Il est incapable de trouver sa place au sein d’un monde divisé. Rejeté par l’un et l’autre des deux camps car il refuse de prendre parti,  il ne peut que se renfermer dans une non-appartenance: chaque camp a ses raisons, rien n’est tout blanc ou tout noir, de ce fait la position de chacun est naturellement ambiguë. Cela correspond tout simplement à la mort du personnage, à sa destruction en tant qu’être humain, qui si elle n’est pas physique est morale et psychologique.

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C’est peut-être cette injustice que déplorait sa femme, que l’on imagine avoir été placée dans la même position ce qui pourrait être la raison pour laquelle elle s’est donnée la mort au-delà même de toute revendication politique. Un acte désespéré, un cri d’alarme en faveur d’une réconciliation, d’un équilibre que chacun des belligérants se hâte pourtant de transformer en acte politique, faisant d’elle tout à tour une martyre de la cause ou une terroriste kamikaze.

Il faut attendre la séquence finale absolument bouleversante qui nous renvoie à la beauté et au tragique de l’histoire d’amour des protagonistes pour le comprendre. Des questions demeurent alors en suspens mais une seule certitude nous ceint le cœur : finalement, la véritable victime de l’attentat n’est autre qu’Amine dont la vie, les certitudes et l’identité ont été soufflées dans l’explosion provoquée par sa femme. L’impossibilité concrète de ces deux êtres à communiquer l’un avec l’autre est la plus belle métaphore qui puisse être faite du conflit israélo-palestinien. Comme une occasion ratée de dialogue qui ne se représentera pas. Un éternel clivage qui mène à une issue tragique pour notre protagoniste.

L’attentat est un film traitant d’un sujet politique complexe avec une grande finesse, en resserrant intelligemment son récit sur l’intime, l’histoire d’amour qui lie deux êtres humains au-delà de tout. Mais c’est aussi un film sur l’identité, la trahison et l’incertitude. Un film tout en contraste qui ne laissera personne indifférent à la sortie de la salle.

Un coup de maître.