Thumbsucker – Mike Mills (2005)

C’est un hasard de calendrier mais après Shotgun Stories, je parle à nouveau du premier film d’un réalisateur dont le deuxième opus sort cette année (ici Mike Mills, dont le Beginners est sorti en France le 15 juin dernier). Thumbsucker est quant à lui sorti en France en 2006 sous le drôle de titre « Âge Difficile Obscur », dont je n’ai compris que bien plus tard qu’il s’agissait d’une sorte d’acrostiche du mot « ado » (assez bizarrement l’affiche française ne met pas ce jeu de mot en valeur). Le film traite de l’adolescence donc, celle de Justin, un lycéen presque comme les autres puisqu’il a la particularité de sucer toujours son pouce. Autour de lui gravitent un certain nombre de personnages (ses parents, son prof, son médecin, sa copine) en proie à leurs propres démons.

On pourra reprocher au film d’être un peu décousu, sans ligne directrice bien claire, mais il est après tout à l’image de son personnage principal : il ne sait pas trop où il va. Sa vie est faite d’avancées et de reculs, de doutes et de tâtonnements, le film nous fait suivre son évolution et ses expériences. Cet état est délicatement souligné dans la mise en scène de Mike Mills par les nombreux mouvements de caméra latéraux : allers-retours ou travellings en forme de fuite en avant (comme le très beau dernier plan, même s’il est très typé film indé US). La réalisation est plutôt sobre, sans relief particulier mais pas déplaisante, les personnages y étant filmés de près.

Si le scénario ne brille pas par son originalité particulière dans sa description plutôt réaliste d’une Amérique des suburbs déprimée, il bénéficie néanmoins d’une excellente écriture et de dialogues incisifs. A plusieurs instants, sans qu’on le voit venir, les personnages lâchent une phrase dont les quelques mots contiennent à eux seuls tous les enjeux du film, que ce soit le petit frère de Justin (« You ever think maybe you’re so busy being weird, that I have to step up and be normal? » ) ou son père lorsqu’il apprend le départ de son fils (« I was just getting used to you. » ).

Mais ce qui donne au film le petit plus qui le distingue réellement de la masse des films « Sundance », c’est la qualité de ses interprètes. Avec sa gueule d’ange, Lou Taylor Pucci incarne Justin à la perfection. Il déploie une sorte de charisme dans le doute, une assurance dans la fragilité, un naturel désarmant tel que son personnage passe par différents états sans que jamais l’on ne cesse d’y croire. Un acteur qui s’est signalé par des choix intéressants (Southland Tales, The Go-Getter) et qu’il faudra suivre à tout prix. A ses côtés, Tilda Swinton se révèle tout aussi juste et touchante dans son rôle de mère (un rôle qui lui réussit décidément bien puisqu’elle excelle dans We need to talk about Kevin).

Pour terminer, je me dois de mentionner l’excellente musique composée par The Polyphonic Spree, très présente tout au long du film (alors c’est sûr qu’il vaudra mieux accrocher à ces choeurs assez atypiques). S’y ajoutent trois ballades inédites d’Elliott Smith, dont le très beau Trouble qui résonne comme un écho aux turpitudes de Justin.

Le « ghost shot » :

« You are not alone. You are not afraid. You don’t need your thumb, and your thumb doesn’t need you.« 

Je n’en ai pas encore parlé, mais Keanu Reeves trouve ici un rôle complètement inattendu. Il y incarne l’orthodontiste de Justin, sorte de hippie mystérieux et un peu halluciné. Un rôle qu’il assure avec beaucoup de drôlerie, rendant chacune de ses apparitions cultes, comme celle-ci lorsqu’il tente de soigner Justin par l’hypnose, comme éclairé par une lumière divine. Pour moi, sa meilleure performance après A Scanner Darkly.

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