We need to talk about Kevin – Lynne Ramsay (2011)

Un voile blanc flotte au vent, évanescent. Il fait office d’écran protecteur devant l’horreur que nous découvrirons plus tard. Une foule baigne dans un liquide rouge sang avec bruit et fureur.  Au milieu de tout ça, Eva, personnage principal du récit à venir, évolue joyeuse, encore loin de se douter que cela ne durera pas car elle va donner naissance à un fils diabolique.

En deux séquences, sans dialogues et par le biais d’une forme audacieuse et maîtrisée, Lynne Ramsay pose ce que seront les figures fondatrices de son récit et de sa mise en scène : le hors champ qui dissimule l’horreur et la couleur rouge, leitmotive qui traversent le film, le structurent, contribuent à son atmosphère et au malaise qui les sous-tendent.

Le film entier est d’ailleurs caractérisé par un travail exceptionnel sur le cadre, qui appelle toujours l’ailleurs, le hors champ dans lequel se cache l’impensable. Souvent ce hors champ visuel devient un champ sonore très riche, évocateur. Soulignons par la même occasion le formidable travail de montage son, dont la richesse et la précision s’étendent jusqu’à l’accentuation de certains bruits du quotidien pour en faire naître un malaise, une étrangeté, une préfiguration du drame à venir. C’est diabolique et parfaitement brillant.

Il est par ailleurs impensable que le film soit reparti de Cannes sans le prix du scénario au vu de la mécanique froide et implacable que déploie le récit, sorte d’engrenage infernal digne des plus grandes tragédies grecques. Son originalité tient cependant au fait que le récit est ici déconstruit à la manière d’un puzzle géant et organique qui varie en fonction des flux de souvenirs du personnage principal. Ainsi, souvenirs réels et images mentales se mêlent allègrement, en traversant l’espace-temps avec une liberté et une audace sans pareille.

Pourtant nous ne sommes jamais perdus dans le récit. Chaque séquence vient s’imbriquer dans le mécanisme général et force la (re)lecture des scènes qui l’entourent, recomposant ainsi la trajectoire immuable qui a mené à la tragédie personnelle et collective autour de laquelle gravite le film. Car Kevin a commis l’irréparable. La découverte de cet événement est constamment repoussé, comme si l’on ne pouvait affronter frontalement l’horreur, comme si le doute sur ce qui s’était passé subsistait. On peut y voir un mimétisme du point de vue d’Eva qui refuse de voir et croire aux atrocités qu’à commises son fils et qui va devoir en affronter seule les conséquences.

Impossible donc ne pas s’attarder quelques instants sur la performance géniale de Tilda Swinton en mère désabusée, qui trouve en la personne d’Ezra Miller un partenaire aussi glaçant qu’efficace. Leurs échanges sont toujours parcourus par une onde de malaise prégnante et l’intensité de leur jeu ne laissera assurément personne indemne.

Lynne Ramsay revisite ici le motif de l’enfant diabolique et questionne ainsi la source du mal qui le caractérise : Est-il génétique ? Est-il dû à l’éducation (« Tu es méchante. On se demande de qui je tiens » déclare Kevin à sa mère) ? Ou bien est-il inné ? La réalisatrice ne répondra jamais à cette question, multipliant les éventualités sans jamais conforter une thèse en particulier. Le spectateur sera libre de l’interpréter à sa manière et de se faire sa propre opinion sur les racines du mal plongées en Kevin.

Cela rend le film encore plus dérangeant et nous laisse désemparés et abattus à la suite d’un final cathartique et émouvant. Un véritable film uppercut, qui vous hantera bien après la séance.

Le « ghost shot » :

 

Comme je le disais au début de cette critique, la couleur rouge traverse le film. Qu’il s’agisse de tomates, de peinture ou de sang, le rouge est partout, il inonde le cadre, colore la lumière et le récit, souille les façades et les personnages.  Chacune de ses apparitions crée le malaise.  A chaque fois que le personnage d’Eva tente de le faire disparaître, il revient à la charge, plus imposant encore, devenant ainsi un symbole récurrent de la tragédie à venir. Comme une vague inévitable qui engloutira tout sur son passage.

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Thumbsucker – Mike Mills (2005)

C’est un hasard de calendrier mais après Shotgun Stories, je parle à nouveau du premier film d’un réalisateur dont le deuxième opus sort cette année (ici Mike Mills, dont le Beginners est sorti en France le 15 juin dernier). Thumbsucker est quant à lui sorti en France en 2006 sous le drôle de titre « Âge Difficile Obscur », dont je n’ai compris que bien plus tard qu’il s’agissait d’une sorte d’acrostiche du mot « ado » (assez bizarrement l’affiche française ne met pas ce jeu de mot en valeur). Le film traite de l’adolescence donc, celle de Justin, un lycéen presque comme les autres puisqu’il a la particularité de sucer toujours son pouce. Autour de lui gravitent un certain nombre de personnages (ses parents, son prof, son médecin, sa copine) en proie à leurs propres démons.

On pourra reprocher au film d’être un peu décousu, sans ligne directrice bien claire, mais il est après tout à l’image de son personnage principal : il ne sait pas trop où il va. Sa vie est faite d’avancées et de reculs, de doutes et de tâtonnements, le film nous fait suivre son évolution et ses expériences. Cet état est délicatement souligné dans la mise en scène de Mike Mills par les nombreux mouvements de caméra latéraux : allers-retours ou travellings en forme de fuite en avant (comme le très beau dernier plan, même s’il est très typé film indé US). La réalisation est plutôt sobre, sans relief particulier mais pas déplaisante, les personnages y étant filmés de près.

Si le scénario ne brille pas par son originalité particulière dans sa description plutôt réaliste d’une Amérique des suburbs déprimée, il bénéficie néanmoins d’une excellente écriture et de dialogues incisifs. A plusieurs instants, sans qu’on le voit venir, les personnages lâchent une phrase dont les quelques mots contiennent à eux seuls tous les enjeux du film, que ce soit le petit frère de Justin (« You ever think maybe you’re so busy being weird, that I have to step up and be normal? » ) ou son père lorsqu’il apprend le départ de son fils (« I was just getting used to you. » ).

Mais ce qui donne au film le petit plus qui le distingue réellement de la masse des films « Sundance », c’est la qualité de ses interprètes. Avec sa gueule d’ange, Lou Taylor Pucci incarne Justin à la perfection. Il déploie une sorte de charisme dans le doute, une assurance dans la fragilité, un naturel désarmant tel que son personnage passe par différents états sans que jamais l’on ne cesse d’y croire. Un acteur qui s’est signalé par des choix intéressants (Southland Tales, The Go-Getter) et qu’il faudra suivre à tout prix. A ses côtés, Tilda Swinton se révèle tout aussi juste et touchante dans son rôle de mère (un rôle qui lui réussit décidément bien puisqu’elle excelle dans We need to talk about Kevin).

Pour terminer, je me dois de mentionner l’excellente musique composée par The Polyphonic Spree, très présente tout au long du film (alors c’est sûr qu’il vaudra mieux accrocher à ces choeurs assez atypiques). S’y ajoutent trois ballades inédites d’Elliott Smith, dont le très beau Trouble qui résonne comme un écho aux turpitudes de Justin.

Le « ghost shot » :

« You are not alone. You are not afraid. You don’t need your thumb, and your thumb doesn’t need you.« 

Je n’en ai pas encore parlé, mais Keanu Reeves trouve ici un rôle complètement inattendu. Il y incarne l’orthodontiste de Justin, sorte de hippie mystérieux et un peu halluciné. Un rôle qu’il assure avec beaucoup de drôlerie, rendant chacune de ses apparitions cultes, comme celle-ci lorsqu’il tente de soigner Justin par l’hypnose, comme éclairé par une lumière divine. Pour moi, sa meilleure performance après A Scanner Darkly.