Ghost Shot Rétro : Los Olvidados – Luis Buñuel (1950)

J’inaugure ici un nouveau type d’article sur Ghost Shots, qui mettra en valeur un ou plusieurs plans qui nous ont particulièrement marqué dans l’histoire du cinéma.

Réalisé en 1950 par le réalisateur d’origine espagnole Luis Buñuel, alors exilé au Mexique, Los Olvidados s’intéresse à la jeunesse de Mexico, en particulier ses enfants pauvres et souvent livrés à eux-mêmes. Pedro est l’un d’entre eux. Un jour, alors qu’il accompagne El Jaibo, un autre adolescent tout juste sorti de maison de correction, celui-ci commet un crime.

Los Olvidados prend toutes les apparences du film « néoréaliste » : faible budget, tournage en extérieur, intérêt pour les couches défavorisées, acteurs non-professionnels… Cette approche est d’ailleurs clairement exposée dès le générique (« ce film est basé sur des faits réels et tous ses personnages sont authentiques« ). Le film démarre sur des airs de documentaire en exposant une bande de gamins défavorisés jouant à la corrida dans un terrain vague.

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Mais cette dimension réaliste se voit troublée à deux reprises particulièrement remarquables, provoquant au passage la surprise du spectateur. La première et la plus importante est une séquence de rêve qui survient après 30 minutes de film. Après avoir été témoin d’un meurtre, Pedro rentre chez sa mère et s’endort dans son lit. La séquence démarre par une musique répétitive et angoissante, agrémentée de nombreux caquètements de poules. Pedro découvre sous son lit le cadavre du jeune homme assassiné précédemment riant aux éclats alors que des plumes semblent tomber du ciel. Notons au passage la lumière magnifique qui vient éclairer les différents niveaux de ce plan. Cette somme d’effets surréalistes typique du rêve permet non pas de nous montrer mais cette fois de nous faire ressentir le sentiment dominant de Pedro : la peur. Sa mère s’approche ensuite du lit pour l’étreindre et lui signifier son amour. On peut y voir le désir de Pedro d’une vie « normale » et du réconfort d’une présence maternelle.

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Mais soudain le souvenir de la réalité semble reprendre le dessus et Pedro demande à sa mère pourquoi elle a refusé de lui donner à manger auparavant. Sa mère se tourne vers lui, présentant soudain un tout autre visage, presque maléfique et amplifié par des éclairs illuminant la pièce. Elle lui tend un énorme morceau de viande tandis qu’une main sort de sous le lit pour s’en saisir et conclure la scène dans le chaos le plus total. Toute la séquence se déroule dans un ralenti qui lui donne un surplus d’étrangeté. Le contraste entre le ton de cette scène et les 30 minutes précédemment écoulées rend son effet encore plus saisissant et nous fait ressentir la somme des angoisses de Pedro d’une manière aussi esthétique qu’efficace.

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La seconde « exception » est beaucoup plus courte mais d’autant plus surprenante qu’elle est porteuse de sens. Envoyé en maison de correction, Pedro travaille dans une ferme. Il se saisit d’un oeuf, le gobe, et soudain le balance en plein dans la caméra, laissant le liquide s’écouler sur l’écran. Un geste totalement inattendu dans un film de ce genre. A travers la caméra, c’est nous que Pedro vise. Nous, spectateurs, qui nous attendrissons sur ces enfants et compatissons à leur sort, que faisons-nous pour leur donner une vie meilleure ? Buñuel nous prend ainsi par surprise et tente de nous réveiller par ce geste qui brise la distance entre le personnage et le spectateur, tout comme il nous expose par ce film la réalité de la misère sans artifices, dans sa violence et sa cruauté. Un plan furtif qu’il est difficile d’oublier après la vision du film.

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Hitchcock – Sacha Gervasi (2012)

Attention : ce film est un spoiler du classique Psychose d’Alfred Hitchcock. Il faut avoir vu le classique de 1960 avant même de tenter Hitchcock. Je serais même tenté de dire qu’il faut tout simplement avoir vu Psychose (indépendamment du film qui fera l’objet de cette critique).

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Que l’on soit cinéphile aguerri ou simple spectateur du dimanche, on ne peut définitivement pas passer à côté de la pointure du cinéma qu’est Sir Alfred Hitchcock. Ce réalisateur anglo-américain (1898-1980) a pendant ses soixante années de carrière offert au public pas moins de cinquante trois longs-métrages.

Ne connaissant que quelques-uns de ses films, je me suis lancé courant 2012 dans un rattrapage de ces grands classiques du cinéma. A chacun d’entre eux, Alfred Hitchcock, même avec cinquante ans de décalage, réussit à me martyriser, me surprendre, me tendre, m’amuser et m’impressionner. Je n’ai pas été déçu d’apprendre que 33 ans après sa mort, le maître du suspense inspire toujours et sortira à nouveau en salle le 6 février à travers le film homonyme Hitchcock. Le réalisateur Sacha Gervasi, à qui on doit Le Terminal, nous offre une introspection dans la vie d’Alfred Hitchcock (Anthony Hopkins) et de sa femme Alma Reville (Helen Mirren) pendant le tournage du très renommé Psychose.

En 1959, Alfred Hitchcock vient de sortir son dernier grand succès La Mort aux trousses (North by Northwest). Il recherche un projet ambitieux qui pourrait le changer de ce qu’il a déjà pu réaliser. Il décide, malgré des premiers retours négatifs, de choisir comme intrigue pour son prochain long-métrage l’histoire du tueur américain célèbre du moment Ed Gein. Le studio Paramount refusant de financer le film, Alfred et sa femme se voient alors dans l’obligation de financer le film qu’il souhaite tant faire. On suivra les problèmes rencontrés et les différentes péripéties vécues par la couple pendant le tournage du film Psychose.

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Présentant avant tout la relation entre Hitch (« Just call me ‘Hitch’. You can hold the ‘cock’« ) et sa femme Alma, Hitchcock reste malgré tout un hommage au réalisateur et son œuvre. Il semble donc indispensable de connaitre un minimum le personnage, sa filmographie, ses techniques et ses manies afin de pouvoir jouir pleinement du film. Les références jonchent et rythment le film. Certaines sont évidentes, certaines subtiles : une robe, un décor, une musique, un plan-séquence, une phrase, une référence à un de ses films (Psychose, Les Oiseaux, La Corde, Sueurs Froides,…), à un acteur/actrice (James Stuart, Grace Kelly, Vera Miles, Janet Leigh…), un réalisateur (Orson Welles), à ses présentations de film… on se plait à les reconnaître et elles représentent la réelle richesse du film.

Un important travail a également été effectué au niveau du casting. Tout le monde remarquera la métamorphose (déformation) totale et impressionnante de Sir Anthony Hopkins. L’acteur est méconnaissable, mais se rapproche-t-on pour autant de quelque chose ressemblant à Alfred Hitchcock ? Tout le monde ne semble pas d’accord. Cette caricature bouffie ne semble pas être le seul problème. N’étant pas anglophone, je n’ai malheureusement pas pu juger pleinement de la performance de l’acteur, mais au vu de plusieurs critiques, notre acteur ne fait malheureusement pas l’unanimité au niveau prononciation. Hormis Anthony Hopkins, on notera une impressionnante ressemblance (sans trop d’artifices) entre les acteurs d’origine de Psychose et les acteurs de Hitchcock. Et que dire, en toute objectivité, de la plus marquante, la plus magnifique et la plus attachante Scarlett Johansson dans le rôle de Janet Leigh.

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Mais quelle crédibilité doit-on donner au film ? Toute adaptation historique ou biographique soulève forcement la question. Le spectateur du dimanche ne va-t-il prendre pour argent comptant le récit et l’adaptation qui a été faite de ce passage de la vie de Hitch ? Doit-on réellement donner crédit à l’influence d’Alma Reville sur son mari ? Et la performance d’Anthony Hopkins n’influerait-elle pas sur notre perception d’Alfred Hitchcock ? Le public n’étant pas forcément composé que de fanatiques du maître du suspense, j’outrepasserais tous ces questionnements et ne retiendrais au final que le fait que j’ai passé un bon moment. On s’attache aux personnages et à leur histoire (fausse ou pas d’ailleurs). On s’amuse à trouver les références cinématographiques et on suit le tournage de l’un des meilleurs films d’Hitchcock. Si le film pouvait ne serait-ce que donner l’envie à quelques personnes d’approfondir leurs connaissances cinématographiques et les pousser à voir les réalisations d’Alfred Hitchcock, ça pourrait être la meilleure finalité du film.

Le « ghost shot » :

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La scène de douche de Psychose : 7 jours de tournage, 70 plans et une musique stridente et tranchante pour réaliser les trente cinq secondes les plus marquantes du cinéma d’Hitchcock. Cette scène apparaît deux fois dans le film : une fois sur son tournage même et une fois lors de la première du film. J’ai vraiment aimé l’utilisation et le détournement que Sacha Gervasi en a fait pendant le tournage (je vous laisse la surprise), mais mon ghost shot concerne la deuxième. Caché en coulisse, Hitch dirige tel un chef d’orchestre son audience qui hurle et gémit au rythme de ses mouvements de poignard. Parfaite représentation de l’homme qui se plaisait à « always make the audience suffer as much as possible« .