Melancholia – Lars Von Trier (2011)

Le retour de Lars Von Trier, trublion du cinéma mondial, s’est fait par la grande porte. Présent au sein de la même sélection officielle cannoise que Tree of Life, Melancholia en est une sorte de version négative. Là où le premier célébrait la vie avec optimisme, le second est un joyau noir où se côtoient la mort et le pessimisme.

Qu’un grand cinéaste comme Lars Von Trier vienne à Cannes avec un projet de science fiction sur la fin du monde avait de quoi piquer à vif la curiosité de plus d’un cinéphile. Venant d’un auteur aussi passionnant on était en droit d’avoir des espérances élevées. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le spectacle est à la hauteur de nos attentes.

Soit l’histoire de deux sœurs que tout oppose. D’une part Justine, sujette à une mélancolie maladive et qui a peur du bonheur. D’autre part Claire, épouse et mère comblée, qui a peur du néant. Deux sœurs à chacune sont consacrées l’une des deux parties du film et qui tendent vers la même issue fatale : la fin du monde.

Ce qui saisit d’entrée de jeu, c’est l’exceptionnelle maîtrise formelle du cinéaste. Ainsi, le film s’ouvre sur cinq minutes de plans ralentis, accompagnés d’une musique de Wagner, et qui sont autant de tableaux de l’apocalypse empreints d’une beauté mélancolique qui n’a rien a envier au surréalisme, ni aux plus belles œuvres romantiques allemandes.

De fait, dès le prologue, le postulat de départ est posé : inutile d’attendre un quelconque happy end. Nous ne sommes pas dans un blockbuster hollywoodien estival mais dans un film d’auteur intimiste qui ne fera preuve d’aucune concession.

La première partie du film observe la résurgence de la mélancolie de Justine lors de sa cérémonie de mariage. Elle s’adonne à un véritable jeu de massacre qui fait éclater l’unité apparente (et hypocrite) qui semblait unir les protagonistes. L’emploi d’une caméra épaule assez vive, proche de la forme documentaire, évoque fortement le dogme et notamment Festen de Thomas Vinterberg. On appréciera tout particulièrement, dans cette partie, le soin avec lequel le cinéaste introduit et caractérise chacun de ses personnages et les relations qui les lient.

La seconde partie est plus calme, plus posée. Elle se déroule quasiment en huis-clos dans le manoir, à l’exception de quelques séquences extérieures habilement mise en scène (voir les magnifiques plans en hélicoptère sur les  sœurs chevauchant à travers le parc).

C’est dans cette partie qu’a lieu l’avènement de Melancholia et donc celui de Justine. En effet, la planète n’est autre que la manifestation physique de la dépression de Justine.

Sa mélancolie lui permet d’accepter le malheur à venir et va l’amener jusqu’à le souhaiter, le provoquer, en appelant la planète à venir vers elle, dans une magnifique séquence de communion avec la nature, où elle apparaît nue, telle une sirène échouée le long de la berge d’un ruisseau.

Si Justine accepte paradoxalement son sort avec résignation c’est parce qu’elle voit en cette issue inéluctable la source du mal qu’elle porte en elle et qui la ronge. Alors que Claire, elle, finira dévastée, incapable de faire face à l’idée même de la fin de toute chose.

Permettons nous ici un écart pour saluer la formidable interprétation de Kirsten Dunst et de Charlotte Gainsbourg, désormais toutes deux couronnées d’un prix d’interprétation féminine cannois  grâce à leur travail avec Lars Von Trier.

Dans Melancholia, rien ne déborde. Chaque plan, chaque séquence a son utilité.  Lars Von Trier multiplie les idées formelles et déploie une esthétique prodigieuse.  Il rappelle ainsi, si besoin il était, qu’il est actuellement un des plus grand esthète formaliste du cinéma mondial. Nous ne sommes ainsi pas prêt d’oublier les formidables plans où apparaît dans le ciel la planète Melancholia et notamment lors d’une « aube » magistrale.

Le film se clôt ainsi à la faveur d’un plan magnifique, dans le bruit et la fureur mais aussi dans la grâce. En effet, Lars Von Trier évoque le pouvoir de l’imaginaire comme issue provisoire à l’inévitable mélancolie qui engloutit tout sur son passage.

A l’abri dans une cabane de fortune il reste permis de s’accrocher à ses illusions, d’espérer, et d’attendre la mort avec sérénité, ensemble, enfin réconciliés. Mais ici, point de salut, le film se termine sur le néant.  Le spectateur ressortira le souffle coupé, secoué par une vision pessimiste du monde décrite avec audace et beauté.

A la croisée entre grand spectacle et film d’auteur, Lars Von Trier signe une œuvre intense. Melancholia est l’un de ses plus beaux films, certainement le plus assagi et maîtrisé de tous.  Pas juste un chef d’œuvre mais un classique instantané.

Le « ghost shot » :

Difficile ici, d’arrêter son choix sur un seul plan tant les pépites esthétiques jalonnent le film.

J’ai choisi ce plan, qui figure parmi le prologue du film, pour sa grande beauté esthétique mais aussi pour sa forte symbolique. Si l’on analyse le plan on remarque la présence des trois protagonistes principaux, chacun associé à un astre ou une planète qui les caractérise.

Ainsi, Justine est associée à Melancholia, reflet de sa dépression. Son jeune neveu, Léo, est associé à la lune, astre apaisant renvoyant à l’imaginaire et l’innocence. Enfin, Claire est associée au soleil, astre chaleureux, qui évoque son optimisme et sa joie de vivre. Les trois personnages se tiennent debout devant nous face au lieu principal du film, théâtre du désastre à venir. Tous les enjeux du film sont évoqués dans ce seul plan magistral.

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