L’Apollonide, souvenirs de la maison close – Bertrand Bonello (2011)

L’Apollonide. C’est le nom d’une maison close parisienne à l’aube du XXème siècle. On y suit la vie de ses occupantes, entre rivalités, craintes, joies et douleurs. Du monde extérieur, on ne sait rien. La maison est close. L’Apollonide n’est pas un bordel joyeux. Dans cette prison dorée, la chair est triste et mélancolique. Mais elle apparaît belle et magnifiée sous le regard de Bertrand Bonello.

Cette maison des plaisirs, le cinéaste la traite comme un labyrinthe spatial et temporel. Sous la tutelle de son regard, la maison close devient ainsi un lieu de réminiscence où le passé se mélange au présent, aux rêves et aux fantasmes, sans que l’on puisse déterminer avec précision dans quel espace nous nous trouvons.

Les plus fidèles représentants de ce dispositif sont des séquences de split-screen qui miment une mémoire éclatée, en mélangeant allègrement les espaces et les temporalités, questionnant par-là même le récit et sa véracité, et nous plongeant dans une atmosphère instable, unique et vertigineuse.

Le film oscille constamment entre rêve et réalité, produisant sur le spectateur un véritable sentiment d’hypnose. Quelque chose semble constamment nous échapper alors qu’à l’écran les tableaux se suivent et se répètent inexorablement. Les passes s’enchaînent, tout en étant pourtant chacune différente de la précédente. La maison de tolérance apparaît alors comme un purgatoire où déambuleraient des spectres condamnés à donner du plaisir aux autres sans jamais pouvoir assouvir le leur.

Car L’Apollonide est avant tout un film d’atmosphère, qui se vit et se ressent, plus qu’il ne s’intellectualise. C’est là, la véritable réussite du film, qui nous plonge au cœur du quotidien de jeunes prostituées, interprétées par une magnifique troupe de jeunes actrices.

Ces jeunes femmes, Bonello les scrute, les dénude, les étudie sous toutes les coutures comme pour mieux essayer de cerner ce qui se cache au-delà de leur apparence.  L’Apollonide est un magnifique film sur ces femmes. En scrutant leur chair, le cinéaste cherche à dévoiler leur âme. « Les hommes n’ont que des secrets mais pas de mystères » entendrons nous à deux reprises dans la bouche des personnages. Il en est tout l’inverse de ces jeunes femmes, évanescentes et inaccessibles.

Le film entier est empreint d’une lancinante poésie, et malgré sa sensualité et sa cruauté ponctuelle, il en émane un doux parfum de nostalgie. Bertrand Bonello tend sans cesse vers la création d’une esthétique unique, qui amène discrètement son film vers des sommets de virtuosité. Il signe ainsi son film le plus généreux, le plus sensible, sûrement un des plus abouti.

Dans la séquence finale, la maison se referme sur elle-même alors définitivement close mais pour mieux s’ouvrir sur le monde, qu’elle contamine. Le sous-titre du film : « Souvenirs de la maison close », prend alors tout son sens. A nouveau, une époque se termine, une autre débute. Et pourtant, à part les méthodes, rien ne change sur le fond.  Par ce geste abrupt, Bertrand Bonello politise son film et l’ouvre à une réflexion sur l’impossible abolition de la prostitution, qui apparaît comme une utopie. On en ressort secoués et éblouis.

« Le ghost shot » :

Ce plan hautement symbolique est le reflet direct du style poétique de Bertrand Bonello et de sa virtuosité. Il ne faudra rien de plus que ce plan d’un pétale de rose qui se fane et qui tombe pour évoquer la chute d’un monde et la fin d’une époque. Saisissant.

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