Bilan de l’année 2011

L’année se termine, il est temps pour nous de regarder en arrière et de définir ce qui ont été pour nous les films, les acteurs, les (non-)évènements  et les images de l’année 2011. Une année que nous nous accordons à qualifier d’exceptionnelle vu les films qu’elle nous a délivré.

Pour commencer, à l’issue d’un savant calcul, voici le Top 10 de la rédaction de Ghost Shots (nous avons considéré les films sortis dans les salles françaises ou ayant connu leur première diffusion en France lors d’un festival en 2011).

Top 10 de l’année 2011 :

1. Melancholia – Lars Von Trier (notre critique)
2. Drive – Nicolas Winding Refn (notre critique)
3. The Tree of Life – Terrence Malick (notre critique)
4. We need to talk about Kevin – Lynne Ramsay (notre critique)
5. True Grit – Joel & Ethan Coen
6. Winter’s Bone – Debra Granik
7. The Artist – Michel Hazanavicius (notre critique)
8. Black Swan – Darren Aronofsky
9. Super – James Gunn (notre critique)
10. Café Noir – Jung Sung-il

On remarque l’omniprésence des films cannois de l’année (5 sur les 10, dont les 4 premiers), reflet de l’excellente qualité des films proposés par cette édition. Détail assez amusant, si le cinéma américain se taille une belle part de nos films préférés de l’année, les deux premiers réalisateurs sont pourtant danois. En aucun cas représentatif d’un cinéma national, il s’agit bel et bien du triomphe de deux très fortes individualités. De manière générale, nous avons plébiscité des films ambitieux, dans leur forme, leur durée, leur mise en scène ou leur contenu, et qui au fond représentent tous ensemble, une certaine idée du cinéma.

Ci-dessous, voici le détail des préférences de chacun.

Alban Ravassard

1. Melancholia
2. Drive
3. The Tree of Life
4. The Artist
5. We need to talk about Kevin
6. L’Apollonide – souvenirs de la maison close
7. Black Swan
8. True Grit
9. Shame
10. Les Aventures de Tintin, le secret de la Licorne / Intouchables

Pierre Ricadat

1. The Tree of Life
2. Melancholia
3. Drive
4. Café Noir
5. Take Shelter
6. Super
7. Black Swan
8. We need to talk about Kevin
9. True Grit
10. Guilty of Romance

Carole Bogdanovscky

1. Melancholia
2. Winter’s bone
3. We need to talk about Kevin
4. True Grit
5. Il était une fois en Anatolie
6. L’Exercice de l’Etat
7. The Artist
8. Drive
9. Beginners
10. Le Discours d’un roi / Intouchables

Benoit Weber

1. Melancholia
2. The Tree of Life
3. Drive
4. We need to talk about Kevin
5. True Grit
6. Mildred Pierce
7. Winter’s bone
8. Super / Green Hornet
9. Black Swan
10. Le Discours d’un roi

Acteur de l’année :

Présent dans pas moins de 3 films sortis en 2011, c’est surtout pour sa performance mutique dans Drive que Ryan Gosling fait l’unanimité parmi nous. Un rôle tellement marquant qu’il est difficile de voir Les Marches du Pouvoir sans associer l’acteur à son personnage précédent. Ce choix est tellement obvious que nous allons quand même citer quelques noms supplémentaires : parmi les autres acteurs qui nous ont marqué, le jeune Ezra Miller est une véritable révélation dans son rôle diabolique de Kevin. Mention également à Michael Fassbender, Michael Shannon, et même Andy Serkis !

Actrice de l’année :

Opinion plus divisée pour l’actrice de l’année. Pour Alban et Benoit, c’est le Prix d’interprétation féminine à Cannes qui l’emporte : Kirsten Dunst (à laquelle on peut également associer sa partenaire dans Melancholia, Charlotte Gainsbourg). Carole lui préfère celle qui partait avec les faveurs des pronostics cannois, Tilda Swinton. Enfin pour Pierre, c’est incontestablement Jessica Chastain, sortie de nulle part pour un fabuleux combiné The Tree of Life / Take Shelter.

Le raté de l’année :

L’un des premiers films qui nous vient en tête est l’un des premiers films sortis en 2011 : Somewhere, de Sofia Coppola nous a grandement déçu, d’autant que nous sommes des inconditionnels de ses films précédents. L’un des favoris pour la Palme d’Or est finalement reparti les mains vides, à notre grand soulagement puisque nous n’avons pas du tout accroché à Le Havre, d’Aki Kaurismäki. Egalement cité au rayon des déceptions : Sucker Punch, qui gâche un réel potentiel, rendant le film particulièrement frustrant. Enfin pour Carole, c’est le dernier Almodovar, La piel que habito, choix qui n’est pas partagé parmi nous même si tout le monde s’accorde à dire que c’est loin d’être son meilleur film.

Avec Sucker Punch et Sleeping Beauty, Emily Browning est l’actrice la plus mal employée de l’année. Elle ne méritait pas ça.

Les films que nous attendons en 2012 :

Il y a les évidents, ceux qu’absolument tout le monde attend et qu’on est bien obligé de citer nous aussi : The Dark Knight Rises de Christopher Nolan et The Hobbit de Peter Jackson (dont les trailers tout juste disponibles n’ont fait qu’attiser notre envie). Notons également le retour attendu de Ridley Scott à la science-fiction avec Prometheus. Et puis il y a des films moins exposés que nous mourrons tout autant d’impatience de découvrir : Elena de Andrei Zviaguintsev, Vampire de Shunji Iwai ou encore Kotoko de Shinya Tsukamoto. Enfin, Take Shelter, pour ceux qui l’ont raté en festival, est également très attendu.

Bonus #1 : Le grand classique que j’ai enfin vu en 2011 parce que franchement c’était la honte :

Alban : Opening Night de John Cassavetes / La balade sauvage de Terrence Malick.
Pierre : Apocalypse Now de Francis Ford Coppola (on tient ici la palme de la honte désormais réparée).
Carole : Raging Bull de Martin Scorsese
Benoit : Douze hommes en colère de Sidney Lumet. Le meilleur huis clos de tous les temps (rien que ça).

Bonus #2 : La petite perle des années précédentes que j’ai découverte en 2011 :

Alban : Deep End de Jerzy Skolimowski. Un petit bijou rétro découvert à l’occasion de sa sortie en salles en copie restaurée, des images qui impriment durablement la rétine, et une musique envoûtante. Un must see.
Pierre : A Scanner Darkly de Richard Linklater, alliance parfaite d’une technique visuelle originale au service d’un scénario de science-fiction génial tiré de Philip K. Dick. Et Winona Ryder.
Carole : Edvard Munch, la danse de la vie, film suédo-norvégien de Peter Watkins, 1973. Ce biopic, le plus réussi qu’il m’ait été donné de voir, retrace les jeunes années du peintre norvégien expressionniste Edvard Munch. Je vous épargnerai mes superlatifs et me contenterai de citer Ingmar Bergman, qui qualifie le film de: « travail de génie » (excusez du peu). Un film qu’il sera particulièrement intéressant de découvrir à l’occasion de deux grandes expositions consacrées au peintre Edvard Munch en France : « Edvard Munch, l’œil moderne » au Centre Georges Pompidou, jusqu’au 9 janvier 2012 et « L’univers d’Edvard Munch » jusqu’au 22 janvier 2012 au Musée des Beaux-arts de Caen.
Benoit : Je vais en mettre deux mais sur le même thème : les vampires ! Morse (2008) de Tomas Alfredson et Thirst (2009) de Park Chan-wook.

Bonus #3 : Top 10 cinéma asiatique par Pierre

1. Café Noir – Jung Sung-il
2. Guilty of Romance – Sono Shion
3. Late Autumn – Kim Tae-yong
4. The Piano in a Factory – Zhang Meng
5. Bleak Night – Yoon Sung-hyun
6. Norwegian Wood – Tran Anh Hung
7. Redline – Koike Takeshi (notre critique)
8. Cold Fish – Sono Shion
9. Re-encounter – Min Yong-keun (notre interview du réalisateur)

10. Invasion of Alien Bikini – Oh Young-doo

Bonus #4 : pour terminer en beauté, quelques-uns de nos « ghost shots » et affiches préférés de l’année !

Et vous, quels auront été vos coups de coeur de l’année 2011 ?

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Père Noël Origines – Jalmari Helander (2010)

Winter is Coming…” Mais heureusement pour nous, qui dit hiver dit Noël ! Youhou ! J’ai sauté la case dépression et suis directement allé sur le 24 décembre. J’ai donc choisi de vous parler d’un “joli petit conte de Noël” :  Rare Exports.

Premier long-métrage de Jalmari Helander, ce film finlandais nous dévoile la vraie histoire de Noël. Réalisé en 2010, ce film ne sort que maintenant dans les salles françaises sous le doux nom de Père Noël Origines. Gardez en tête le nom d’origine : Rare Export. Il se pourrait qu’on en comprenne le sens au fur et à mesure de l’histoire 😉

La neige saupoudre gentiment et silencieusement le jardin. Le matin, on savoure de succulents gâteaux à la cannelle qu’on trempe dans du lait chaud. On commence à décorer la maison de jolies guirlandes, on accroche des chaussettes sur la cheminée. On ouvre chaque soir une case du calendrier en attendant avec impatience le 24… le mois de décembre et ses rituels. Ça sent bon Noël…

…sauf cette année ! Des choses bizarres se passent. Cela fait plusieurs mois qu’une équipe américaine s’est installée sur le massif de Korvatunturi. On semble y chercher quelque chose, quelqu’un. On creuse. On creuse peut-être trop profond. Pietari et son ami Juuso semblent les seuls assez téméraires pour aller voir. Il semblerait qu’on y ait découvert le vrai Père Noël. Mais alors ? Qui distribuait les cadeaux ?

Le joli Père Noël vendu par Coca Cola n’est que pacotille et pure invention. Santa Claus ne se plaisait pas à couvrir de cadeaux les enfants sages… mais à manger ceux ne l’étaient pas ! Malheureusement, Pietari n’a fait sa découverte que trop tard ! On découvre une cinquantaine de rennes égorgés, les enfants disparaissent. IL arrive. Et qui plus est, IL arrive accompagné.

Un peu trop de sauce “Gnagnan Walt disney”. On n’y coupe pas. Le thème reste Noël et son cher papa. Le réalisateur/scénariste, malgré le détournement subtil, nous livre certaines scènes et des dialogues très/trop enfantins. Sa plus grosse erreur a sûrement été de choisir comme personnage principal un enfant.

Un peu d’hémoglobine. Juste ce qu’il faut (pour moi en tout cas). Mais la tension aurait mérité d’être plus présente. (Mal)heureusement, Rare Exports est plus proche des Goonies que du film d’horreur!

Les clichés de Noël et leur détournement. C’est ici que se trouve la force du film. Dans son scénario bien ficelé et maîtrisé. Beaucoup de réalisateurs et de scénaristes s’y sont déjà attaqués, mais Noël reste un thème très difficile et peu accessible. Nanard gore ou histoire enfantine et ennuyeuse à mourir ? Pour une fois, on nous laisse un autre choix ! Rare Exports est LE film sur Noël pour les plus de 12 ans et rien que pour ça, il mérite d’être vu.

Si le courage vous prend, il existe également deux petits courts très sympathiques, sur le même thème, réalisés par Jalmari Helander avant qu’il n’en sorte un  film : Rare Exports Inc. et Rare Exports: The Official Safety Instructions. Attention, ils contiennent des spoilers.

Le « ghost shot » :

J’ai choisi ce ghost shot qui nous présente l’un des excellents détournements effectués par le réalisateur. Je ne mangerai plus ces gâteaux de la même manière…
Alors que son but premier est d’attraper et tuer les loups qui s’approcheraient trop près de sa maison, le piège du père de Pietari a récolté un prédateur bien plus gros et perturbant : un vieillard nu. N’apparait alors d’autre solution que de se débarrasser du corps. Le père de Pietari, boucher de métier, s’apprête à sa besogne quand il se rend compte que l’odeur d’un petit gâteau de Noël à la cannelle suffit à réveiller le vieillard d’entre les morts.

Shame – Steve McQueen (2011)

Attention, cette critique contient des révélations majeures sur le film (spoilers).

Ne la lisez pas si vous n’avez pas encore vu le film.

Un homme est allongé sur son lit, inanimé, recouvert d’un drap bleu, la main posée au niveau de son sexe. Le plan dure. L’homme bouge lentement les yeux, comme animé d’une pulsion scopique, qui se révèlera être le moteur principal de son addiction sexuelle.  En un plan, tout ce qui fait la puissance du récit et de la mise en scène de Steve McQueen est là.

Soit l’histoire de Brandon, trentenaire new-yorkais branché, qui souffre d’addiction sexuelle. Il vit seul et consacre essentiellement son temps à son travail. Quand sa sœur Sissy arrive sans prévenir à New York et s’installe dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie et va devoir regarder en face la vérité de sa condition.

Dès les premiers plans du film,  le réalisateur insiste sur le caractère répétitif des actes de Brandon et sur la monotonie de sa vie : métro, boulot et sexe sont les trois axes directeurs de la vie de Brandon.  Le ton est donné. S’en suit une formidable séquence dans le métro qui introduit Brandon comme un prédateur sexuel farouche et déterminé qui pourtant n’aboutira pas à ses fins cette fois, ce qui aura à l’issue du film une importance cruciale.

Le récit tient sur quelques lignes seulement, mais sa richesse est prodigieuse. Steve McQueen et Abi Morgan (co-scénariste) s’en tiennent à leur postulat de départ et s’efforcent à le développer 1h40 durant. Ils vont au bout de leur sujet, sans la moindre concession et traitent donc de manière frontale l’addiction sexuelle de Brandon (les scènes de masturbation, la nudité) mais cela sans jamais tomber dans la vulgarité vers laquelle le sujet aurait pu les mener allègrement. Et c’est là que se situe leur tour de force.

Le récit tout entier est construit autour des thèmes de la boucle et du miroir.  (La fin qui ne fait que répéter et réinterpréter le début), les mêmes évènements se répètent sans cesse mais inversés (Brandon surprend Sissy nue dans la douche alors qu’elle le surprendra plus tard en train de se masturber sous la douche). De même, les reflets des personnages apparaissent sans cesse dans l’univers urbain froid, vitré et métallique qui les entoure. Ces reflets omniprésents sont un moyen de symboliser la dualité des personnages principaux, tiraillés entre leur raison leurs pulsions (le sexe pour Brandon, la recherche excessive d’affection pour Sissy).

Steve McQueen revisite le mythe du Dopplegänger et matérialise par ces reflets, les démons intérieurs de ses personnages. Il pousse ce principe jusqu’à faire de Sissy un révélateur pour Brandon qui voit en sa sœur un double, ce qui le force à affronter la réalité de son addiction. C’est par ce personnage qu’arrive le trouble et que commence la lente descente aux enfers de Brandon.

En effet, Brandon ne trouve la jouissance et le réconfort que dans des actes sexuels mécaniques et froids.  La seule fois où il trouve l’occasion de développer un véritable lien émotionnel, avec une collègue de travail, il se retrouve dans l’incapacité de lui faire l’amour par manque d’excitation. Il ne surpassera pas ce blocage psychologique et nous le retrouverons quelques minutes plus tard dans le même lieu en train d’avoir une relation sexuelle impersonnelle avec une inconnue.

C’est toute la détresse, la solitude et l’aliénation de l’homme moderne que cristallise Steve McQueen dans ce film. Le monde qui entoure Brandon est sans cesse cloisonné. On soulignera notamment le superbe travail d’image de Sean Bobbit, et notamment le travail fait sur les lignes verticales et horizontales qui traversent sans cesse le cadre et le cloisonnent, pour mieux isoler les êtres humains les uns des autres. Chacun occupe sa case, il n’y a pas de rapprochement possible.

L’espace est régulièrement entravé par des vitres, derrière lesquelles Brandon visualise et projette ses fantasmes. Ainsi, il n’aura de cesse de reproduire une position sexuelle qu’il aura observé dans la rue à travers la fenêtre d’un immeuble. Brandon tente sans cesse de se lier au monde extérieur, de se conformer à ce dernier pour mieux s’y intégrer, mais il est sans cesse confronté à son échec.

On retrouve le brio de Steve McQueen pour la mise en scène des corps, dont il avait déjà fait preuve de l’étendue dans son précédent film, Hunger. Il retranscrit à la perfection leur organicité, leur fonction, leurs mouvements. De même, l’on sent la grande influence du passé expérimental du réalisateur (Steve McQueen était un grand artiste contemporain avant de passer à la réalisation cinématographique), notamment dans le choix de la durée de certains plans (l’ouverture, le jogging) ou dans la précision diabolique et audacieuse de certains cadres.

Impossible ici de ne pas parler aussi de l’interprétation exceptionnelle de Michael Fassbender, qui traverse le film de manière incandescente et qui confirme qu’il est bel et bien un des acteurs les plus intéressants et impressionnants du moment. Son engagement physique et émotionnel est total. Son jeu est dense et possède de nombreuses nuances. On retiendra notamment un moment extraordinaire lors de la scène de triolisme où l’expression de Brandon qui approche de la jouissance, s’approche de celle d’une souffrance qui pourrait lui être mortelle.

Eros rencontre Thanatos et l’addiction sexuelle de Brandon ne suffit désormais plus à surpasser le vide affectif qui caractérise sa vie. Il prend alors conscience qu’il n’est qu’une coquille vide incapable de ressentir la moindre émotion ni de créer aucun lien avec un autre être humain. Il est condamné à finir seul. Il n’est plus que l’ombre de lui-même : il ne fait plus qu’un avec son reflet.

A la fin de son périple, blessé et fatigué autant moralement que physiquement, Brandon croise à nouveau dans le métro la jeune femme qu’il avait traqué au début du récit.  Joueuse, elle l’invite à flirter avec elle. Mais cette fois la réaction de Brandon est toute autre. Ambigü, impassible, nous sommes bien incapables de savoir ce qu’il va faire.

Ce dont nous sommes sûrs, c’est que quelque soit sa décision, Brandon est d’ores et déjà condamné à rester prisonnier de sa condition et de son addiction.  Il ne lui reste que sa solitude et son incapacité à créer un lien avec d’autres personnes. Il ne lui reste que la honte. Celle qui lui colle à la peau.

Le « ghost shot » :

Ce plan intervient lorsque Brandon est au plus bas. Il s’agit du reflet déformé du personnage dans un miroir. Ainsi, nul besoin de mots pour mettre en valeur la déconstruction du personnage, l’atteinte du point de non retour. A ce stade Brandon est un être déformé, qui ne se reconnaît plus dans ses actes. Un plan simple et puissant qui marque durablement la rétine et l’esprit.

Le plaisir de la salle de cinéma

A l’heure où la diffusion des films est de plus en plus facilitée et encouragée par le développement de nombreux supports tels que les DVD, les Blu-ray, l’essor de la télévision, internet et l’apparition incessante de nouveaux dispositifs de « Home cinema » et autres rétroprojecteurs dont la qualité ne cesse de s’accroître; on peut se demander quel intérêt on peut encore trouver à aller au cinéma et donc à se déplacer en salles.

Ceci nous demande en effet de fournir un effort et de nous déplacer pour aller voir un film en compagnie d’inconnus. Pourquoi ne pas rester à la maison, seul, ou en famille afin de regarder un film en toute tranquillité bien installé sur son canapé ? Il n’est donc pas étonnant de voir de plus en plus de personnes arrêter purement et simplement d’aller au cinéma. Cependant la salle de cinéma est loin de rendre l’âme. Qu’est ce qui la rend irremplaçable ? Quel est son attrait irrésistible sur les spectateurs ?

L’atout principal de la salle de cinéma, en dehors de toute considération technique ou de nouveauté c’est l’ambiance qui s’y dégage. Tout le monde possède un cinéma qu’il préfère, chacun peut trouver une raison spécifique qui le fait retourner dans cette salle précise. En cela, le décorum possède ici une importance primordiale. C’est bien sûr plus ou moins vrai selon les cinémas mais quel qu’il soit, chaque cinéma possède son ambiance, une sorte d’atmosphère mystique propre à chaque salle, où se déroule un spectacle que l’on considérait, à ses débuts, magique. Magique, l’expérience le reste malgré tout même si désormais n’importe quel spectateur lambda est « formé » même inconsciemment par les images foisonnantes qui l’entourent.

Malgré cela, bien qu’ayant connaissance de la nature technique du cinéma, chaque spectateur se laisse pourtant transporter à chaque projection, étrange rituel collectif à tendance narcissique car c’est nous que nous venons voir, à travers ce grand rectangle blanc sur lequel est projeté un « simple » faisceau de lumière qui nous dérobe à notre réalité afin de mieux nous plonger dans une autre. Cette autre réalité nous pourrions  la qualifier d’ « hyper-réelle ». « Plus réel que le réel, c’est ainsi que l’on abolit le réel » pour citer Baudrillard.

Mais revenons-en à la question de l’ambiance. Passé la découverte du décor, vient l’installation dans un fauteuil, confortable, dans lequel le spectateur peut se blottir et se laisser aller, se préparant pour le voyage mental qui va suivre. Le fauteuil apparaît alors comme un cocon protecteur et participe à l’ouverture de l’intérêt du spectateur, à l’éveil de sa conscience. Car sous son apparence anodine, ce fauteuil nous met déjà en conditions de bonne réception du film. Nous sommes alors plus attentifs que si nous étions chez nous, libres de nous déplacer comme bon nous semble, et d’interrompre le film à convenance. Ici, pas d’interruption (sauf problème technique), tout est fait pour que vous ne soyez concentré que sur votre rapport aux images projetées. Le corps étant au repos, l’esprit a tout loisir de s’abandonner à la contemplation et à l’analyse de ce flux continu d’images qui l’interpellent.

Les lumières s’éteignent alors progressivement, parfois brutalement, et le voyage peut alors commencer. On glisse ainsi petit à petit dans un autre univers que l’on pourrait qualifier d’onirique même si là n’est pas son essence. Car le cinéma, de par sa nature, se rapproche du rêve. On y rêve les yeux ouverts, bercés par un processus se rapprochant de l’hypnose.

Aller au cinéma, c’est aussi se retrouver dans une salle avec des inconnus et partager avec eux une expérience collective qui malgré son statut reproductible est pour chacun unique. Par ailleurs, comme Roland Barthes le soulignait dans son essai « En sortant du cinéma » ce partage à quelque chose d’ « érotique » car c’est une expérience qui est paradoxalement intime et collective à la fois. Nous sommes ainsi placés tous ensemble dans la position de « voyeurs », se délectant des images et du son qui s’offrent à leur sens.

Enfin, comment parler de la salle de cinéma sans parler des conditions de projection proprement dites. Tout y contribue à une immersion totale dans la diégèse du film projeté : son environnant, enveloppant et puissant qui nous plonge dans l’univers sonore du film et la toile géante offerte à nos regards et sur laquelle peuvent se matérialiser nos rêves les plus fous. Autant de choses que le « home cinema », malgré l’agrandissement des écrans est encore loin de pouvoir égaler.

Mais il est vrai que la salle de cinéma possède aussi ses désagréments… Qui n’a pas été gêné par des spectateurs intempestifs qui se mettent à téléphoner en pleine séance, à parler tout le long du film à voix haute, à manger du pop-corn ou des bonbons de façon bruyante ? Cela fait pourtant aussi partie de l’expérience de la salle et contribue à sa spécificité. Des moments magiques peuvent aussi avoir lieux où l’expérience collective devient inoubliable, comme quand une salle remplie de spectateurs assiste dans le plus grand silence à des moments forts.

A l’image des êtres humains, chaque séance et chaque salle de cinéma se ressemblent, mais possèdent pourtant un caractère unique. Et c’est, entre autres, pour cela que le Septième Art n’est pas prêt de rendre l’âme en salle et ce, que la projection soit faite en pellicule ou en numérique. Pour notre plaisir insatiable de spectateur.

Le Nom des gens – Michel Leclerc (2010)

Une fois n’est pas coutume, j’ai vu un film français. Encore plus étrange, je l’ai apprécié. Il s’en faut parfois de peu : une actualité politique et des sondages désespérants conjugués à une bande-annonce montrant Sara Forestier déclarer « En fait moi dans la vie, les mecs de droite, j’les nique. » et voilà comment rattraper un film passé chez moi inaperçu lors de sa sortie l’année dernière.

Bahia est une « pute politique ». Comprendre qu’elle couche avec ses adversaires politiques (les « fachos ») dans l’espoir de les convertir aux valeurs de la gauche. Un jour elle jette son dévolu sur Arthur Martin, prototype en apparence du franchouillard parfait, qui s’avère pourtant Jospiniste dans l’âme. Voilà un pitch assez amusant et attirant sur le papier. Mais de quoi rester méfiant aussi : le « film à message » est un genre assez casse-gueule qui tombe souvent dans la mièvrerie ou l’excès de démonstration.

Le Nom des gens s’avère pourtant une belle réussite. Non pas que le film n’ait pas de message, il est ici clairement évoqué d’un bout à l’autre du film. Mais il l’est avec une telle vitalité et un tel humour qu’il passe à merveille. On y parle intégration, racisme, et même déportation et pédophilie, mais toujours avec la distance nécessaire pour éviter de tomber dans le lourdingue. La narration mêle habilement plusieurs niveaux, mettant en parallèle la rencontre des deux personnages avec leur histoire personnelle, indissociable de celle de leurs parents, les superposant parfois assez habilement et proférant au film un excellent rythme. Le scénario est particulièrement bien écrit, des dialogues incisifs aux références souvent comiques à l’histoire politique des années 2000, de l’échec de Jospin (comparé au Betamax, et qui s’offre un caméo hilarant d’auto-dérision) à l’élection de Nicolas Sarkozy vécue comme un véritable cauchemar hystérique. Autant d’éléments qui résonnent encore en nous et avec lequel le film s’amuse beaucoup.

Le film joue aussi beaucoup sur le contraste gigantesque entre les deux personnages principaux et en particulier la démesure du personnage de Bahia, dont la franchise et la simplicité caricaturale (mais délicieuse) du discours politique attirent une sympathie folle. Fatiguée du politiquement correct, adepte des raccourcis faciles (« Le quad, c’est super facho. »), elle cristallise et incarne toute notre exaspération quotidienne envers la connerie humaine. La réussite de ce personnage fantasque et désinvolte est aussi due à l’interprétation de Sara Forestier, qui dégage un naturel incroyable tout au long du film. Toutes les répliques, même lorsque celles-ci sont très écrites, sonnent justes et logiques dans sa bouche. La manière qu’elle a de caser un petit « C’est moche chez toi » entre deux répliques est tout simplement irrésistible. Un rôle pas facile dont elle parvient toujours à se tirer avec classe : lors d’une scène où elle prend le métro complètement nue (et se retrouve ironiquement face à un homme et sa femme en burqa), la façon dont elle s’en sort confine au génie.

Quelques scènes procurent même une émotion inattendue : une après-midi à la mer suivie d’une visite de centrale nucléaire (c’est d’actualité…), une scène d’amour où l’amant « habille » son objet de désir, la dépouille d’un cygne extraite tragiquement des eaux… De bonnes idées de mise en scène qui achèvent de faire du Nom des gens un film complet. Alors bien sûr, il peut être considéré comme « périssable » puisqu’il est intimement rattaché à son époque, mais il restera un génial témoignage d’une génération meurtrie par les fachos en tous genres. Je terminerai sur ces mots de Bahia : « Les bâtards, c’est l’avenir de l’humanité. ».

Le « ghost shot » :

Ce plan où Jacques Gamblin relie au crayon les grains de beauté sur le dos de Sara Forestier est l’un des plus beaux du film. Chacun de ces petits points semble évoquer une origine différente, une contradiction, et la bâtardise finit par former une étoile. Jolie déclaration d’amour.

Inni – Vincent Morisset (2011)

C’est d’un film un peu particulier que j’ai décidé de parler aujourd’hui. En effet, Inni est un concert du  groupe islandais Sigur Rós vu par le réalisateur Vincent Morisset (lequel a notamment travaillé avec Arcade Fire auparavant). Mais il serait réducteur de parler de simple captation d’un concert. L’esthétique employée tout au long du film, le choix du cadre et des plans en font un objet cinématographique à part entière. Il a d’ailleurs été présenté en avant-première lors de la dernière Mostra de Venise.

Ce qui surprend dès que les premières images d’Inni arrivent sous nos yeux, c’est son ton très sombre, son noir et blanc brutal qui tranche singulièrement avec l’imagerie habituelle associée au groupe, ses couleurs chatoyantes et son côté proche de la nature (pour cela (re)voir le sublime clip de Glósóli ou les nudistes de Gobbledigook). Pourtant, ce choix s’impose assez rapidement comme une évidence, dès les formes étranges et lumineuses qui ouvrent chaque chanson.

La musique de Sigur Rós possède en effet un timbre unique, presque sorti d’ailleurs et d’une grande pureté qui rend assez logique cette association avec la nature. Mais cette pureté a également quelque chose de primitif, de brut avec lequel s’accordent parfaitement cette image granuleuse, parfois floue ou déformée, que le réalisateur a choisi d’utiliser. Ce n’est pas par hasard si lors de l’une des images d’archives projetées entre les chansons, l’un des membres du groupe qualifie sa musique de « heavy metal ». Cet aspect est renforcé par l’utilisation massive de gros plans qui vise à isoler un objet, un geste, un mouvement, un son. Ainsi tour à tour, la caméra se fixe sur un détail différent : un instrument de musique à la mécanique répétitive, presque hypnotique, le mouvement d’un pied ou le visage du chanteur, d’une intensité bouleversante. S’en dégage finalement quelque chose de quasi organique, même lorsqu’il s’agit de machines.

La multiplicité des points de vue permet de véritablement nous plonger au sein du groupe. Chaque membre est vu tantôt de près débordant du cadre, tantôt seul perdu dans une immensité de lumière et de fumée, ou encore en arrière-plan comme une présence réconfortante. On vit le concert complètement de l’intérieur, tel des fantômes rôdant autour des artistes, les caressant presque. Le public est d’ailleurs au départ quasiment absent à l’écran jusqu’à la dernière partie qui brise cette frontière d’une manière assez inattendue (le film ne se contente pas d’un dispositif figé et explore différentes pistes tout au long du concert). Au final, que ce soit le duo de maîtres à deux sur un piano lors de Inní mér syngur vitleysingur ou le split-screen de Sæglópur, ce que le film transmet finalement si bien, c’est cette osmose entre ces quatre individus, leur musique, et finalement, nous.

Le « ghost shot » :

Paradoxalement dans ce film, nombreux sont les plans qui m’ont marqué, beaucoup plus que dans pas mal de films « mis en scène » classiquement. Ici, j’ai choisi l’un des nombreux gros plans car il illustre à merveille cette capture de l’effort et de l’intensité réalisée par l’image qui permet de sublimer un son qui l’était déjà.