Time out – Andrew Niccol (2011)

Mais qu’est-il arrivé à Andrew Niccol ? C’est la question que l’on se pose quand on sort de la projection de son nouveau film Time out. Le génial auteur de Bienvenue à Gattaca et Lord of War nous déçoit en effet en nous livrant ici un film indigne de son talent. Pourtant sur le papier le film possédait un potentiel sexy indéniable, notamment grâce à son concept, à savoir un monde où le temps a remplacé l’argent, où, génétiquement modifiés, les hommes ne vieillissent plus après 25 ans. Mais à partir de cet âge, il leur faut « gagner » du temps pour rester en vie.

Le scénario est lourd car très explicatif, bavard, il est un prétexte à de nombreux jeux de mots qui comportent le mot « temps ». Tout cela est parfois ingénieux mais ne fait pas une bonne histoire. Andrew Niccol tourne en rond autour de son concept sans jamais l’approfondir en laissant même des pistes intéressantes sur le côté de la route après les avoir pourtant amorcées (la relation du time-keeper avec le père du héros par exemple).

Les grosses ficelles hollywoodiennes du film sont mêmes extrêmement visibles, à un tel point que l’on est capable d’annoncer à l’avance à quel moment un implant dramatique va être ressorti et produire son effet. On a ainsi constamment l’impression que Andrew Niccol a peur de son propre récit, comme s’il s’empêchait lui-même de ne pas développer une histoire trop complexe autour d’un concept simple, mais pourtant génial, et nous laisse finalement avec la vague impression que tout cela n’est qu’un gigantesque pétard mouillé.

Autre caractéristique invraisemblable du scénario : la relation entre les protagonistes qui se construit trop rapidement, ce qui la rend artificielle et entame sérieusement sa crédibilité. Pourtant de ce côté là, Andrew Niccol avait un véritable atout entre les mains car ses acteurs, Justin Timberlake et Amanda Seyfried, au-delà de leur potentiel sexy indéniable (et vendeur) livrent ici une prestation plus qu’honorable. Mais curieusement, on appréciera plus encore les apparitions des rôles secondaires interprétés par Vincent Kartheizer (vu dans la série Mad men) et de Cillian Murphy, tous deux impeccables. Les scènes réunissant ces deux personnages sont par ailleurs de loin les meilleures du film.

Malgré son récit boursouflé et avare en action, Time out aurait pu nous accrocher et nous surprendre par le biais de sa mise en scène et de sa direction artistique. Cependant, là encore, il n’en est rien. Malgré quelques bonnes idées et quelques cadres audacieux, la mise en scène du film est relativement classique et plate.  Quant à la direction photo signée par  Roger Deakins, elle nous laisse pantois tant on ne reconnaît pas le style de ce grand chef opérateur et tant on est déçu devant une telle platitude alors qu’à l’accoutumée c’est justement la profondeur et l’exceptionnel style de sa lumière qui nous transporte.

Le réalisateur aurait-il subit une pression trop importante de la part des studios ? Quoi qu’il en soit, nous espérons voir Andrew Niccol revenir rapidement aux commandes d’un film indépendant plus solide, dans lequel il déploiera à nouveau toute la (dé)mesure de son talent.

Le « ghost shot » :

Ghost shot double pour ce film. J’ai en effet souhaité insister sur le seul élément du film que j’ai trouvé pleinement intéressant, à savoir le compteur de temps que chacun possède sur lui. Sorte d’horloge interne, chronomètre stressant, il cristallise à lui seul tout l’intérêt du film et son concept initial. Son design n’est pas sans rappeler Matrix et nous fait d’autant plus regretter l’échec du film à développer une mythologie similaire, d’une grande richesse, qui l’aurait sans aucun doute propulsé au rang des plus grands films de science-fiction contemporains. Maybe the next time ?

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50/50 – Jonathan Levine (2011)

Après La Guerre est déclarée, nouvelle tentative sur nos écrans de conjuguer rire et maladie grave avec 50/50, film américain réalisé par Jonathan Levine. Là encore il s’agit d’expérience personnelle puisque le scénariste Will Reiser s’est basé sur sa propre histoire tandis que son ami  « dans la vraie vie » Seth Rogen interprète son propre personnage. L’histoire, c’est celle d’un jeune homme de 27 ans à qui l’on diagnostique un grave cancer. Ses chances de s’en sortir : 50/50.

Le titre du film reflète assez bien son orientation : pas question de basculer d’un côté comme de l’autre. Ce sera donc moitié comédie, moitié drame, et cela de manière homogène tout au long du film. Le comique est en partie assuré par une multitude de dialogues incisifs et savoureux (« A tumour? Me? That doesn’t make any sense, though. I don’t smoke, I don’t drink, I recycle.« ) et un Seth Rogen comme à son habitude, tout en grognements bourrus, et dont je ne me lasse décidément pas.

Côté dramatique, je suis passé par plusieurs sentiments. Pendant toute la première partie du film, les malheurs du héros m’ont laissé quelque peu indifférent. La faute peut-être à une réalisation un peu monocorde abusant de plans rapprochés sur un Joseph Gordon-Levitt pensif et soucieux sur fond de petite musique tristounette, ou au contraire de plans d’ensemble où il arbore une mine perdue au milieu d’une foule. Pourtant, et heureusement, le film n’en reste pas là : une sorte de déclic s’opère dans la dernière partie, lorsque les masques tombent et que les caricatures (notamment celle de la mère « hystérique » et du meilleur ami « déconneur ») laissent place à des sentiments plus humains devant la peur de la mort. Un cri de détresse de Joseph Gordon-Levitt qui se lâche enfin et soudain l’émotion apparaît, pour perdurer jusqu’à la fin.

Si le scénario et la mise en scène ne brillent pas vraiment par leur originalité, ce sont finalement les comédiens qui apportent au film ce petit plus qui le rend finalement tout à fait agréable. Je pense notamment aux touchants seconds rôles tenus par Philip Baker Hall et Matt Frewer, mais aussi et surtout à l’immense Anjelica Huston dont les rôles de mère chez Wes Anderson me manquaient cruellement. Et puis une découverte, celle d’Anna Kendrick, qui incarne la psy totalement inexpérimentée du personnage principal. Leur relation, bourrée d’hésitations et de malentendus, est traitée avec une originalité et une cocasserie qui constituent la vraie réussite du film. Il va falloir que je me penche sur le reste de sa filmographie, qui contient notamment Up in the air et… Twilight ! (quoiqu’après la découverte surprise du talent de Kristen Stewart dans Adventureland et The Runaways, je me demande si je ne vais pas finir par regarder cette saga…)

Le « ghost shot » :

Comme je l’ai dit, la mise en scène du film n’est pas très marquante et ce sont des répliques ou des visages qui restent en tête à la fin du film plutôt que des plans. Mais j’ai choisi celui-ci puisqu’il illustre par une géométrie intéressante les différents personnages qui gravitent autour du personnage principal. Au départ, chacun est dans son propre rôle et regarde droit devant lui, puis se met à prendre conscience des autres et tout le monde finit par « s’emboîter » en quelque chose de fort.

Contagion – Steven Soderbergh (2011)

On pensait tout avoir vu en matière de film catastrophe et notamment de film traitant d’une épidémie virale. Et pourtant, Steven Soderbergh vient nous rappeler avec Contagion, qu’il est toujours possible de renouveler un genre. Là où ses prédécesseurs misaient sur l’action et l’enchaînement épileptique des séquences, Soderbergh préfère lui opter pour un traitement hyperréaliste et le déploiement quasi mécanique des faits, ce qui crée quasi instantanément un parallèle évident avec la réalité du spectateur dont l’immersion est ainsi totale.

Soderbergh revisite le film catastrophe à la faveur d’un récit diabolique, mené d’une main de maître. Dès l’ouverture du film et son générique, on est époustouflés par la maestria visuelle du réalisateur, notamment son travail précis sur le cadre. Cette séquence, sans avoir recours à un seul dialogue, retrace la propagation du virus et les différents moyens de contagion possibles, qui s’avèrent être nos gestes les plus quotidiens. L’ambiance est alors posée. Le déroulement du récit sera glaçant.

Soberbergh déploie un récit maîtrisé, de manière posée et implacable, servi par montage dynamique et efficace qui évoque habilement la progression fulgurante du virus. Cependant, ici pas de rythme épileptique ni de scènes d’actions grandiloquentes, mais plutôt l’instillation progressive d’un très dérangeant climat d’angoisse et de malaise, d’une paranoïa digne des plus grands thrillers.

Cela est notamment dû à la mise en scène clinique, sobre et froide. Elle observe méthodiquement ses personnages en gardant de la distance pour mieux les étudier et les voir se faire décimer un à un, comme lors d’un gigantesque jeu de massacre où l‘on ne sait jamais qui sera le prochain à tomber. Le réalisateur déploie par ailleurs un certain plaisir sadique à faire tomber quelques têtes connues.

Le choix du film choral fait sens, car Soderbergh traite ici une pandémie par le biais de plusieurs tableaux situés aux quatre coins du monde. Cependant, ce choix est aussi une faiblesse, car au final la plupart des personnages ne bénéficient pas d’une caractérisation assez approfondie. Le traitement palliatif utilisé par le réalisateur pour combler cette faiblesse est assez intelligent et est à mettre en rapport avec la manière dont il emploie les stars qui apparaissent dans ses films et plus précisément comment il joue de leur image.

Ainsi, Soderbergh décime rapidement et méthodiquement quelques uns des personnages interprétés par des stars internationales, les ramenant ainsi presque au statut de silhouettes (notamment dans le cas de Gwyneth Paltrow). Ce dispositif sert à merveille l’étonnant portrait en filigrane de la condition humaine que nous livre le réalisateur. Soderbergh nous rappelle ici à quel point l’existence humaine est fragile : elle est ici suspendue à la présence d’un micro-organisme qui peut balayer une grande partie de l’humanité en quelques jours, quelques semaines selon une loi exponentielle et ce quelque soit son origine ethnique ou son statut social.

Le film prend alors progressivement des allures post-apocalyptiques, que le réalisateur désamorcera de manière habile en fin de récit. Cependant, ce désamorçage, sorte de happy end maladroit rempli de bons sentiments me pose un problème moral. Car, au final, les institutions mondiales que l’on voit mentir et « tricher » tout le long du film sont présentées comme grands vainqueurs et « sauveurs » du monde libre alors que le blogueur qui défendait une certaine idée de la vérité se trouve placé en grand méchant qui se fait du profit sur le dos des malades.

La satire présente auparavant dans le film ; notamment présente dans la création de personnages usant sans cesse de faux-semblants et se révélant instables et imprévisibles à l’image des mutations successives du virus ; semble se dissiper soudainement au profit de cette maladroite apologie du système, qui achète un sursis à l’humanité.

Pourtant, Soderbergh avait l’occasion de ne pas prendre cette voie, il nous le fait d’ailleurs croire allègrement (autre preuve de l’habileté déconcertante de son scénario machiavélique) notamment vers la fin du film. Le problème moral soulevé par le film semble donc inachevé, comme court-circuité par l’auteur lui-même. Dommage.

On sort néanmoins de la salle secoués, transportés, ramenés à la fragilité de notre condition, avec une légère sensation paranoïaque qui nous donne envie d’aller au lavabo le plus proche pour se laver les mains. En ce sens, le contrat de Soderbergh est tout de même pleinement rempli.

Le « ghost shot » :

Ce plan est caractéristique de l’emploi de références apocalyptiques par Steven Soderbergh afin de provoquer un sentiment de panique permanent. On remarquera notamment l’excellent travail du cadre qui est une des caractéristiques stylistiques de la mise en scène du réalisateur américain. Avec peu de moyens, en faisant appel à l’imaginaire collectif et en gardant constamment prise avec la réalité, Steven Soderbergh distille en nous une peur contagieuse et fait ainsi appel à nos craintes les plus profondes. Brillant.

Il était une fois en Anatolie – Nuri Bilge Ceylan (2011)

Grand prix du festival de Cannes 2011 (ex-aequo avec Le Gamin au vélo des frères Dardenne), Il était une fois en Anatolie est le dernier long-métrage du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan. Celui-ci est un habitué de la Croisette puisqu’il y avait déjà remporté en 2003  le Grand prix pour Uzak, ainsi que le Prix de la mise en scène en 2008 pour Les trois singes.

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, le film ne tient ni du conte de fée ni du western. Nous n’assisterons pas à une épopée grandiose : lieu et action sont ici réduits à leur plus simple expression. Le récit nous embarque avec un petit cortège de voitures sillonnant les paysages désolés d’Anatolie dans une obscurité croissante. A leur bord, un médecin légiste, un juge, un commissaire, des policiers, un meurtrier et son complice. Tous sont à la recherche d’un lieu mal défini, où l’assassin a enterré sa victime. La traversée des steppes, au fil de lieux qui se ressemblent tous jusqu’à un point inquiétant, est éprouvante. Le spectateur se trouve en empathie croissante avec les personnages qui plongent tour à tour dans l’ennui, l’exaspération, la fatigue et la désorientation. Le trajet n’est qu’un prétexte (un MacGuffin, pour nommer le procédé) à l’errance des personnages, qui se questionnent et révèlent progressivement des blessures intimes.

Une fois le corps finalement retrouvé, le récit bascule. Le ton change, marqué par un comique fugace et un léger absurde. La levée du jour marque un retour brutal au monde et à la douloureuse réalité du crime.

La lumière joue ainsi un rôle crucial dans le film : elle ne divise pas seulement le récit en deux parties, la première nocturne et la seconde diurne, mais elle se dote surtout ici d’une dimension à la fois symbolique et sensorielle. Lors d’un des plans centraux, la flamme d’une lampe, seul rempart des hommes contre l’obscurité, menace de s’éteindre sous un vent glacé. La lumière enveloppante qui baigne les éléments et les arrache à l’obscurité diffuse une chaleur quasiment palpable par le spectateur.

Nuri Bilge Ceylan revendique l’influence de la culture russe sur son œuvre : la beauté des scènes n’est en effet pas sans rappeler le travail de Tarkovski, dont les plans à la lenteur hypnotique nous invitaient déjà à sonder l’invisible et à découvrir la poésie bouleversante de paysages mornes et hostiles. L’attention est aiguisée vers chaque détail, et l’on perçoit une dimension fantastique dans les ombres, le bruissement des feuilles, la forme particulière d’un rocher.

Mais la référence la plus directe est à chercher dans la littérature, à travers Dostoïevski mais surtout Tchekhov. On retrouve toute la lucidité et l’humanisme de l’auteur, ce grand chroniqueur de la vie « telle qu’elle est » qui avait si singulièrement su mêler dans son œuvre tout le tragique, le trivial et le comique de l’existence. Le personnage du médecin, observateur lucide de la vie provinciale turque, est la représentation directe de cet hommage.

Pour apprécier pleinement Il était une fois en Anatolie, le spectateur averti devra s’armer de patience et de concentration. Mais le résultat est à la hauteur de l’effort. Car Il était une fois en Anatolie est de ces films qui nous prennent à partie et ne nous laissent pas inchangés.

Des indices sont distillés progressivement sur l’intrigue, nous laissant en mesure de nous faire une opinion personnelle sur les motivations de chaque protagoniste. Le récit sonde les âmes de chacun et nous entraîne dans la profondeur des drames intérieurs des personnages. Le regard du spectateur est intégré à l’action, comme cela est exprimé de façon formelle dans un très beau plan où le regard du médecin fixe directement la camera comme un miroir.

Le « ghost shot » :

Impossible de ne pas choisir ce plan, à la beauté absolument envoûtante. Au milieu de la nuit, le convoi fait halte dans un village, où il est accueilli par son maire. Alors que les protagonistes exténués plongent dans la torpeur, la fille de leur hôte apparaît. Car il faut bien parler d’une apparition, d’une manifestation lumineuse dont la grâce fait douter de sa réalité. L’esthétique de la vision, nimbée de lumière, n’est pas sans rappeler les clairs-obscurs caravagesques français ou hollandais.

A la vue de la jeune fille, tous sont troublés. Le meurtrier, bouleversé sort pour la première fois de son apathie.

Nuri Bilge Ceylan nous parle ainsi de la genèse de cette scène : « Quand je faisais mon service militaire, il pouvait se passer trois mois sans que nous voyions une seule femme, nous vivions entre hommes. Quand une jeune fille apparaissait dans notre vie, c’était comme un miracle. Lorsque nous marchions pendant des jours et que nous rencontrions une jolie femme dans un endroit perdu, cela produisait une émotion chargée de mélancolie. (…) Pendant que j’écrivais le scénario, j’ai parlé à des responsables de la police et à des bureaucrates en Anatolie. Ils me racontaient que des suspects pendant trois jours pouvaient ne pas prononcer un mot ni se confesser et, soudain, après avoir vu une femme ou entendu le cri d’un enfant, ils pouvaient se mettre à pleurer et commencer à tout avouer. »

Metropia – Tarik Saleh (2009)

Metropia est un film d’animation suédois réalisé en 2009 par Tarik Saleh. Science-fiction ET animation résonnent pour moi comme l’une des meilleures combinaisons possibles. Nos amis japonais en connaissent un bon rayon là-dessus, mais nous autres européens pas trop. C’est donc avec plaisir (et appréhension) que je me suis lancé dans Metropia.

Metropia prend place dans un futur proche, dans une Europe surindustrialisée. Trexx, une multinationale surpuissante, a construit un gigantesque réseau souterrain permettant de relier toutes les grandes villes d’Europe. Il est alors possible de se déplacer partout en seulement quelques minutes et quelques stations de métro. Dans ce monde enseveli sous la grisaille, Roger évite par principe et par peur le métro. Lui préfère utiliser son vélo pour aller au boulot… jusqu’au jour où il est forcé de prendre ce qu’il redoutait le plus. Sa descente aux enfers commence dès lors qu’il pénètre dans l’antre souterraine. Il commence alors à entendre une voix. Mais il n’est pas fou, il le sait. Cette voix n’est pas la sienne. On essaie de le contrôler.

Conspiration, aliénation de la population, perte d’émotion, contrôle gouvernemental, Tarik Saleh a réuni toutes les composantes nécessaires à un scénario (on ne peut plus basique) de science-fiction. Mais le point fort de Metropia ne réside pas tant dans son scénario (un peu lent et décevant parfois) que dans sa réalisation et l’ambiance qui en résulte.

Metropia est avant tout une expérience visuelle impressionnante. La technique utilisée par Tarik Saleh se base sur la photographie et n’est pas sans rappeler le talentueux Terry Gilliam et ses animations délirantes de Flying Circus. Le réalisateur utilise des photographies de lieux réels et de personnes existantes, qu’il retouche minutieusement à l’aide de Photoshop puis qu’il anime avec Adobe After Effects. L’effet obtenu est une étrange déformation de la réalité.

Les personnages sont disproportionnés, voient leurs mouvements limités, restreints, contrôlés, automatisés. Le réalisateur ne nous les montrera que de face ou de profil. L’animation est ici au service du scénario. On retranscrit le malaise des gens et la pression qu’ils subissent non pas par un jeu d’acteurs mais par un jeu d’animation et par une composition maitrisée de chacun des plans du film.

Côté visuel, Tarik Saleh nous en met plein la vue, mais l’effet n’aurait pas si bien marché si le côté sonore n’avait pas suivi. La bande originale composée par Krister Linder souligne et participe à cette ambiance metropienne. Pour ce qui est des voix, le réalisateur a décidé pour chacun de ses personnages de combiner une voix connue à un faciès inconnu. C’est ainsi que Roger hérite de la tête du chef du restaurant où mangeait régulièrement l’équipe du film, et de la voix de l’acteur Vincent Gallo (Buffalo ’66). Quant à elle, Nina est la jolie combinaison d’une vendeuse de maquillage à Stockholm et de l’organe vocal de Juliette Lewis (Strange Days). Alexander Skarsgård (Melancholia) est la voix qu’entend Roger. On obtient des personnages très atypiques et on ne peut plus réels.

Avec une réalisation maîtrisée, une image impressionnante, une bande sonore de qualité, une technique très particulière et un scénario simple, le réalisateur nous offre un film d’animation de science-fiction atypique et intéressant qui vaut largement le détour.

Le « ghost shot » :

tougoudoum tougoudoum tougoudoum tougoudoum
Tout le monde est fatigué et las de sa journée.
Personne ne le remarque. Ils sont trop occupés et perdus dans leurs pensées.
Mais nous, on la voit. On peut l’observer, la suivre discrètement… sans qu’elle ne le sache…
tougoudoum tougoudoum tougoudoum tougoudoum

Metropia est visuel et sonore. Les scènes de métro qui jalonnent le film (aah c’est pour ça le nom…) sont l’exemple parfait de cette combinaison. Le réalisateur nous fait voir ce qu’il veut en réglant parfaitement ses photos et se plaît à nous faire vibrer au son du balancement des rames… tougoudoum tougoudoum

Polisse – Maïwenn (2011)

Troisième long métrage de Maïwenn et Prix du jury au dernier festival de Cannes, Polisse nous plonge dans le quotidien méconnu de la Brigade de protection des mineurs (BPM).

Les choix de mise en scène oscillent entre documentaire et série télévisée : nous entrons dans le quotidien et l’intimité des membres de la brigade, dont les personnalités se révèlent au fil de la multitude d’affaires traitées. Les situations de maltraitances auxquelles font face ces policiers pèsent sur chacun et nous découvrons rapidement que leur vie privée est marquée par le poids d’une profession peu commune.

Si les acteurs se distinguent par leur jeu, à commencer par Marina Foïs et Joey Starr, les personnages tiennent malheureusement du pur cliché de la fiction policière : le flic brutal mais au grand cœur, l’anorexique, l’alcoolique dans le déni…
Le récit déstructuré est constitué d’une succession de courtes enquêtes. Le lien est censé venir du personnage de Mélissa, interprétée par Maïwenn, photographe bobo venue suivre le quotidien de la brigade et plongée dans la réalité parfois sordide du 19ème arrondissement de Paris. Cette mise en abyme du travail de la cinéaste apparaît comme superficielle et ne semble justifiée que par un narcissisme déplacé. Le personnage porte la scène la plus ridicule du film, où métamorphosée par un amour naissant la photographe enlève chignon et lunettes, artifices utilisés par « peur qu’on ne (la) prenne pas au sérieux ».

Le film aborde de nombreux sujets complexes et difficiles : la sexualité des mineurs d’aujourd’hui, l’absence de repères et de normes sexuelles dans certains milieux, la transcendance des tabous dans les classes sociales. Le cœur du film est passionnant et traite des conséquences de l’investissement des policiers dans leurs vies personnelles : la distance nécessaire mais douloureuse à prendre avec son travail, les modifications des rapports des policiers avec leurs propres enfants…

Malheureusement personnages et situations ne sont qu’effleurés de manière superficielle et le film n’a pas le courage d’aller au fond des choses. Ainsi lors d’une des premières scènes où une fillette accuse son père d’attouchement, nous réalisons soudainement que l’enfant est peut-être en train de mentir, mais nous ne saurons jamais comment aboutira l’enquête et ce qu’il adviendra du père. La réflexion sur la valeur du témoignage d’un enfant n’est pas même ébauchée.

De nombreuses scènes ne sonnent pas juste, voire manquent cruellement de crédibilité. Ainsi, une jeune fille roumaine arrêtée pour un vol à la tire dénonce immédiatement son oncle aux policiers qui l’interrogent. Le camp où vit sa famille est investi par la brigade au milieu de la nuit, les enfants sont tirés du lits, photographiés puis enlevés à leurs parents. Dans le bus qui les amène dans un foyer ceux-ci se mettent alors soudainement à danser joyeusement au milieu des policiers, contre toute vraisemblance…
Le film prend le parti pris confortable de considérer les enfants comme de pures victimes d’adultes pervers et exploiteurs : or, la famille et le clan sont parfois les seuls repères d’enfants ayant grandi en dehors de tout modèle sociétal. On ne s’affranchit pas aussi facilement des règles et codes de vie d’un milieu, même criminel.  Le  récit ne laisse cependant aucune place à la complexité des situations.

Mais le pire tort de Polisse reste sa recherche constante de l’émotion facile et son voyeurisme. Les enfants ne sont que des prétextes à l’étalement de situations pathétiques et de moments de bravoure policière. Ils représentent le faire valoir d’une galerie de personnages, des anecdotes destinées à mettre en valeur l’humanité des membres de la brigade. Dans un tel contexte, ce procédé ne peut que choquer. Un pareil sujet aurait décidément mérité mieux.

Le « ghost shot » :

Dans cette scène, une mère est interrogée sur les pratiques sexuelles de son mari, suspecté d’inceste sur leur fille. Le couple est un cliché de la bourgeoisie parisienne, illustrant ainsi, si besoin l’était, que l’inceste n’est l’apanage d’aucune catégorie sociale. La crudité des propos tenus lors de l’interrogatoire n’est justifiée par aucune conséquence dans le récit, et l’histoire de cette femme est laissée sans suite. On peut pour le moins s’interroger sur la légitimité d’une telle scène.

Intouchables – Eric Toledano et Olivier Nakache (2011)

Soit l’histoire vraie de Philippe, riche aristocrate, qui est devenu tétraplégique à la suite d’un accident de parapente et qui engage comme aide à domicile, Driss, un jeune de banlieue tout juste sorti de prison. Entre les deux hommes va alors naître une amitié, drôle, forte et inattendue, une relation unique qui fera des étincelles et qui les rendra… Intouchables.

Sur le papier, nous avions toutes les raisons d’avoir peur d’être confronté à un récit cliché, mélodramatique et plein de bons sentiments. Et pourtant Eric Toledano et Olivier Nakache balaient toutes nos craintes en seulement quelques minutes de film.  Car ces deux auteurs-réalisateurs viennent nous présenter la meilleure comédie française de l’année. Ni plus, ni moins.

Dès l’ouverture du film, au traitement sérieux et dramatique, avant un basculement dans le comique absolument exemplaire, le ton est donné. Nous rirons ainsi de tout au long de ce film, même, et surtout, des sujets les plus graves. Les auteurs de Nos jours heureux trouvent ici un équilibre savant, entre humour de sales gosses et sensibilité prégnante.

Cela est notamment dû à l’interprétation magistrale de François Cluzet et Omar Sy. Ils excellent dans la création et l’incarnation de leur personnage, rendant leur approche émotionnelle presque pudique mais empreinte de réalisme, de finesse, en un mot de dignité. Justice est donc largement rendue aux personnes réelles qui ont inspiré cette histoire. Il serait néanmoins injuste de ne parler que des deux rôles principaux et de négliger l’apport des seconds rôles exemplaires que déploie le récit.  Là encore, le casting est impeccable et les personnages développés avec profondeur et humour.

Les clichés sont sans cesse détournés par les deux réalisateurs qui jouent avec ces derniers et surtout en rient de manière décomplexée, de manière parfois ironique ou cynique mais toujours mordante. On se surprend ainsi à rire aux éclats de nombreuses fois devant des situations ou l’évocation de sujets graves. Il s’agit ici pour les auteurs de retranscrire la philosophie de vie des personnages qui retrouvent goût à la vie au contact l’un de l’autre et pour lesquels l’humour devient un moyen de relativiser sur leurs conditions respectives. Intouchables est en effet avant tout une belle histoire d’amitié.

C’est d’ailleurs ce qui fait toute l’intelligence du récit. Eric Toledano et Olivier Nakache dressent le portrait juste et non conventionnel de deux milieux sociaux qui se rencontrent et où tout n’est pas tout blanc ni tout noir. Il s’agit ici de travailler la profondeur et le contraste. L’argent ne fait pas de Philippe un homme plus heureux que Driss, par exemple. Chaque milieu social a des problèmes qui lui sont propres mais qui finalement sont très similaires (voir par exemple les intrigues parallèles entre la fille de Philippe d’un côté et le cousin de Driss de l’autre).

Le scénario touche discrètement en plein cœur et décoche toujours la bonne vanne au bon moment. Et celle-ci fait mouche. L’émotion, au sens large, est de mise. Nous passons ainsi du rire aux larmes avec une évidence incroyable sans que jamais le spectateur ne se sente pris en otage. Eric Toledano et Olivier Nakache traitent leur sujet sans apitoiement ni complaisance, ce qui est actuellement assez rare pour être souligné.

Mais Intouchables ne se résume pas à la virtuosité de son scénario. La mise en scène est inventive, doublée d’un travail d’image et de cadre très soigné, qui sort des sentiers battus et change allégrement des clichés inhérents à la plupart des comédies françaises populaires. A ce titre, le générique de début, en split-screen, montre le soin apporté à l’esthétique du film tant dans la mise en scène que dans le montage, d’une très grande qualité.

En bref, Intouchables sort des sentiers battus et est caractérisé par le soin apporté à son récit, sa mise en scène et son interprétation. Le film vous transportera durant 1h52 sans une seule seconde d’ennui. Portée par un duo d’acteurs au sommet, nous tenons sans conteste la nouvelle comédie populaire française de référence. Et pour une fois, elle mérite ce statut.

Le « ghost shot » :

Ce ghost shot est choisi parmi beaucoup d’autres plans potentiels. Il représente un des nombreux gags irrévérencieux que déploient les auteurs le long de leur récit. Ici, il s’agit d’une séquence hilarante lors de la formation de Driss, quand celui-ci découvre peu à peu toutes les facettes de la condition de Philippe. Une façon pour les auteurs de dédramatiser leur propos et de garder la distance émotionnelle nécessaire sans verser dans le pathos. Brillant.