Titanic 3D – James Cameron (1997-2012)

Southampton, avril 1912. La White Star Line inaugure son dernier bijou : le Titanic, le « paquebot de rêve. » Insubmersible… jusqu’à un point. Les classes s’entrechoquent, Jack, l’artiste vagabond et Rose, héritière de la famille DeWitt Bukater, tombent amoureux et, contre toute attente, le paquebot rêvé coule. C’est une des histoires de cinéma les plus connues au monde depuis la sortie en France en janvier 1998  de Titanic, le film qui a propulsé ses acteurs et son réalisateur au plus haut de l’iceberg hollywoodien.

Avant Titanic 3D, il y a eu l’énorme succès en 3D d’Avatar, du même réalisateur, James Cameron, qui avait d’ailleurs battu le record au box-office de Titanic. Cette fois-ci, il s’agissait de convertir des images 2D préexistantes en 3D. Une production qui a couté 18 millions de dollars pour soixante semaines de travail et réuni plus de 300 spécialistes numériques.

Cameron est un perfectionniste et un as de la technique. S’il n’y a qu’une chose que l’on doit retenir de son œuvre, outre son « Je suis le roi du monde ! », c’est son enthousiasme pour les nouvelles technologies, tout autant que sa dextérité en la matière. Il avait créé, avec son frère Michael, une caméra spéciale pour filmer l’épave du Titanic et, quelques années plus tard, révolutionné la 3D au cinéma avec Avatar. Ici, il réussit à magnifier son plus grand film en invitant les spectateurs à bord du navire. Le résultat est tellement époustouflant par moments qu’on en vient presque à avoir le mal de mer… Le réalisme nous prend au corps et on se demande même si l’expérience ne se rapproche pas un peu trop du voyeurisme.

L’atout principal en faveur de cette conversion est sans aucun doute l’eau. C’est elle qui donne la profondeur suffisante, qui donne toute sa dimension à ce projet. L’exploration de l’épave, au début du film, est alors impressionnante. Le deuxième élément est évidemment le Titanic lui-même, avec ses multiples couloirs, ponts et étages. Et quand les deux s’entrechoquent, au cœur de la nuit du 14 avril, l’effet est renversant. Dès que la réalisation est au plus près de l’océan, que la caméra est au bord de l’eau, le spectateur s’attend presque à ressentir le froid qui devrait s’en dégager. Tous ses sens sont en alerte.

La 3D sublime les sensations, le naufrage, la performance des acteurs, les costumes, les décors… mais elle révèle également les effets spéciaux un peu vieillissants aperçus, particulièrement, dans les plans larges du bateau à quai ou en route pour New York. Et comme pour tout film en relief, l’œil a du mal à s’adapter aux séquences très mouvementées, notamment les courses-poursuites.

Mais l’expérience ne laisse pas indifférent. Les médias, et la société en général, rabâchent depuis près de quinze ans les travers du film, notamment la fin et les dialogues ringards, et la chanson sirupeuse chantée par Céline Dion, mais le film fonctionne encore. Les gens rient, sortent leurs mouchoirs, applaudissent à la fin, réagissent comme à l’époque. C’est à ça qu’on mesure l’impact d’une œuvre, c’est ça qui différencie un film populaire d’un très grand film populaire. La passion qui a nourri Cameron et qui, c’est certain, est à l’origine de ce succès, reste intacte. Le film n’est pas abimé.

Leurs personnages restent, paradoxalement, intemporels mais Kate Winslet et Leonardo Di Caprio ont évolué et c’est un plaisir de les revoir à leurs débuts (ou presque). Particulièrement ce dernier, qui, c’est tout à son honneur, n’a jamais voulu se remettre dans les godillots d’un héros éternellement innocent et romantique.

Finalement, le mot d’ordre de cette nouvelle apparition de Titanic au cinéma est bien « retenue ». Un joli tour de force pour un film qui avait coûté plus de 200 millions de dollars, un record à l’époque et à qui on prédisait un véritable naufrage…

Le « ghost shot » :

Jack et Rose, poursuivis par Caledon Hockley, arme au poing, sont forcés de se jeter dans les entrailles du bateau en perdition. Ils viennent de descendre le très bel escalier de première classe. Dans ce plan large, le spectateur a tout le loisir de saisir le chaos régnant à l’intérieur du navire. L’eau est partout, souveraine et destructrice. Elle est en train d’engloutir tout un monde, qui, il n’y a que quelques heures, régnait magistralement, et avec arrogance, sur les éléments. La version 3D amplifie extraordinairement ce bouleversement et permet au spectateur de ne plus seulement le voir, mais de le ressentir et de le craindre.

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Extrêmement Fort et Incroyablement Près – Stephen Daldry (2011)

« Parfois il faut affronter ses peurs. »

Le 11 septembre 2001, Thomas Schell, bijoutier, perd la vie dans le plus grand attentat qu’ait connu les Etats-Unis. Il laisse derrière lui son épouse et son jeune garçon de 13 ans, avec qui il détenait une très grande complicité. Oskar découvre, un an plus tard, une clé perdue dans un vase, dans le dressing de son père. Persuadé qu’elle a été placée là exprès, ils avaient l’habitude de se livrer à de véritables chasses au trésor dans tout New York, il va se mettre en tête de trouver ce qu’elle ouvre. Il va alors, tout au long de sa quête, rencontrer une multitude de personnages et évoluer à travers leurs regards et leurs attentes.

Tous les thèmes classiques associés à la perte d’un être cher sont là : le déni, la colère, la dépression, le sentiment de culpabilité et finalement, l’acceptation. L’histoire se nourrit également du rôle qu’a joué la technologie dans cette tragédie, en donnant la part belle aux portables, répondeurs et à la télévision. La particularité de ce film est de retracer l’un des évènements les plus marquants de l’histoire de ce pays à travers les yeux et le cœur d’un enfant. Singulier, présentant en apparence toutes les caractéristiques du syndrome d’Asperger, Oskar n’est pas un garçon lambda. Frappé de plein fouet par le destin, réduit à se réfugier dans un mausolée créé à la gloire de son père, entouré de reliques, quitte à rejeter sa mère, Oskar préfère espérer. Espérer retrouver un objet, un indice, un signe que son père n’a pas complètement disparu. Il a besoin de le refaire vivre. Il y a également une réflexion sur l’écoute et l’expression, orale et écrite. C’est en cela que le film est intéressant. La douleur et le désespoir d’Oskar sont tels qu’il préfère se réfugier dans sa peine et ses obsessions (les corps qui tombent…) plutôt qu’affronter la réalité.

Thomas Horn porte le film sur ses frêles épaules de manière magistrale. Avec un jeu nuancé, il est d’une sensibilité et d’une maturité impressionnantes. Sa performance est à mettre à l’égal de celle de Christian Bale dans L’Empire du Soleil de Steven Spielberg. Il y a une très grande ressemblance entre ces personnages, la manière qu’ils ont de fuir la réalité en se créant un imaginaire et en se raccrochant à leurs obsessions, comme si leurs vies en dépendaient. Bale avait John Malkovich, Tomas Horn a aussi un acolyte de renom en la personne de Max Von Sydow, le mystérieux Locataire. Hébergé par la grand-mère d’Oskar, il va jouer un rôle fondamental dans la vie du jeune garçon. Les deux vont se livrer à une véritable partie de ping-pong émotionnel, tous deux ayant vécu un traumatisme dont ils peinent à se remettre. L’un exprime son chagrin ouvertement, l’autre ne le peut pas. Ils forment, sans aucun doute, le plus beau duo du film.

Le gros péché d’Extrêmement Fort et Incroyablement Près reste la mise en scène, beaucoup trop ostentatoire, sonore et colorée, sans parler du montage. Nombre de séquences sont hachées, entrecoupées de flashbacks de toutes sortes. On peut imaginer l’intention du réalisateur : nous faire ressentir la folie du monde telle qu’Oskar la ressent, mais ce manque total de sobriété dévaloriserait presque l’horreur de ce drame… Fait surprenant car Stephen Daldry s’était fait connaître avec Billy Elliott, œuvre d’un grand réalisme. Le film pâti également d’un déferlement de pathos et de bons sentiments, particulièrement dans la dernière demi-heure. Contrairement à Thomas Horn, Sandra Bullock, qui joue la mère d’Oskar, n’allège pas tellement ce débordement. A noter Tom Hanks, Viola Davis et Jeffrey Wright, très bons dans les rôles de Thomas Schell, Abby Black et William Black.

Film puissant s’il en est, à vous couper le souffle, mais grossièrement exécuté.

Le « ghost shot » :

Un tournant dans le film, Oskar raconte son secret pour la première fois. « Il fallait que je le dise à quelqu’un. » Le Locataire, qui est dans la lumière, ne peut pas l’interrompre. Toute la détermination et la peur se lisent dans le regard du jeune garçon. La pièce est sombre, son sweatshirt orange l’illumine et fait ressortir ses yeux. Toute la peine et la frustration d’Oskar sont révélées au grand jour. A la fin de la séquence, il sort de la pénombre afin de montrer ses blessures. Edifiant.

Martha Marcy May Marlene – Sean Durkin (2011)

Présenté au dernier festival de Cannes dans la section Un certain regard et auréolé du prix de la mise en scène au festival de Sundance en 2011, Martha Marcy May Marlene sort enfin sur nos écrans le 29 février prochain.

Il est assez rare qu’un premier long-métrage me secoue comme celui-ci l’a fait.  En effet, ce n’est pas moins qu’une leçon de cinéma que nous assène le jeune Sean Durkin, précédent auteur d’un court-métrage à succès : Mary last seen, dont il développe ici le sujet : les sectes.

Soit l’histoire de Martha, jeune femme que l’on découvre de prime abord vivant dans une ferme en communauté libre. Mais cette communauté d’apparence paisible va vite se révéler être une secte à forte propension machiste voire carrément mysogine, qui va lentement dériver vers des actes de violence de plus en plus conséquents. Martha, rebaptisée Marcy May par le leader charismatique de la secte, arrive à s’en échapper.  Elle tente alors de se reconstruire et de retrouver une vie normale auprès de sa sœur ainée et de son beau-frère à qui elle est incapable d’avouer la raison de sa disparition.

Mais Martha est persuadée que les membres de la secte la pourchassent toujours. Les souvenirs qui la hantent se transforment alors en effrayante paranoïa et la frontière entre réalité et illusion se brouille peu à peu… c’est de ce parti-pris narratif que le film de Sean Durkin tire toute sa puissance. En ne dissociant par aucun élément visuel le passé du présent,  le réalisateur nous plonge au sein-même des souvenirs embrumés de Martha. Plus le film avance et plus la frontière entre souvenirs réels et possiblement fantasmés se réduit, sans jamais nous proposer de réponse.

Cela contribue à créer une atmosphère onirique et flottante mais aussi à forte tendance horrifique. En effet une angoisse sourde et effrayante sous-tend tout le film. Le danger semble être tapi partout autour de Martha. Cela se traduit par le biais d’un travail de précision exceptionnelle sur le cadre ; travaillé en son sein par une tension résultant de l’emploi de violents décadrages et doublé d’un montage habile qui brouille les pistes. Souvent Martha est isolée, seule dans le cadre. Reflet de son incapacité à se réintégrer dans la cellule familiale et à reprendre une vie normale. Condamnée à errer entre deux mondes : un qu’elle fuit et l’autre dans lequel elle n’arrive plus à trouver sa place.

Ainsi, Sean Durkin nous invite à ne faire plus qu’un avec son personnage, et fractionne progressivement son identité, nous en dévoilant toujours plus de facettes, sans nous permettre de dissocier si elles sont réelles ou imaginaires.  Peu à peu le titre du film prend alors tout son sens, à mesure que le traumatisme de Martha la mène à perdre de plus en plus pied avec la réalité qui l’entoure. Soulignons à cette occasion le superbe travail sonore, minimal mais jamais minimaliste, effectué pour évoquer les éléments qui hantent ponctuellement le protagoniste.

Mais le film doit également beaucoup au travail des comédiens, dont le casting est par ailleurs absolument impeccable.  Impossible ici de ne pas parler d’Elisabeth Olsen, sœur des jumelles surmédiatisées qui portent le même nom et qui, ici trouve son premier rôle sur grand écran. Elle y crève l’écran tant sa présence et son talent sont saisissants. Gageons que ce premier rôle sera loin d’être le dernier tant son investissement physique et émotionnel est total et, additionné aux autres qualités de ce film, en font la grandeur et la particularité.

Pour résumer, Martha Marcy May Marlene est un premier film précis maîtrisé qui laisse penser que son auteur, le jeune Sean Durkin n’a pas fini de nous surprendre à l’avenir.  Reste à voir s’il saura passer le cap du second film avec sérénité. Quoi qu’il en soit, un cinéaste prometteur est né.

Le « ghost shot » :

 

 Ce ghost shot est issu d’un moment hypnotique et très troublant du film, à savoir l’interprétation par le leader de la secte de la « Marcy’s song ». Le regard de John Hawkes, le choix de mise en scène opéré (un champ-contrechamp basé sur un raccord regard soutenu) et la musique procurent à ce moment une intensité palpable et reflètent l’emprise que le leader assoit sur l’ensemble du groupe et notamment sur Martha. Captivant.

J.Edgar – Clint Eastwood (2011)

A première vue on pourrait se demander ce qui a pu intéresser Clint Eastwood dans ce biopic sur l’homme qui a fondé le FBI et qui l’a hissé au rang d’une des plus grandes institutions américaines.  Mais lorsque l’on voit le film et que l’on découvre l’angle sous lequel le scénariste Dustin Lance Black l’a traité, alors il ne fait plus aucun doute que ce scénario devait forcément tomber entre les mains d’Eastwood, tant les thèmes qui y sont abordés, sous-tendent son travail des dernières années.

Le film explore la vie publique et privée de l’une des figures les plus puissantes, les plus controversées et les plus énigmatiques du 20e siècle, J. Edgar Hoover. Incarnation du maintien de la loi en Amérique pendant près de cinquante ans, J. Edgar Hoover était à la fois craint et admiré, honni et révéré. Mais, derrière les portes fermées, il cachait des secrets qui auraient pu ruiner son image, sa carrière et sa vie.

Clint Eastwood traite ici de l’intime par l’universel en développant un récit ambitieux qui traverse une bonne partie de l’histoire américaine contemporaine. Mais loin d’être un simple biopic, J.Edgar se révèle progressivement être le récit d’une grande histoire d’amour et de déni.  L’histoire des faiblesses d’un homme et de son incapacité à les assumer, ce qui le mène à vouloir compulsivement percer à jour celles des autres. Ce faisant, il passe à côté de sa vie et ne s’épanouit pas autrement que par le biais de son travail, où ses collaborateurs représentent sa famille et ses amants fantasmés ou inavoués.

L’obsession du protagoniste à percer et classer les secrets des autres ne fait que refléter son incapacité à gérer ses propres troubles et secrets, notamment son homosexualité refoulée, qui se cristallisent dans la cellule familiale et notamment dans la chambre de sa mère, clin d’œil psychanalytique, qui prend ici des allures de coffre-fort, lieu hermétique dans lequel J.Edgar peut enfin se révéler à lui-même sans pouvoir cependant avoir la force d’assumer les pulsions qu’il s’emploie si bien à refouler.

Le traitement du film est original du fait de sa narration déconstruite, mêlant habilement différentes strates temporelles au sein desquelles on ne se perd jamais du fait du maquillage des acteurs, qui traduit à la perfection les différents stades de leur vieillissement. Ces allers-retours incessants dans le temps, formidablement organisés autour d’un montage tendu et elliptique, permettent de mettre progressivement en lumière la personnalité de J. Edgar Hoover et de construire sous forme de patchwork organique, la révélation des failles d’un homme qui apparaît à première vue insaisissable.

Chaque séquence apparaît donc comme une pièce du puzzle de la personnalité  kaléidoscopique de J.Edgar. Le brio du scénario et du montage est tel que vers la fin du film nous apprendrons avoir été à plusieurs reprises trompés par le personnage (ou plutôt par le scénariste et le réalisateur qui se dissimulent derrière lui) et la révélation de ces mensonges se fait avec une simplicité, une efficacité et une limpidité tout simplement incroyable preuve de la maîtrise qui caractérise les deux auteurs.

A la vision du film deux choses nous frappent d’emblée, premièrement l’esthétique générale du film, créée par Tom Stern, fidèle collaborateur d’Eastwood, et qui contribue ici à la création d’une atmosphère de film noir, caractérisée par un traitement profond des noirs et une forte tendance au clair-obscur. Ces choix esthétiques renforcent la sensation de faux-semblants, où chaque chose n’est pas réellement ce qu’elle semblerait être. Au sein de ses ombres denses se cachent de noirs secrets que le récit s’appliquera à démêler et dévoiler.

La seconde est l’incroyable casting qui habite l’univers du cinéaste, Leonardo Di Caprio en tête, qui livre ici une de ses plus grandes performances à ce jour. Il est entouré par des interprètes de talents tels que Naomi Watts ou encore Armie Hammer découvert précédemment dans The social network de David Fincher dans lequel il interprétait à lui seul des jumeaux. Il livre ici une autre performance hallucinante, allant jusqu’à être entièrement méconnaissable sous de multiples couches de maquillage.

Mais ce qui sublime le tout, c’est la mise en scène d’Eastwood qui sous des allures classiques, se révèle en fait être d’une efficacité et d’une précision redoutables.  Il ne quitte jamais le personnage de J.Edgar et par l’usage répété des gros plans, semble constamment chercher à percer lui-même les failles de son personnage et à vouloir les révéler au grand jour. Mais ce qui caractérise surtout la mise en scène, c’est sa pudeur.

En effet, le cinéaste se tient toujours à la bonne distance des personnages et ne cherche pas à provoquer l’émotion de manière grossière. Il laisse les situations se développer par elles-mêmes et permet ainsi au sous-texte contenu dans les dialogues, et aux acteurs qui les interprètent, le soin de faire naître l’émotion chez les spectateurs. Et nous sommes plus d’une fois touchés et émus, le point culminant résidant dans une séquence de déjeuner aux allures simples et épurées qui restera gravée dans la mémoire des cinéphiles comme une des plus belles scènes de déclaration d’amour qu’il nous ait été donnée de voir depuis longtemps.

Un film magnifique donc, et probablement un des plus beaux de ses auteurs, à ranger précieusement aux côtés de Sur la route de Madison, avec qui il partage de nombreux points communs.

Le « ghost shot » :

Une fois n’est pas coutume le choix de ce plan a pour but de rendre hommage à la séquence entière de laquelle il est issu, à savoir la séquence de déjeuner lors de laquelle J.Edgar avoue à demi-mots à son collaborateur Clyde, l’amour qu’il lui voue en secret depuis des années. La pudeur de la mise en scène, l’interprétation subtile des comédiens et les magnifiques non-dits que contiennent le sous-texte des dialogues font de ce moment un véritable climax émotionnel. Une scène d’une simplicité déconcertante qui pourtant vous prend aux tripes et ne vous lâche plus. Tout simplement magistral.

Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes – David Fincher (2011)

J’avais jusque là échappé au livre aussi bien qu’à la première adaptation cinématographique du phénomène Millenium. La curiosité de voir David Fincher s’en emparer, attisée par un générique en forme de clip plutôt attirant diffusé sur le net (j’y reviendrai), a finalement eu raison de moi. J’évoquerai par conséquent le film de manière totalement autonome, sans le comparer à son matériel d’origine ni à sa version précédente.

Le film suit l’enquête autour d’un meurtre vieux de 40 ans menée par deux personnages que tout semble opposer : le journaliste old school Mikael Blomkvist (Daniel Craig) et la très punk Lisbeth Salander (Rooney Mara). Leurs découvertes vont les amener sur une affaire beaucoup plus large…

Le Millenium version Fincher frappe tout d’abord par sa gestion du rythme absolument démente. Chaque scène, voire pratiquement chaque plan du film, possède une utilité bien précise, au service de l’intrigue générale. Dès que l’information est enregistrée, on passe à autre chose sans s’attarder. On devine là la volonté de rester fidèle à la densité du bouquin : il n’y a donc pas de temps à perdre. Le problème est que le spectateur « néophyte » se retrouve assez vite perdu au milieu d’une quantité impressionnante d’informations et de personnages (il faudrait peut-être distribuer au spectateur le tableau de post-it de Blomkvist). Heureusement, à mesure que l’intrigue avance, le spectateur arrive peu à peu à rattraper son retard et même anticiper quelques développements. Il faut dire que la mise en scène est extrêmement bien pensée pour d’une part permettre de visualiser ce vaste corpus de données (le défilement incessant des images sur l’ordinateur, les flash-backs), d’autre part faire ressentir cette atmosphère glauque et poisseuse qui imprègne le film et lui confère une réelle identité.

Un autre artifice utilisé avec abondance par Fincher est la mise en parallèle incessante de deux actions simultanées (Blomkvist et Salander, qui apparaissent finalement rarement ensemble) au moyen d’un montage alterné. L’effet escompté est bien sûr d’accentuer le suspense. Cela s’avère parfois très efficace, dans les scènes les plus tendues, mais parfois agaçant tellement ce sur-découpage parait exagéré, l’une des scènes finissant par « polluer » l’autre plus qu’autre chose. Ainsi lorsqu’une courte séquence met en scène une découverte importante de l’un des personnages, elle se retrouve interrompue à plusieurs reprises par des plans de l’autre personnage en train de (au choix) marcher/rouler/manger. Millenium se révèle en quelque sorte l’extrême inverse, le négatif de ces films contemplatifs où les plans durent de manière interminable alors que rien ne se passe à l’écran. Une impression de zapping qui peut vite s’avérer fatigante, surtout lorsqu’elle ne parait pas justifiée. Heureusement, l’efficacité l’emporte la plupart du temps et les 2h40 du film en paraissent beaucoup moins.

L’éclatante réussite du film est pour moi le personnage de Lisbeth Salander. Celle-ci déploie un charisme, une classe monstrueuse, et cela dès son apparition (alors qu’elle est de dos !). Si Blomkvist est la glace, Salander est le feu : leur rencontre fait des étincelles, mais c’est toujours elle qui l’emporte (sauf peut-être lors du retour à la « normalité », qui donne lieu à un très beau plan final). Quand lui ressasse sans cesse les indices qu’il trouve, elle possède toujours un train d’avance et case la logique utilitaire de l’enquête : l’important n’est pas ce qu’elle trouve, c’est elle-même. Rooney Mara est parfaite dans son incarnation, magnétique et sans outrance, bien loin de la caricature. Car derrière l’apparence peu ordinaire et la grande gueule, on ressent également une certaine fragilité. Et toute l’émotion que dégage le film, c’est finalement elle qui l’apporte.

Le « ghost shot » :

Comment ne pas choisir un plan extrait de ce formidable générique de début, véritable clip à part entière évoquant la naissance quasi-monstrueuse du personnage de Salander, orgie tonitruante de métal, de liquides et de câbles, sorte de Tetsuo version 2.0. Alors que les personnages nous sont encore inconnus, cette séquence donne le ton de ce qui nous attend par la suite, comme une garantie qu’il ne s’agira pas d’une enquête traditionnelle. La vidéo complète est par ici.

Take Shelter – Jeff Nichols (2011)

Il aura fallu attendre un sacré moment pour (re)découvrir en salles Take Shelter, la petite bombe du dernier Festival de Cannes, auréolé entre autres du Grand Prix de la Semaine de la Critique et du Prix FIPRESCI. Alors pourtant que très peu avaient vu Shotgun Stories, le premier film du réalisateur Jeff Nichols, un bouche à oreille enthousiaste en a vite fait LE film à voir parmi les sélections parallèles du festival, si bien qu’un grand nombre de spectateurs se retrouva sur le carreau après parfois plus de deux heures de queue.

Take Shelter se situe dans une Amérique rurale qui semble chère au réalisateur. Alors qu’il mène une vie paisible auprès de sa femme et de sa fille, Curtis LaForche commence à faire d’étranges cauchemars dans lesquels une tempête gigantesque provoquerait l’apocalypse. Il se met alors en tête de construire un abri pour protéger sa famille.

Take Shelter est d’abord fascinant dans son utilisation non-conventionnelle des éléments du genre (horreur, fantastique) à travers les rêves de Curtis. Ces scènes de rêve, aussi percutantes et réalistes soient-elles, ne constituent pourtant pas le coeur du film. Là où bon nombre de films se seraient contentés d’accumuler des scènes choc les plus impressionnantes possible et de meubler pour faire la transition, Jeff Nichols s’en sert plutôt comme d’un outil pour nous intéresser à l’après, à leur impact sur Curtis. Un impact aussi bien physique (chaque rêve se révèle de plus en plus éprouvant) que mental (chaque rêve contribue à l’isoler un peu plus de son entourage).
L’effroi provoqué par ces scènes a finalement pour effet de nous faire ressentir une profonde empathie pour le personnage et ainsi d’être en mesure de comprendre ses obsessions. Tout comme Curtis qui consulte des médecins en même temps qu’il se barricade, nous oscillons entre raison et paranoïa. A travers de nombreux plans larges, Jeff Nichols crée une atmosphère où la nature devient oppressante. On la sent omniprésente, impossible à prévoir et à maîtriser. Un exemple simple : on ne verra plus de la même façon un chien qu’on a vu attaquer violemment une personne. C’est la même chose avec le ciel : les personnages et nous-mêmes sommes ainsi souvent amenés à regarder vers le haut. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le métier de Curtis soit de creuser des trous dans le sol à longueur de journée, et donc de déformer la nature, rendant logique l’idée d’une pluie d’huile de moteur comme un simple retour à l’envoyeur.

Un autre aspect intéressant est le rôle occupé par Samantha, la femme de Curtis. Là où beaucoup en auraient fait une chieuse juste prompte à filer chez sa mère devant l’attitude de son cinglé de mari, elle n’est ici pas considérée comme un problème mais plutôt comme une partie de la solution.  Son personnage fort permet de contrebalancer la lourde responsabilité que se donne Curtis de protéger seul sa famille. Sa volonté de rester avec Curtis, conjugués à des évènements que je ne spoilerai pas, contribue beaucoup à faire de la dernière demi-heure du film un tourbillon d’émotions qui nous laisse le souffle coupé. Elle est interprétée avec grâce et conviction par Jessica Chastain, véritable ange tombé du ciel en 2011. Et que dire de Michael Shannon. Son personnage intériorise énormément jusqu’à la dernière partie du film où il finit par tout lâcher (ce qui n’arrivait jamais dans Shotgun Stories). Shannon impose alors une présence absolument monstrueuse, laissant la fièvre prendre possession de son corps et la folie jaillir dans ses yeux. Il faut le voir hurler « There is a storm coming! » pour ressentir la démesure de son talent.

Finalement, la réussite du réalisateur est de ne jamais nous forcer à prendre partie, cela jusqu’à un final absolument génial qui n’a pas fini de nous hanter après la séance. Une telle maîtrise et une telle originalité font de Take Shelter un coup de maître et de Jeff Nichols un réalisateur à suivre de très près à l’avenir.

Le « ghost shot » :

Ce plan accompagné d’un léger travelling avant, évoque sans le montrer Curtis en train de travailler avec acharnement. Il exprime le point de vue de Samantha, qu’il s’agisse de son mari ou de l’abri qu’il est ici en train de construire : elle voit quelque chose mais elle ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur. Ce qui est très angoissant.

Shame – Steve McQueen (2011)

Attention, cette critique contient des révélations majeures sur le film (spoilers).

Ne la lisez pas si vous n’avez pas encore vu le film.

Un homme est allongé sur son lit, inanimé, recouvert d’un drap bleu, la main posée au niveau de son sexe. Le plan dure. L’homme bouge lentement les yeux, comme animé d’une pulsion scopique, qui se révèlera être le moteur principal de son addiction sexuelle.  En un plan, tout ce qui fait la puissance du récit et de la mise en scène de Steve McQueen est là.

Soit l’histoire de Brandon, trentenaire new-yorkais branché, qui souffre d’addiction sexuelle. Il vit seul et consacre essentiellement son temps à son travail. Quand sa sœur Sissy arrive sans prévenir à New York et s’installe dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie et va devoir regarder en face la vérité de sa condition.

Dès les premiers plans du film,  le réalisateur insiste sur le caractère répétitif des actes de Brandon et sur la monotonie de sa vie : métro, boulot et sexe sont les trois axes directeurs de la vie de Brandon.  Le ton est donné. S’en suit une formidable séquence dans le métro qui introduit Brandon comme un prédateur sexuel farouche et déterminé qui pourtant n’aboutira pas à ses fins cette fois, ce qui aura à l’issue du film une importance cruciale.

Le récit tient sur quelques lignes seulement, mais sa richesse est prodigieuse. Steve McQueen et Abi Morgan (co-scénariste) s’en tiennent à leur postulat de départ et s’efforcent à le développer 1h40 durant. Ils vont au bout de leur sujet, sans la moindre concession et traitent donc de manière frontale l’addiction sexuelle de Brandon (les scènes de masturbation, la nudité) mais cela sans jamais tomber dans la vulgarité vers laquelle le sujet aurait pu les mener allègrement. Et c’est là que se situe leur tour de force.

Le récit tout entier est construit autour des thèmes de la boucle et du miroir.  (La fin qui ne fait que répéter et réinterpréter le début), les mêmes évènements se répètent sans cesse mais inversés (Brandon surprend Sissy nue dans la douche alors qu’elle le surprendra plus tard en train de se masturber sous la douche). De même, les reflets des personnages apparaissent sans cesse dans l’univers urbain froid, vitré et métallique qui les entoure. Ces reflets omniprésents sont un moyen de symboliser la dualité des personnages principaux, tiraillés entre leur raison leurs pulsions (le sexe pour Brandon, la recherche excessive d’affection pour Sissy).

Steve McQueen revisite le mythe du Dopplegänger et matérialise par ces reflets, les démons intérieurs de ses personnages. Il pousse ce principe jusqu’à faire de Sissy un révélateur pour Brandon qui voit en sa sœur un double, ce qui le force à affronter la réalité de son addiction. C’est par ce personnage qu’arrive le trouble et que commence la lente descente aux enfers de Brandon.

En effet, Brandon ne trouve la jouissance et le réconfort que dans des actes sexuels mécaniques et froids.  La seule fois où il trouve l’occasion de développer un véritable lien émotionnel, avec une collègue de travail, il se retrouve dans l’incapacité de lui faire l’amour par manque d’excitation. Il ne surpassera pas ce blocage psychologique et nous le retrouverons quelques minutes plus tard dans le même lieu en train d’avoir une relation sexuelle impersonnelle avec une inconnue.

C’est toute la détresse, la solitude et l’aliénation de l’homme moderne que cristallise Steve McQueen dans ce film. Le monde qui entoure Brandon est sans cesse cloisonné. On soulignera notamment le superbe travail d’image de Sean Bobbit, et notamment le travail fait sur les lignes verticales et horizontales qui traversent sans cesse le cadre et le cloisonnent, pour mieux isoler les êtres humains les uns des autres. Chacun occupe sa case, il n’y a pas de rapprochement possible.

L’espace est régulièrement entravé par des vitres, derrière lesquelles Brandon visualise et projette ses fantasmes. Ainsi, il n’aura de cesse de reproduire une position sexuelle qu’il aura observé dans la rue à travers la fenêtre d’un immeuble. Brandon tente sans cesse de se lier au monde extérieur, de se conformer à ce dernier pour mieux s’y intégrer, mais il est sans cesse confronté à son échec.

On retrouve le brio de Steve McQueen pour la mise en scène des corps, dont il avait déjà fait preuve de l’étendue dans son précédent film, Hunger. Il retranscrit à la perfection leur organicité, leur fonction, leurs mouvements. De même, l’on sent la grande influence du passé expérimental du réalisateur (Steve McQueen était un grand artiste contemporain avant de passer à la réalisation cinématographique), notamment dans le choix de la durée de certains plans (l’ouverture, le jogging) ou dans la précision diabolique et audacieuse de certains cadres.

Impossible ici de ne pas parler aussi de l’interprétation exceptionnelle de Michael Fassbender, qui traverse le film de manière incandescente et qui confirme qu’il est bel et bien un des acteurs les plus intéressants et impressionnants du moment. Son engagement physique et émotionnel est total. Son jeu est dense et possède de nombreuses nuances. On retiendra notamment un moment extraordinaire lors de la scène de triolisme où l’expression de Brandon qui approche de la jouissance, s’approche de celle d’une souffrance qui pourrait lui être mortelle.

Eros rencontre Thanatos et l’addiction sexuelle de Brandon ne suffit désormais plus à surpasser le vide affectif qui caractérise sa vie. Il prend alors conscience qu’il n’est qu’une coquille vide incapable de ressentir la moindre émotion ni de créer aucun lien avec un autre être humain. Il est condamné à finir seul. Il n’est plus que l’ombre de lui-même : il ne fait plus qu’un avec son reflet.

A la fin de son périple, blessé et fatigué autant moralement que physiquement, Brandon croise à nouveau dans le métro la jeune femme qu’il avait traqué au début du récit.  Joueuse, elle l’invite à flirter avec elle. Mais cette fois la réaction de Brandon est toute autre. Ambigü, impassible, nous sommes bien incapables de savoir ce qu’il va faire.

Ce dont nous sommes sûrs, c’est que quelque soit sa décision, Brandon est d’ores et déjà condamné à rester prisonnier de sa condition et de son addiction.  Il ne lui reste que sa solitude et son incapacité à créer un lien avec d’autres personnes. Il ne lui reste que la honte. Celle qui lui colle à la peau.

Le « ghost shot » :

Ce plan intervient lorsque Brandon est au plus bas. Il s’agit du reflet déformé du personnage dans un miroir. Ainsi, nul besoin de mots pour mettre en valeur la déconstruction du personnage, l’atteinte du point de non retour. A ce stade Brandon est un être déformé, qui ne se reconnaît plus dans ses actes. Un plan simple et puissant qui marque durablement la rétine et l’esprit.