Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne – Steven Spielberg (2011)

Il y aura forcément deux types de spectateurs devant Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. D’un côté, ceux dont l’enfance (voire plus) a été bercée par la célèbre bande-dessinée, de l’autre, ceux pour qui Tintin n’évoque rien de particulier si ce n’est un héros un peu vieillot. Ayant quasiment appris à lire avec les aventures du célèbre reporter, et même si mes souvenirs se font de plus en plus lointains, j’appartiens à la première catégorie, qui est forcément aussi la plus méfiante. Méfiante à l’idée de voir son héros prendre vie dans les bras d’Hollywood (pourtant, quand on voit ce que les Français ont fait d’Astérix, Lucky Luke ou encore Iznogoud, on se dit que ça ne saurait être pire), mais aussi méfiante de l’utilisation d’une technologie mal connue et mal comprise (à ce titre, je vous invite d’urgence à découvrir les explications musclées de Yannick Dahan).

Pourtant, le film séduit dès son générique, où comme un avant-goût de ce qui va suivre, Spielberg nous propose une introduction à l’univers de Tintin à l’aide d’ombres chinoises. Là où cela devient génial, c’est qu’il explose ce format « plat » par excellence pour le faire bouger dans l’espace, le tordre, le faire tourner et provoquer nos premiers accès de jubilation. Pour la suite, tout se tient en 2 mots : espace et mouvement. Libéré des contraintes physiques grâce à la technologie, Spielberg met en scène son aventure avec une virtuosité sans pareille. Chaque angle de vue semble destiné à nous faire prendre conscience des enjeux et de l’espace de la manière la plus claire et astucieuse possible. En parallèle, la caméra est sans cesse en mouvement pour nous faire ressentir l’action, sans jamais perdre en fluidité. Surtout, loin des tics inutiles d’un Fincher, Spielberg met sa mise en scène au service de son histoire et jamais la technique ne vient troubler l’effet produit. C’est d’autant plus marquant pendant les scènes d’action qui sont tout bonnement à couper le souffle. Un avion en perdition au-dessus de la mer, une bataille de pirates absolument épique, une course poursuite en moto composée d’un plan-séquence ébouriffant. Tout y est clair, lisible, pour un résultat d’une efficacité redoutable.
Contrairement à la plupart des films où la 3D est utilisée épisodiquement pour créer de vagues effets dignes de la pub Haribo, elle est parfaitement intégrée dans Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. Pas primordiale non plus, elle est là pour accentuer en permanence et de manière très fluide cette profondeur de l’espace et ce sens du mouvement.

Si le choix de la performance capture permet des merveilles de mise en scène, il s’avère également judicieux pour la représentation des personnages. Un film « traditionnel » aurait nécessité un grimage des comédiens aux limites du ridicule puisqu’on les aurait forcément reconnu, tandis qu’une animation 2D plate et fidèle n’aurait rien apporté par rapport aux dessins animés existants. Ici, la performance capture permet de séparer la performance des acteurs et leur identification. Non qu’il soit impossible pour un acteur de se faire totalement oublier derrière son personnage, mais la tâche est ici grandement simplifiée, et permet une symbiose visuelle parfaite entre les personnages et l’environnement extérieur (ce qu’on n’avait pas dans le pourtant bon La Planète des singes : les origines). L’exemple le plus flagrant est une fois de plus Andy Serkis, qui déploie à chaque film un charisme évident sans que l’on soit en mesure de reconnaître ses traits. Manque peut-être une once d’émotion dans le fond du regard de ces personnages, mais après tout, Tintin étant l’être asexué par excellence, on ne leur demande pas de tomber amoureux.

Du point de vue du tintinophile, la liberté prise avec l’oeuvre originale ne choque pas puisqu’elle permet d’introduire notamment le personnage d’Haddock de manière plus efficace. Après une ouverture un peu bavarde, on se retrouve vite emporté par une intrigue aux multiples rebondissements et un rythme sans le moindre temps mort. Les clins d’oeil se multiplient, à la fois à l’oeuvre d’Hergé mais aussi à celle de Spielberg (mention spéciale à la houpette de Tintin version Dents de la mer). Fait assez rare, la VF vaut le coup juste pour le plaisir d’entendre les insultes du capitaine Haddock (il case même « ornithorynque », ma préférée). Même s’il n’est pas pour moi le film de l’année, Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne réussit le pari d’être à la fois une superbe adaptation de son support d’origine et un film d’aventure virtuose et moderne comme on n’en avait pas depuis longtemps.

Le « ghost shot » :

Pour le ghost shot, comment ne pas parler de l’un des nombreux passages du film qui retranscrivent à merveille l’humour de la bande dessinée, comme ici les mirages du capitaine Haddock. En vitalisant l’oeuvre d’Hergé, Spielberg n’a pas oublié son côté burlesque. Deux rêves s’ouvrent devant une telle réussite : voir Tintin aller sur la Lune, et surtout voir Tryphon Tournesol prendre vie.

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La Planète des singes : les origines – Rupert Wyatt (2011)

Encore une fois, il faut se méfier des apparences. J’ai découvert l’existence de ce film à peine deux semaines avant sa sortie, par une imposante campagne d’affichage puis une bande-annonce à la VF catastrophique et pleine de spoilers vue en salles. Instantanément classé dans la catégorie blockbuster pompier, je ne serais sans doute jamais allé le voir sans un bouche à oreille étonnamment positif. Parfois, les surprises ont du bon.

Prequel au mythique La Planète des singes, le film se concentre sur les faits ayant permis aux singes de devenir aussi intelligents et de prendre le pouvoir sur les hommes. A la recherche d’un traitement contre Alzheimer qui pourrait sauver son père, un jeune scientifique (James Franco, ici sobre mais impeccable) met au point une substance permettant de régénérer les cellules du cerveau. Les tests sur des chimpanzés s’avèrent très concluants…

Premier point d’importance : les effets spéciaux. Cette question est au coeur du film puisque le personnage central n’est point le personnage du scientifique mais bel et bien celui du singe (Andy Serkis). Contrairement aux films précédents, point de prothèses ici (le procédé était impressionnant à l’époque des premiers films, catastrophique dans celui de Tim Burton, revoyez la tête de la pauvre Helena Bonham Carter pour vous en convaincre). Les singes sont cette fois numériques, créés à partir des performances d’acteurs en chair et en os. J’ai rarement été satisfait des animaux insérés numériquement dans un monde « réel » auparavant, l’effet étant tellement visible qu’il crée un décalage systématique et empêche l’immersion. C’est ce que j’ai crains dans les premiers plans. Pourtant, la qualité des textures mais encore plus l’expressivité des chimpanzés permet de passer très vite outre. L’utilisation de la performance capture permet de faire de chaque singe un personnage à part entière avec sa personnalité et sa gamme d’émotions. Et cela ne se réduit pas qu’au singe central, mais à tous les « protagonistes ». A leurs côtés, ce sont finalement les personnages humains qui nous paraissent insipides !

Le choix des singes numériques permet au réalisateur de se permettre des plans-séquences impressionnants suivant un ou plusieurs singes en pleine course. Parfois abusés (les petites roulades pour se réceptionner des chutes !), ceux-ci se révèlent particulièrement immersifs et agréables à suivre. Il est d’ailleurs amusant de voir comme il filme les singes en pleine pose, ce qui pourrait sembler caricatural avec des hommes mais donne ici au film un impact visuel assez particulier.  Autre moment de grâce, l’arrivée du singe dans le zoo est digne des meilleures thrillers carcéraux (un singe qui crie ça fait peur). Lors de la dernière partie très spectaculaire, on oscille entre plaisir devant l’ingéniosité de ces animaux qui déploient des chefs d’œuvre de stratégie (le tout montré de manière très lisible) et le regret d’une certaine exagération : les singes semblent tout à coup animés d’une invraisemblable force surnaturelle (le gorille attaquant un hélicoptère est digne de Mega Shark Vs Giant Octopus).

Autre plaisir provoqué par le film, celui-ci soulève quelques questions et paradoxes de science-fiction à l’ancienne (on note d’ailleurs quelques subtils clins d’œil au premier opus). Le traitement de la révolte des animaux est fait de manière plutôt intelligente : les personnages humains sont certes des caricatures (notamment les « méchants »), mais la manière d’évoluer des singes est assez fascinante et tient le spectateur en haleine jusqu’au bout. Je craignais d’ailleurs que le film veuille aller trop loin à la fin mais au contraire, sans spoiler, le film évoque la « chute » des hommes de manière très subtile et graphiquement réussie.

Le « ghost shot » :

Un plan qui marque d’abord par son excellente composition et son petit effet de surprise (on voit d’abord l’homme puis la caméra part en l’air), mais aussi par la symbolique qui s’en dégage. Pour la première fois, ce n’est plus un seul singe qui parait humain mais bel et bien tout le groupe de singes (avec la position debout), laissant entrevoir la possibilité crédible d’une véritable « civilisation ».

Question bonus : on a bien récompensé Nicole Kidman et son faux-nez, alors à quand un Oscar pour Andy Serkis ?