We need to talk about Kevin – Lynne Ramsay (2011)

Un voile blanc flotte au vent, évanescent. Il fait office d’écran protecteur devant l’horreur que nous découvrirons plus tard. Une foule baigne dans un liquide rouge sang avec bruit et fureur.  Au milieu de tout ça, Eva, personnage principal du récit à venir, évolue joyeuse, encore loin de se douter que cela ne durera pas car elle va donner naissance à un fils diabolique.

En deux séquences, sans dialogues et par le biais d’une forme audacieuse et maîtrisée, Lynne Ramsay pose ce que seront les figures fondatrices de son récit et de sa mise en scène : le hors champ qui dissimule l’horreur et la couleur rouge, leitmotive qui traversent le film, le structurent, contribuent à son atmosphère et au malaise qui les sous-tendent.

Le film entier est d’ailleurs caractérisé par un travail exceptionnel sur le cadre, qui appelle toujours l’ailleurs, le hors champ dans lequel se cache l’impensable. Souvent ce hors champ visuel devient un champ sonore très riche, évocateur. Soulignons par la même occasion le formidable travail de montage son, dont la richesse et la précision s’étendent jusqu’à l’accentuation de certains bruits du quotidien pour en faire naître un malaise, une étrangeté, une préfiguration du drame à venir. C’est diabolique et parfaitement brillant.

Il est par ailleurs impensable que le film soit reparti de Cannes sans le prix du scénario au vu de la mécanique froide et implacable que déploie le récit, sorte d’engrenage infernal digne des plus grandes tragédies grecques. Son originalité tient cependant au fait que le récit est ici déconstruit à la manière d’un puzzle géant et organique qui varie en fonction des flux de souvenirs du personnage principal. Ainsi, souvenirs réels et images mentales se mêlent allègrement, en traversant l’espace-temps avec une liberté et une audace sans pareille.

Pourtant nous ne sommes jamais perdus dans le récit. Chaque séquence vient s’imbriquer dans le mécanisme général et force la (re)lecture des scènes qui l’entourent, recomposant ainsi la trajectoire immuable qui a mené à la tragédie personnelle et collective autour de laquelle gravite le film. Car Kevin a commis l’irréparable. La découverte de cet événement est constamment repoussé, comme si l’on ne pouvait affronter frontalement l’horreur, comme si le doute sur ce qui s’était passé subsistait. On peut y voir un mimétisme du point de vue d’Eva qui refuse de voir et croire aux atrocités qu’à commises son fils et qui va devoir en affronter seule les conséquences.

Impossible donc ne pas s’attarder quelques instants sur la performance géniale de Tilda Swinton en mère désabusée, qui trouve en la personne d’Ezra Miller un partenaire aussi glaçant qu’efficace. Leurs échanges sont toujours parcourus par une onde de malaise prégnante et l’intensité de leur jeu ne laissera assurément personne indemne.

Lynne Ramsay revisite ici le motif de l’enfant diabolique et questionne ainsi la source du mal qui le caractérise : Est-il génétique ? Est-il dû à l’éducation (« Tu es méchante. On se demande de qui je tiens » déclare Kevin à sa mère) ? Ou bien est-il inné ? La réalisatrice ne répondra jamais à cette question, multipliant les éventualités sans jamais conforter une thèse en particulier. Le spectateur sera libre de l’interpréter à sa manière et de se faire sa propre opinion sur les racines du mal plongées en Kevin.

Cela rend le film encore plus dérangeant et nous laisse désemparés et abattus à la suite d’un final cathartique et émouvant. Un véritable film uppercut, qui vous hantera bien après la séance.

Le « ghost shot » :

 

Comme je le disais au début de cette critique, la couleur rouge traverse le film. Qu’il s’agisse de tomates, de peinture ou de sang, le rouge est partout, il inonde le cadre, colore la lumière et le récit, souille les façades et les personnages.  Chacune de ses apparitions crée le malaise.  A chaque fois que le personnage d’Eva tente de le faire disparaître, il revient à la charge, plus imposant encore, devenant ainsi un symbole récurrent de la tragédie à venir. Comme une vague inévitable qui engloutira tout sur son passage.

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Sunny – Kang Hyeong-cheol (2011)

Dénuée de star au casting, la comédie Sunny a pourtant constitué un énorme succès au box-office coréen, dépassant les 7 millions de spectateurs et attirant un public aussi bien constitué de jeunes que de ménagères. Les Parisiens pourront découvrir ce film dans deux semaines puisqu’il fera l’ouverture du Festival Franco-Coréen du Film 2011. Petit aperçu de ce qui vous attend.

Déjà auteur d’un gros succès (surprise) pour son premier film Scandal Makers, Kang Hyeong-cheol semble déjà maîtriser toutes les ficelles de la comédie populaire. Deux ingrédients majeurs : un sens du rythme à toute épreuve et une histoire à même de parler à toutes les générations. Dans son film précédent, il mettait en scène un trentenaire voyant débarquer chez lui sa fille, elle-même mère d’un petit garçon. Ici, il multiplie à nouveau les points de vue en superposant les mêmes personnages à deux époques de leur vie. Lorsqu’elle découvre que l’une de ses amies d’enfance est en train de mourir, Nami part à la recherche des autres filles de leur groupe. En parallèle, nous suivons Nami lors de son arrivée au lycée…

D’un côté, le film évoque la jeunesse et toute son insouciance, les amitiés lycéennes et les premières amours. De l’autre, la nostalgie et les espoirs déçus. Vu comme ça, la partie contemporaine pourrait sembler indigeste pour un public de moins de 40 ans mais il n’en est rien, d’une part puisque les épisodes comiques y sont également très présents, d’autre part parce que ce fil conducteur constitue le suspense principal du film (va-t-elle toutes les retrouver et que sont-elles devenues ?). Le choix des actrices est particulièrement bien effectué et leur jeu cohérent puisque l’on reconnait aisément le même personnage aux deux époques de sa vie.

Mais il est vrai que la partie se déroulant dans les années 80 est la plus savoureuse. Cela tient à plusieurs choses. D’abord, la vitalité qui s’en dégage : la gouaille et l’énergie de ces sept filles s’avère vite communicative. La première scène de classe donne le ton : la caméra se retrouve propulsée dans un bordel ambiant qu’elle parcourt de manière assez fascinante. L’esthétique des années 80 est soigneusement reconstitué et nous offre une véritable symphonie de couleurs et de looks improbables. Les « gangs » de lycéennes sont impitoyables et les conflits se règlent en matchs d’insultes assez savoureux. Souvent outrancier et exagéré, le film ne verse toutefois pas trop dans l’hystérie. Kang Hyeong-cheol ne recule devant rien : si le résultat est parfois raté (les quarantenaires qui ressortent leur uniforme pour aller rosser de la lycéenne, ridicule), il peut devenir totalement jubilatoire à force de grand n’importe quoi, comme lors de cette scène où un combat de lycéennes se retrouve mêlé à une violente répression d’émeutes étudiantes par le régime autoritaire !

La réalisation est ce qu’on pourrait qualifier de « punchy », toujours en mouvement et gratifiée de quelques travellings sympathiques. Kang Hyeong-cheol évite certains écueils insupportables des comédies coréennes d’aujourd’hui, notamment l’ajout intempestif d’effets visuels ou sonores (toujours juste s’autorise-t-il discret un rougissement des joues de l’héroïne), un bon point donc. On pourra regretter que le final verse dans la mièvrerie la plus profonde (défaut déjà présent dans son film précédent), mais une ultime pirouette chantée et dansée permet de clore le film sur une note joyeuse et une énergie communicative.

Le « ghost shot » :

Visiblement, Kang Hyeong-cheol a été marqué par La Boum étant jeune. Non content de rendre hommage au film français en reprenant quasi à l’identique l’une de ses scènes célèbres (à l’image comme au son), il reprend ce thème à plusieurs reprises, à la limite de l’obsession. Sa venue au FFCF sera l’occasion de lui demander à quel point ce film l’a traumatisé !

L’Apollonide, souvenirs de la maison close – Bertrand Bonello (2011)

L’Apollonide. C’est le nom d’une maison close parisienne à l’aube du XXème siècle. On y suit la vie de ses occupantes, entre rivalités, craintes, joies et douleurs. Du monde extérieur, on ne sait rien. La maison est close. L’Apollonide n’est pas un bordel joyeux. Dans cette prison dorée, la chair est triste et mélancolique. Mais elle apparaît belle et magnifiée sous le regard de Bertrand Bonello.

Cette maison des plaisirs, le cinéaste la traite comme un labyrinthe spatial et temporel. Sous la tutelle de son regard, la maison close devient ainsi un lieu de réminiscence où le passé se mélange au présent, aux rêves et aux fantasmes, sans que l’on puisse déterminer avec précision dans quel espace nous nous trouvons.

Les plus fidèles représentants de ce dispositif sont des séquences de split-screen qui miment une mémoire éclatée, en mélangeant allègrement les espaces et les temporalités, questionnant par-là même le récit et sa véracité, et nous plongeant dans une atmosphère instable, unique et vertigineuse.

Le film oscille constamment entre rêve et réalité, produisant sur le spectateur un véritable sentiment d’hypnose. Quelque chose semble constamment nous échapper alors qu’à l’écran les tableaux se suivent et se répètent inexorablement. Les passes s’enchaînent, tout en étant pourtant chacune différente de la précédente. La maison de tolérance apparaît alors comme un purgatoire où déambuleraient des spectres condamnés à donner du plaisir aux autres sans jamais pouvoir assouvir le leur.

Car L’Apollonide est avant tout un film d’atmosphère, qui se vit et se ressent, plus qu’il ne s’intellectualise. C’est là, la véritable réussite du film, qui nous plonge au cœur du quotidien de jeunes prostituées, interprétées par une magnifique troupe de jeunes actrices.

Ces jeunes femmes, Bonello les scrute, les dénude, les étudie sous toutes les coutures comme pour mieux essayer de cerner ce qui se cache au-delà de leur apparence.  L’Apollonide est un magnifique film sur ces femmes. En scrutant leur chair, le cinéaste cherche à dévoiler leur âme. « Les hommes n’ont que des secrets mais pas de mystères » entendrons nous à deux reprises dans la bouche des personnages. Il en est tout l’inverse de ces jeunes femmes, évanescentes et inaccessibles.

Le film entier est empreint d’une lancinante poésie, et malgré sa sensualité et sa cruauté ponctuelle, il en émane un doux parfum de nostalgie. Bertrand Bonello tend sans cesse vers la création d’une esthétique unique, qui amène discrètement son film vers des sommets de virtuosité. Il signe ainsi son film le plus généreux, le plus sensible, sûrement un des plus abouti.

Dans la séquence finale, la maison se referme sur elle-même alors définitivement close mais pour mieux s’ouvrir sur le monde, qu’elle contamine. Le sous-titre du film : « Souvenirs de la maison close », prend alors tout son sens. A nouveau, une époque se termine, une autre débute. Et pourtant, à part les méthodes, rien ne change sur le fond.  Par ce geste abrupt, Bertrand Bonello politise son film et l’ouvre à une réflexion sur l’impossible abolition de la prostitution, qui apparaît comme une utopie. On en ressort secoués et éblouis.

« Le ghost shot » :

Ce plan hautement symbolique est le reflet direct du style poétique de Bertrand Bonello et de sa virtuosité. Il ne faudra rien de plus que ce plan d’un pétale de rose qui se fane et qui tombe pour évoquer la chute d’un monde et la fin d’une époque. Saisissant.

The Artist – Michel Hazanavicius (2011)

Il fallait le faire. A l’ère de la 3D et de la course à l’armement dans les salons, Michel Hazanavicius a surpris son monde lors du dernier festival de Cannes en débarquant avec The Artist, un film muet, en noir et blanc et en 4:3. Un pari risqué qui s’avère pourtant une réussite.

The Artist, c’est l’histoire de Georges Valentin, une star du cinéma muet. Adulé par le public, rien ne semble l’arrêter, pas même l’arrivée du cinéma parlant qu’il juge ridicule. Pourtant, c’est bien le début de sa déchéance et le public s’éprend vite de la belle Peppy Miller, une ancienne de ses admiratrices ensuite engagée comme figurante sur l’un de ses tournages.

Si l’on considère uniquement l’aspect pastiche des films de l’époque, The Artist est une réussite. La reconstitution du Hollywood de la fin des années 20 est saisissante, la manière de filmer mais aussi la musique sont parfaitement dans le ton, les références cinéphiliques s’accumulent… Un point particulièrement délicat et brillamment réussi ici est le jeu des acteurs. Jean Dujardin, justement récompensé du Prix d’interprétation masculine à Cannes, est sidérant d’aisance à l’écran. Drôle sans être parodique ni grimaçant, si ce n’est lorsqu’il joue un film dans le film, il réussit la prouesse de se faire oublier derrière son personnage : on n’a pas la sensation d’assister à un show Dujardin, on vit juste l’histoire d’un immense comédien muet. Bérénice Bejo m’a peut-être encore plus surpris : elle déploie un charisme éclatant à chacune de ses apparitions, s’imposant avec évidence comme une starlette hollywoodienne en puissance. A-t-elle raté son époque ? Espérons qu’à l’avenir on la retrouvera dans des rôles à la hauteur de ce talent.
Michel Hazanavicius a eu également l’intelligence de faire appel à des comédiens « du cru » pour les seconds rôles, comme l’immense John Goodman, Malcolm McDowell ou encore James Cromwell, qui donnent une âme supplémentaire au film. Et que dire du chien si ce n’est qu’il remporta à Cannes une Palm Dog méritée.

Mais ce seul aspect ne serait pas suffisant pour faire de The Artist un grand film et autre chose qu’un brillant exercice. Heureusement, Michel Hazanavicius a eu l’intelligence de bâtir un scénario qui lui permette de donner une dimension moderne à son film. Plutôt que d’ajouter à la reconstitution une histoire au premier degré, il a basé son récit sur l’arrivée du cinéma parlant, multipliant ainsi les mises en abyme et ajoutant une profondeur intéressante au film. Il se permet même lors d’une géniale scène de rêve de dérégler son dispositif de manière totalement ludique et anachronique. Par moments, notamment avec ce rêve, il lorgne carrément du côté de Lynch et ses visions inquiétantes. Une autre idée lumineuse est de filmer l’amour naissant entre George Valentin et Peppy Miller à travers les différentes prises ratées d’une même scène : il se passe réellement quelque chose de magique à l’écran, mélange d’amour et de cinéma.

Mentionnons tout de même une grosse baisse de rythme dans la deuxième partie du film, à mesure que George Valentin sombre dans la dépression. Le film se fait alors moins inventif, la musique plus répétitive et l’attention se relâche. Heureusement, The Artist se ressaisit finalement pour nous offrir une conclusion absolument jubilatoire pour peu qu’on soit fan de claquettes (ce qui est mon cas je l’avoue). With Pleasure.

Le « ghost shot » :

Ce plan illustre bien la superposition ludique des niveaux et le jeu constant du film autour du son : George Valentin s’observe jouer, George Valentin commente sa prestation dans un autre film muet sans qu’on puisse l’entendre, nous voyons toujours sans l’entendre George Valentin découvrir le premier film parlant… (voir le film en présence de l’équipe ajoute d’ailleurs un niveau supplémentaire assez amusant).

Carré blanc – Jean-Baptiste Leonetti (2011)

Film français d’une audace rare (ce qui lui a valu une sortie punitive et confidentielle dans 12 salles françaises dont 3 parisiennes), Carré Blanc raconte l’itinéraire de deux orphelins qui évoluent dans un monde futuriste déshumanisé et déshumanisant.

C’est un récit complexe et mystérieux, rempli de symboles. On ne peut s’empêcher de penser aux classiques d’anticipation américains que sont THX 1138 et Soleil Vert mais Carré blanc ne plie pas sous le poids de ces références et Jean-Baptiste Leonetti parvient même à s’en dégager en tenant sa ligne directrice et en créant son propre style, magistral.

Carré blanc est en effet un profond choc esthétique, servi par une direction de la photographie orientée sur le travail du clair-obscur, qui met en lumière, et surtout en ombres, certaines zones du cadre, rappelant par-là même que ce qui est caché, est tout aussi important ou plus encore, que ce qui se voit.

Le travail effectué sur le montage, notamment sur la figure de la répétition et sur les nombreux angles de vues, dynamisent le récit mais donnent aussi l’impression d’un point de vue omniscient, d’une constante surveillance des personnages sous tous les angles.

La mise en scène est parfaitement maîtrisée et fait une utilisation habile du hors champ et de la suggestion, renforcée par un travail de précision sur le cadre,  notamment dans les accès de violence crue qui surgissent de manière imprévisible au long du récit.

La présence d’une société déshumanisée, aux règles strictes est constamment évoquée sans jamais avoir recours aux effets spéciaux. Cela est dû à un excellent travail sur le son. L’univers du film existe avant tout hors champ, et le son est sa principale traduction « In ».  Il élargit notre perspective et notre compréhension du monde qui entoure les personnages.

Sami Bouajila et Julie Gayet sont magistraux dans leur composition de personnages déshumanisés, comme vidés de leur énergie vitale. Zombies modernes dans un monde fait de béton et de verre. Ici même le sentiment de la chair semble avoir disparu.  Elle est glacée.  Même dans la mort, les cadavres étant évacués dans des sacs hermétiques et congelés, comme si leur dimension organique, ce tas de chair inerte disponible, ne pouvait exister.

Malgré toutes ces qualités le film laisse un sentiment d’inabouti, comme si le réalisateur, embarrassé par l’ampleur de son propos, décidait d’y mettre fin brutalement de peur de se faire dépasser.  Je pense qu’il n’en est en fait rien, mais un vague sentiment d’inachevé persiste néanmoins à la fin de la séance. Il ne manquait pourtant pas grand chose à ce Carré blanc pour être un véritable chef-d’œuvre.

On insistera tout de même sur l’exploit que représente déjà la sortie de ce film français audacieux, véritable hymne à l’amour et à la vie cachée sous ses airs épurés et glaciaux. Ne vous y trompez pas, Carré blanc est, sans aucun doute, la révélation d’un cinéaste majeur.  Un véritable acte de résistance. Un film qui vous hante.

« Le ghost shot » :

J’ai choisi ce plan car il représente une des nombreuses épreuves absurdes (et pourtant au final, logiques !) que fait passer le personnage de Philippe à ses « patients ». Il se dégage de ce plan, comme des séquences en question, une étrangeté et un puissant sentiment d’inconfort.

Revenons plus précisément à ce plan. Une tension globale y est déjà disséminée par des jeux de contraires : l’ombre opposée à la personne physique, l’ombre  la lumière, le noir au blanc, le champ au hors champ. Cela confère au plan sa dynamique et son aura de mystère, tout en le chargeant d’une grande puissance esthétique.

Super – James Gunn (2010)

Encore une excellente surprise à l’Etrange Festival ! Demi-surprise en réalité puisque sur le papier, la perspective de voir Rainn Wilson (l’inénarrable Dwight Schrute dans la série The Office) s’improviser super-héros du dimanche en compagnie d’Ellen Page était quand même pour le moins prometteur. Il interprète donc ici Frank Darbo, honnête citoyen vivant tranquillement avec son ex-junkie de femme (Liv Tyler, ridée, beaucoup mieux que dans la pub Givenchy). Mais un jour, celle-ci le quitte pour un petit parrain de la drogue (Kevin Bacon, qui aurait sa place chez les Coen avec ce rôle). Désespéré, il décide d’endosser le rôle du justicier masqué The Crimson Bolt.

Super est habilement construit, s’appuyant sur un récit en trois parties marquant la progression du personnage vers son objectif final. La première introduit Darbo et sa réaction au choc que constitue le départ de sa femme. Ceux qui connaissaient déjà Rainn Wilson ne seront pas trop dépaysés. Il incarne encore une fois un personnage psychologiquement en marge de la société, guidé par une naïveté affectant le moindre de ses jugements, même s’il le fait ici de manière moins démonstrative que dans The Office. Son interprétation parfaitement sérieuse et pince-sans-rire fait mouche à de multiples reprises : l’un de ses premiers réflexes est donc d’aller voir la police pour porter plainte contre l’homme qui lui a « volé » sa femme. Filmé avec une caméra portée, le film évoque alors un cinéma indépendant plus « sérieux », l’humour absurde en plus.

La deuxième partie voit Darbo se transformer en super-héros et rend le film de plus en plus jouissif. D’abord, Super fourmille de références et de clins d’oeil à la culture comics et nous gratifie de quelques discussions philosophiques assez jouissives à propos des super-héros comme l’efficacité de leur armes ou la qualité de leurs sidekicks. Sur un ton parodique, le film joue beaucoup sur la mythologie associée aux super-héros, et le décalage entre cette vision fantasmée et la réalité. Ainsi lorsque The Crimson Bolt débarque dans les rues pour mettre fin à la terreur, il trouve celles-ci étonnamment calmes. Il est également confronté à des ennemis plus forts que lui, doit préserver son identité malgré les suspicions de ses amis, etc. Autant de situations absurdes et décalées qui s’amusent du genre.

Le rapport à la violence dans le film est également très particulier. D’un côté la naïveté des personnages fait pencher le récit vers la fable, de l’autre elle les rend également inconscients dans l’usage de la violence. On a donc ce contraste entre un personnage en apparence incapable de faire du mal à une mouche et un super-héros qui explose la tronche de pédophiles à coup de clé anglaise sur une musique enjouée. Violence outrancière, sexe, satire religieuse, le film surprend par sa liberté de ton pour ce genre de cinéma américain.

Mais le meilleur arrive dans la dernière partie, qui laisse la part belle au duo que forment Rainn Wilson avec Ellen Page. Introduite dès la deuxième partie, celle-ci finit par combattre le crime aux côtés de The Crimson Bolt. Elle sera donc Boltie, et elle sera hystérique ! Aussi hystérique que jubilatoire dès qu’elle enfile son costume, Ellen Page crève l’écran. Il faut la voir en train de lacérer un gangster munie de griffes géantes tout en s’esclaffant bruyamment ou essayer d’aguicher Rainn Wilson lors d’une scène culte qui constitue le climax du film. Elle ne vampirise pas non plus son partenaire : leurs différences les rendent parfaitement complémentaires. C’est peut-être le côté masqué, mais ce couple m’a évoqué celui formé par Thora Birch et Steve Buscemi dans Ghost World (c’est dire si j’ai aimé !). Car le film n’est pas que drôle, c’est aussi un hommage aux freaks, fantasque et teinté de mélancolie.

Le « ghost shot » :

Une fois n’est pas coutume, j’ai choisi un plan un peu particulier puisqu’il s’agit du générique du début du film, entièrement en dessin animé. Avec son aspect crayonné, il présente les personnages du film en chanson, réussissant déjà à faire rire. Au cours du film, plusieurs plans mettant en scène The Crimson Bolt en pleine action sont également superposés à des dessins, le transformant en vrai personnage de comic book.

Blackthorn – Mateo Gil (2011)

Blackthorn est basé sur un postulat de départ plutôt simple : passé pour mort depuis près de vingt ans, Butch Cassidy, hors-la-loi légendaire, coule une existence paisible en Bolivie, sous le nom de James Blackthorn. Mais un évènement imprévu va l’amener à mener une dernière chevauchée, épique et dangereuse…

Blackthorn est un western crépusculaire qui se démarque de ses pairs. En privilégiant la psychologie de son personnage principal éponyme, plutôt que d’explorer les arcanes du mythe américain, Mateo Gil fait un choix fort et audacieux. Cette volonté de rupture des codes inhérents au western « classique » est assumée dès le choix du lieu où se déroule le récit, à savoir l’Amérique du Sud.

Ainsi, aux déserts conventionnels et aux villes surpeuplées dont la vie tourne autour d’un saloon et d’un bureau du shérif, Mateo Gil privilégie ici l’épure et les grands espaces sauvages dans lesquels viennent se perdre ses personnages. Il repousse ainsi les frontières de l’Amérique cinématographique.

L’ambition du film s’étend jusqu’à son récit, rempli de surprises et néanmoins très maîtrisé. Blackthorn se construit entièrement autour de la notion d’amitié(s) et de respect entre les hommes et flirte même parfois avec la charge politique (la présence des indiens, pour la plupart exploités).

Cette propension se retrouve jusque dans la mise en scène, mimétique des rapprochements et éloignements des protagonistes. En effet, les cadres se resserrent au fur et à mesure des liens qui se tissent entre les deux hommes, ou s’élargissent pour mieux marquer la distance qui s’installe entre eux. De même, le scénariste du film, Miguel Barros, a réussi à trouver un parfait équilibre entre scènes d’action et scènes plus contemplatives et psychologiques visant à caractériser les personnages et à leur donner une profondeur bienvenue.

Seul point portant à discussion, la présence de flashbacks parsemés dans le récit de manière plus ou moins habile. Leur première irruption est assez brute et maladroite et laisse présager une lourdeur de propos. Mais, au final, ces passages éclairent avec parcimonie des zones d’ombre du passé de Blackthorn et viennent par touches successives enrichir la caractérisation du personnage.

L’autre grande force de Blackthorn, c’est sa mise en scène qui fait souvent appel au grand angle et aux plans larges pour mieux représenter les grands espaces que représentent les  magnifiques décors naturels du film. Ces derniers sont par ailleurs mis en valeur par une direction de la photographie très aboutie mais jamais maniériste et  par un très beau travail du cadre.

Mais ces espaces prennent toute leur valeur lorsqu’ils sont occupés par les personnages principaux qui semblent parfois s’y dissoudre, comme si ces endroits sauvages qui s’étendent à perte de vue autour des deux hommes, restaient indomptables,  et ne représentaient que des lieux de transition dans lesquels on ne peut séjourner de manière prolongée. Hypothèse qui trouve un écho direct dans la vie du protagoniste brillamment interprété par Sam Shepard, qui livre ici une composition magistrale et magnétique d’une légende bien vivante.

En revisitant ici le western avec un style très européen, Mateo Gil  y apporte un nouveau souffle et en consacre le renouveau. Il redonne ainsi ses lettres de noblesse à un genre dont on pensait avoir tout vu, à tort.  Une réussite.

Le « ghost shot » :

Ce plan est issu d’une longue et magnifique séquence  qui se déroule dans un désert de sel. Mateo Gil y revisite le concept de la course poursuite en plaçant ses personnages dans un décor qui confine à l’abstraction et en choisissant de les y perdre à l’aide de courtes focales et de plans d’ensemble. Cette absence relative de décor permet au réalisateur de  mieux mettre en valeur ses personnages et de déployer une mise en scène ample et ingénieuse.

Il s’agit aussi clairement d’une vision toute particulière du mythe de la frontière lors de la conquête de l’Amérique par les pionniers, qui ici,  tourne à l’épreuve physique et psychologique, et confine presque au métaphysique. Ce qui n’est pas sans évoquer le fabuleux Gerry de Gus Van Sant.