Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne – Steven Spielberg (2011)

Il y aura forcément deux types de spectateurs devant Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. D’un côté, ceux dont l’enfance (voire plus) a été bercée par la célèbre bande-dessinée, de l’autre, ceux pour qui Tintin n’évoque rien de particulier si ce n’est un héros un peu vieillot. Ayant quasiment appris à lire avec les aventures du célèbre reporter, et même si mes souvenirs se font de plus en plus lointains, j’appartiens à la première catégorie, qui est forcément aussi la plus méfiante. Méfiante à l’idée de voir son héros prendre vie dans les bras d’Hollywood (pourtant, quand on voit ce que les Français ont fait d’Astérix, Lucky Luke ou encore Iznogoud, on se dit que ça ne saurait être pire), mais aussi méfiante de l’utilisation d’une technologie mal connue et mal comprise (à ce titre, je vous invite d’urgence à découvrir les explications musclées de Yannick Dahan).

Pourtant, le film séduit dès son générique, où comme un avant-goût de ce qui va suivre, Spielberg nous propose une introduction à l’univers de Tintin à l’aide d’ombres chinoises. Là où cela devient génial, c’est qu’il explose ce format « plat » par excellence pour le faire bouger dans l’espace, le tordre, le faire tourner et provoquer nos premiers accès de jubilation. Pour la suite, tout se tient en 2 mots : espace et mouvement. Libéré des contraintes physiques grâce à la technologie, Spielberg met en scène son aventure avec une virtuosité sans pareille. Chaque angle de vue semble destiné à nous faire prendre conscience des enjeux et de l’espace de la manière la plus claire et astucieuse possible. En parallèle, la caméra est sans cesse en mouvement pour nous faire ressentir l’action, sans jamais perdre en fluidité. Surtout, loin des tics inutiles d’un Fincher, Spielberg met sa mise en scène au service de son histoire et jamais la technique ne vient troubler l’effet produit. C’est d’autant plus marquant pendant les scènes d’action qui sont tout bonnement à couper le souffle. Un avion en perdition au-dessus de la mer, une bataille de pirates absolument épique, une course poursuite en moto composée d’un plan-séquence ébouriffant. Tout y est clair, lisible, pour un résultat d’une efficacité redoutable.
Contrairement à la plupart des films où la 3D est utilisée épisodiquement pour créer de vagues effets dignes de la pub Haribo, elle est parfaitement intégrée dans Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. Pas primordiale non plus, elle est là pour accentuer en permanence et de manière très fluide cette profondeur de l’espace et ce sens du mouvement.

Si le choix de la performance capture permet des merveilles de mise en scène, il s’avère également judicieux pour la représentation des personnages. Un film « traditionnel » aurait nécessité un grimage des comédiens aux limites du ridicule puisqu’on les aurait forcément reconnu, tandis qu’une animation 2D plate et fidèle n’aurait rien apporté par rapport aux dessins animés existants. Ici, la performance capture permet de séparer la performance des acteurs et leur identification. Non qu’il soit impossible pour un acteur de se faire totalement oublier derrière son personnage, mais la tâche est ici grandement simplifiée, et permet une symbiose visuelle parfaite entre les personnages et l’environnement extérieur (ce qu’on n’avait pas dans le pourtant bon La Planète des singes : les origines). L’exemple le plus flagrant est une fois de plus Andy Serkis, qui déploie à chaque film un charisme évident sans que l’on soit en mesure de reconnaître ses traits. Manque peut-être une once d’émotion dans le fond du regard de ces personnages, mais après tout, Tintin étant l’être asexué par excellence, on ne leur demande pas de tomber amoureux.

Du point de vue du tintinophile, la liberté prise avec l’oeuvre originale ne choque pas puisqu’elle permet d’introduire notamment le personnage d’Haddock de manière plus efficace. Après une ouverture un peu bavarde, on se retrouve vite emporté par une intrigue aux multiples rebondissements et un rythme sans le moindre temps mort. Les clins d’oeil se multiplient, à la fois à l’oeuvre d’Hergé mais aussi à celle de Spielberg (mention spéciale à la houpette de Tintin version Dents de la mer). Fait assez rare, la VF vaut le coup juste pour le plaisir d’entendre les insultes du capitaine Haddock (il case même « ornithorynque », ma préférée). Même s’il n’est pas pour moi le film de l’année, Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne réussit le pari d’être à la fois une superbe adaptation de son support d’origine et un film d’aventure virtuose et moderne comme on n’en avait pas depuis longtemps.

Le « ghost shot » :

Pour le ghost shot, comment ne pas parler de l’un des nombreux passages du film qui retranscrivent à merveille l’humour de la bande dessinée, comme ici les mirages du capitaine Haddock. En vitalisant l’oeuvre d’Hergé, Spielberg n’a pas oublié son côté burlesque. Deux rêves s’ouvrent devant une telle réussite : voir Tintin aller sur la Lune, et surtout voir Tryphon Tournesol prendre vie.

Poulet aux prunes – Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud (2011)

Poulet aux prunes est un film qui parle d’amour et de passion : la passion d’un homme en amour et l’amour d’un homme pour sa passion. Premier film mêlant des prises de vues réelles à l’animation, et deuxième réalisation pour les créateurs du formidable Persépolis, Poulet aux prunes conte l’histoire de Nasser Ali Kahn, grand violoniste, qui décide de mourir après la destruction de son violon. Alors qu’il est décidé à attendre la mort, allongé dans son lit, il repense à sa vie, et fantasme l’avenir de ses enfants. Peu à peu se dessine la cartographie de sa vie, sous-tendue par un lourd secret, à la source de son mal-être.

C’est un récit sombre, nostalgique et parfois amer que nous donnent à voir Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, mais, celui-ci est loin d’être plombant. Ils livrent un conte unique et poignant empreint d’un humour bienvenu. Ce dernier toujours très juste, survient au sein des moments tragiques, et apporte une légèreté bienvenue à des thèmes parfois durs, leur conférant ainsi un impact et une profondeur plus importants.

Le récit est caractérisé par sa liberté de ton et son audace. Les auteurs se jouent des conventions et mélangent allègrement les genres au service de leur propos. On tirera notamment notre chapeau à la séquence de sitcom américain,  très référencée et absolument hilarante. La narration, déconstruite, mélange allègrement les strates temporelles, se permettant même quelques digressions fantasmatiques, tout à fait réjouissantes, en cours de route. Les auteurs livrent une histoire épurée et simple, poignante et magnifique, d’une modernité exemplaire.

Leur univers cinématographique n’est d’ailleurs pas sans évoquer celui de Fellini dans sa manière de mélanger fantasmes et réalité, de faire l’apologie de l’imaginaire et d’user de décors « carton-pâte ». Ils rendent par ailleurs hommage à ce grand réalisateur dans une scène fantasmatique de plaisir où Nasser Ali disparaît dans l’énorme poitrine d’une Sophia Loren fantasmée.

De manière générale on ressent très bien l’influence de la bande-dessinée, tant dans la mise en scène (notamment par l’emploi d’un narrateur en voix off,) que dans la narration et le montage à l’occasion de transitions inventives et élégantes d’une scène à l’autre. Le tout est doublé d’un recours fréquent à l’animation qui loin de créer une rupture esthétique, vient nourrir la direction artistique du film et lui confère son statut unique et son charme particulier.

Saluons également la performance des comédiens, tous excellents, et parfois utilisés dans des contre-emplois magnifiques. Mention spéciale à Edouard Baer pour son interprétation novatrice de Azraël. Je tiens également à faire un focus sur la merveilleuse séquence de montage finale, muette, qui livre la clé de l’histoire et reconnecte les époques de manière poétique et magistrale par le biais de tableaux, séparés par des ellipses audacieuses et bien pensées.  Ne forçant pas la main du spectateur mais l’accompagnant avec naturel et douceur vers la révélation poignante du final.

Envoûtant et magique, pittoresque, dépaysant, charmant, les superlatifs ne manquent pas pour qualifier ce Poulet au prunes où fantaisie et fantastique se côtoient pour livrer un récit enlevé et plaisant sans une seule seconde d’ennui. Poulet aux prunes est un enchantement. A la fin du repas, on demande du rab’.  Si Persépolis était l’entrée et Poulet au prunes le plat de résistance, on attend avec impatience le dessert.

Le « ghost shot » :

Ce plan, très graphique, fait partie d’une séquence hilarante où Nasser Ali envisage plusieurs manières de mourir.  On y ressent toute l’influence de l’univers de la bande-dessinée dont sont issus les auteurs, notamment dans son aspect graphique. Le contraste entre le sujet grave qu’est le suicide, et son traitement narratif et visuel provoque de bons moments de fous rires et sont caractéristiques du ton employé par Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud. Ils arrivent ici à créer le tour de force de traiter de sujets sombres avec un humour féroce, apportant légèreté et profondeur au drame.

Courts-métrages du FFCF 2011 – Top 5

Ghost Shots a connu une petite période de calme due à l’implication de ses membres dans la 6ème édition du Festival Franco-Coréen du Film qui s’est achevée mardi dernier. En prolongement, je reviens sur la sélection court-métrage et vous livre mon Top 5 de spectateur. Sachez qu’il est toujours possible de visionner ces courts en ligne sur Mubi, et cela jusqu’au 30 octobre. Allez donc découvrir ceux-là en urgence pendant qu’il en est encore temps !

Mentions honorables :

– Pest de Kim Young-soo, pour sa manière de filmer ces gigantesques appartements de manière inquiétante et futuriste, et parce que son héroïne a trop la classe (cf image ci-dessous).

The Death of a Good Neighbor de Zhang Dong-kook, parce qu’il contient l’une des scènes de sexe les plus hystériques et hilarantes que j’ai vues depuis longtemps !

5ème : Bad Education de Koh Su-kyung

Ce film démarre comme une caricature des Bisounours avec l’arrivée d’un gentil professeur remplaçant dans une petite école de province fleurie. Mais très vite, le film surprend là où on ne l’attend pas : du côté de ces mignonnes petites créatures que sont les enfants. Ces derniers, complètement matures et lucides sur la société, créent un contraste saisissant et plein d’humour noir avec la niaiserie apparente du professeur, renforcée par une réalisation appuyant son surjeu comme tiré d’un manga. Les deux univers s’affrontent pour notre plus grand plaisir jusqu’à une chute tout aussi savoureuse.

4ème : Dart de Cho Sung-bin & Haam Kisoo

Ce qui frappe dans ce court-métrage d’animation, c’est d’abord sa qualité technique. En effet, celle-ci est absolument époustouflante. J’ai lu et entendu des comparaisons avec Pixar : ça n’est effectivement pas usurpé tellement les graphismes n’ont rien à envier aux productions américaines (d’ailleurs, un lampadaire s’allumant dans la rue m’a semblé être un clin d’oeil assez explicite). Mais parler du seul aspect technique serait bien trop réducteur : le film se vit à un rythme effréné entre cascades virevoltantes et humour omniprésent. Les deux personnages deviennent très vite attachants et le film se paye même le luxe d’un happy ending grandiloquent avec une touche d’émotion. Une sacrée carte de visite pour le jeune Eliot Animation Studio !

3ème : Cosmic Man de Lee Han-bit

Cosmic Man abandonne de son côté la narration classique pour se concentrer sur le pur impact émotionnel, les sensations brutes. Magistralement servi par une superbe bande-son post-rock (pour les amateurs, elle est signée ninaian, ex Sokot Band aka 우리는 속옷도 생겼고 여자도 늘었다네) et des effets visuels très réussis, le film met en scène deux évènements (d’abord l’atterrissage d’un vaisseau spatial, puis la rencontre de deux individus) comme deux lentes montées d’adrénaline allant crescendo. La seconde partie possède encore plus d’impact que la première et le film se vit dans une sorte de transe. Pour tout dire, l’ambiance sur la fin m’a rappelé Le Guerrier Silencieux de Nicholas Winding Refn. Et même si l’on peut qualifier ce court d’exercice de style, il n’en reste pas moins une vraie réussite.

2ème : Space Radio de Kim Da-hye

S’il y a un film qui m’a particulièrement touché, c’est bien celui-là. Ce court-métrage d’animation réalisé par une étudiante de la Korea National University of Arts (KNUA) met en scène un petit chien dans un vaisseau spatial. Celui-ci s’ennuie un peu et essaye désespérément de capter quelque chose avec sa radio. Les dessins sont faits « à l’ancienne », en 2D sans trop de détails superflus mais sans pour autant être simplistes. Que ce soit le chien, complètement adorable, si expressif alors qu’il est pourtant dépourvu d’yeux (chez lui l’expression passe plutôt par les oreilles !), ou les petites créatures qui peuplent l’espace et le vaisseau, on est émerveillés par tant de poésie. D’abord, tout ceci se révèle charmant et amusant. Mais lorsqu’enfin quelques notes s’échappent de la radio, lorsque le son se joint enfin à l’image, c’est bel et bien l’émotion qui nous saisit et ne nous lâche plus jusqu’à la fin.

Il est d’ailleurs assez amusant de constater que Space Radio et Cosmic Man possèdent beaucoup de points communs même si le traitement est complètement opposé. 2011, une année cosmique pour le court-métrage ? Space Radio a remporté de loin le Prix Mubi 2011, remis au film le plus populaire sur la plate-forme.

1er : Make Up de Hyun Jeong-jae

C’est le dernier film de la sélection que j’ai découvert, après qu’il ait reçu le Prix du Jury 2011. J’avais quelques craintes, d’abord dues à sa durée, mais aussi parce que les films primés en festival ont souvent tendance à me décevoir. Et pourtant, dès les premiers plans du film, on sent qu’on est en face d’un objet qui sort du lot. La mise en scène est sublime : chaque plan, chaque cadre semble avoir été idéalement composé. C’est d’abord frappant et agréable d’un point de vue esthétique, mais on se rend compte petit à petit que cette mise en scène nous emmène quelque part, à travers un monde de plus en plus inquiétant, aux frontières de la folie. Le coup de génie du réalisateur, c’est son sens du détail, son utilisation répétitive des objets (le ventilateur), des reflets et surtout de cette musique de téléphone qui vient rythmer la perte de repères progressive de son héroïne. On pense à Lynch, on pense aussi beaucoup à Aronofsky : en somme, Make Up est une sorte de petit Black Swan, moins démonstratif mais tout aussi troublant. Au final, le film captive, passionne et envoûte encore longtemps après sa vision. Chapeau bas.

A noter que ces trois derniers films sont tous issus de la KNUA, ce qui dénote du niveau extrêmement élevé des productions de l’école cette année. Quand on pense également que deux des films les plus intéressants de la sélection long-métrage (Bleak Night, End of Animal) ont été produits par une autre école, la KAFA, on se dit que le cinéma coréen nous réserve encore de belles promesses pour l’avenir !

Drive – Nicolas Winding Refn (2011)

Cascadeur le jour, chauffeur impliqué dans des braquages la nuit, un jeune homme anonyme surnommé « le driver »,  se retrouve impliqué par amour dans un règlement de compte mafieux. Il n’a pas alors plus d’autre choix que de faire face, traquer et éliminer ses ennemis au prix de nombreux sacrifices.

Drive est un film de genre qui prend les atours d’un hommage aux séries B des années 80 : typographie rose, musique électronique teintée de mélancolie et de nostalgie, références appuyées au genre particulièrement aux films de gangsters, sur lesquels plane constamment l’ombre de Martin Scorcese et Michael Mann.

Le récit est régit par une tension qui ne retombera jamais, même dans les scènes de romance et qui se traduit narrativement par un sens aiguisé de l’ellipse, à l’image de séquences de course-poursuite brèves et intenses. Que ce soit dans l’écriture ou dans le montage (qui, rappelons-le est souvent une étape de réécriture du film) rien ne dépasse, il ne reste que l’utile, le nécessaire au bon déroulement du récit.

Ce dernier est resserré autour de ses personnages et de manière, certes linéaire, mais parfaitement maîtrisée, déploie son arc dramatique principal avec confiance et détermination. Dès lors, impossible de ne pas être embarqué dès l’introduction, sèche et implacable, dans ce récit d’une simplicité désarmante servi par une mise en scène virtuose justement récompensée à Cannes.

Ce qui marque le plus dans la réalisation de Nicolas Winding Refn c’est sa grâce. Chaque plan semble avoir été chorégraphié et habité d’une puissance inhabituelle. L’effet produit sur le spectateur est hypnotique. Le réalisateur reste au plus près de ses personnages et réussit le tour de force de ne jamais verser dans le cliché.  L’exemple le plus concret en est la relation amoureuse qui prend place progressivement entre « le driver » et sa voisine. Cette romance caractérisée par l’emploi du ralenti et du silence, semble alors être vécue au présent perpétuel par les protagonistes. Comme s’ils se trouvaient hors du temps, dans un endroit où leurs solitudes mutuelles s’effaceraient au profit de leur idylle.

Mais l’harmonie de ces instants de grâce évanescents est régulièrement perturbée et pervertie par l’irruption aussi soudaine que brutale de la violence. Cette violence sèche et crue est néanmoins très stylisée, sans jamais être glorifiée, par l’usage de ralentis et de très courts gros plans au contenu percutant. Ces moments, apparaissent comme des ruptures brutales dans le récit. Et bien que leur teneur soit « choquante », il s’en dégage une sorte de poésie mélancolique, notamment due à la formidable interprétation des comédiens, dont les personnages doivent faire face aux conséquences de leurs actes, alors qu’ils sont placés au sein d’une spirale infernale de violence et de mort.

Ceci est particulièrement vrai pour le personnage du « driver » qui est traité comme un véritable super-héros en devenir. Il en présente tous les aspects caractéristiques : une double vie/double identité accompagnée d’une tendance psychotique voire schizophrène et un emblème de scorpion qu’il affiche sur un blouson qui ne le quitte jamais. A chaque fois qu’il l’enfile, le « driver » devient un autre homme. Le sang qui le recouvre au fur et à mesure du déroulement du récit est par ailleurs représentatif de la lente descente du personnage vers la folie et vers un point de non retour.

La dualité du héros nous est constamment évoquée par un travail de direction photo en tous points remarquable. Cela se traduit notamment par le biais du traitement des reflets et des ombres. En effet, on découvre souvent le « driver » qui se reflète dans les vitres glacées de l’univers urbain qui l’entoure ou dans celle du rétroviseur de sa voiture. C’est comme si le personnage était habité par un doppleganger. Le reflet ou l’ombre portée deviennent symboles du versant psychotique du personnage, toujours renfermé, mutique et contenu mais pourtant toujours prêt à craquer et à déverser sa rage meurtrière.

Nous sommes toujours situés au plus proche de cet homme mystérieux. Quand il conduit, nous ne quittons jamais l’habitacle de sa voiture qui agit à la fois comme une prison et un cocon intime. C’est en effet le seul endroit où le driver semble se révéler à lui-même notamment quand résonne la musique du film, dont les paroles semblent décrire à la perfection le flot d’émotions qui le parcourent et dont il ne laisse pourtant rien transparaître.

Avec Drive Nicolas Winding Refn entre définitivement dans la cour des grands en signant un polar urbain atmosphérique qui se bonifie à chaque visionnage. Drive se place sans conteste dans la course au meilleur film de l’année 2011 et quoi qu’il en soit, reste un chef d’œuvre unique et crépusculaire à ne surtout pas rater.

Le « ghost shot » :

J’ai volontairement choisi un plan peu spectaculaire. A mon sens, il reflète bien l’atmosphère du film et ses thèmes tout en démontrant le souci du détail duquel fait preuve Nicolas Winding Refn dans sa mise en scène. Le plan place aussi le personnage à hauteur de la ville : il la surplombe, elle a révélé son potentiel de héros. Il se tient alors devant elle, comme un super-héros vengeur prêt à se fondre dans la nuit. On remarquera également que le « driver » fait face à un parking souterrain rempli de voitures, seul endroit où il peut enfin être pleinement lui-même.

A l’arrière-plan se trouve la ville, obscure, tentaculaire, lieu de tous les dangers mais aussi terrain de « jeu ».  Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le réalisateur insiste souvent sur cette ville, par le biais de nombreux plans aériens. Elle apparaît ainsi comme un échiquier, où le destin déplace ses pions et où le fou tombe amoureux de la reine, pour mieux faire tomber le roi.  Non sans dégâts.

Interview – Min Yong-keun (Re-encounter, 2010)

Rencontre avec Min Yong-keun, le jeune réalisateur coréen du film Re-encounter, qui sera diffusé cette semaine lors de la 6ème édition du Festival Franco-Coréen du Film.

Pouvez-vous nous éclairer sur votre parcours jusqu’à la réalisation de votre premier long-métrage ?

J’ai suivi des études de cinéma à l’université Hanyang. J’ai réalisé plusieurs courts. Après avoir fini mes études, j’ai choisi de rejoindre une équipe de production de films documentaires plutôt que de fictions. Pour moi la relation entre le documentaire et la fiction est celle de deux miroirs qui se reflètent l’un et l’autre. Je voulais également me forger de l’expérience, c’est pour cela que j’ai changé un peu de chemin. J’ai donc réalisé des documentaires pendant 4 ans pour l’émission « Reportage de  terrain : la 3ème zone » de la chaîne KBS. Pendant 2 ans, j’étais assistant réalisateur et pendant les 2 dernière années, j’étais réalisateur. En 2005, j’ai arrêté ce travail et j’ai commencé à préparer des films tout en travaillant en tant que producteur d’émissions de télé sur le cinéma pour une chaîne câblée.

En 2006, avec le soutien du KOFIC (Korean Film Council) et de Kodak, j’ai réalisé un court-métrage, The little Thief. En 2009, j’ai réalisé un segment du film omnibus One night stand (le titre de la version court-métrage est A fever), qui a été choisi comme film d’ouverture par le Festival de Film Indépendant de Séoul. En 2010, j’ai réalisé mon premier long-métrage Re-encounter. A présent, je suis producteur d’une émission télévisée sur le cinéma et je prépare mon prochain film.

Etait-il difficile de trouver les financements pour le film ?

En fait, il est difficile de trouver des financements pour tous les films. C’était aussi le cas pour Re-encounter. J’ai terminé le scénario en 2008 et j’ai fait une demande d’investissement à plusieurs sociétés de production, mais ce n’était pas facile puisque le scénario ne comporte pas d’histoire commerciale. J’ai donc décidé de réaliser ce film avec moins d’argent. En 2009, j’ai obtenu un prix dans un programme organisé par la SFC (Seoul Film Commission) et le KOFIC pour le soutien à la production de films indépendants et j’ai eu 100 million de Won (environ 60 000€). Go Young-jae, qui a produit Old Partner (ndlr : documentaire indépendant carton surprise du box-office 2008-2009) et Lee Chung-ryeol, qui a réalisé ce film, m’ont aidé. Pendant la post-production, j’ai été sélectionné dans par l’ACF (Asian Cinema Fund) et leur programme de soutien à la post-production organisé par le BIFF (Busan International Film Festival). Tous les travaux comme le mixage, l’étalonnage et la création des masters ont été effectué grâce à ce soutien.

Finalement, Re-encounter a été réalisé de manière plus stable par rapport aux autres films indépendants grâce à tout ce système de soutien (KOFIC, SFC, BIFF) et aux sociétés de productions.

Le film a attiré plus de 10 000 spectateurs, ce qui est un bon score pour un film indépendant en Corée. Ce succès vous ouvre-t-il de nouvelles portes ?

Dans le cinéma indépendant coréen, le fait de réunir 10 000 spectateurs est quelque chose de méritant. Donc, si un film fait plus de 10 000 spectateurs, la presse s’intéresse au film ou bien il y a une fête pour le féliciter. Toutefois, ce chiffre n’est qu’un chiffre symbolique, et cela ne recouvre pas les frais de production. Un film d’art et essai étranger peut réunir 40 000 à 50 000 spectateurs alors qu’un film indépendant coréen seulement 10 000.

C’est dommage, mais tout de même après la sortie de Re-encounter, le réalisateur, les différents membres du staff et les acteurs ont attiré l’attention et ont reçu beaucoup de propositions.

Comment voyez-vous la suite de votre carrière à présent ? Seriez-vous intéressé pour réaliser un blockbuster si on vous le proposait, ou bien préféreriez-vous faire quelque chose de plus personnel ?

Mon rêve en tant que réalisateur, c’est de réaliser des films durablement jusqu’à ce que je devienne grand-père. Que ce soit un film commercial ou un film indépendant/art et essai, un documentaire ou un drame, ce n’est pas important. Je pense qu’il est important de réaliser des films en permanence si les conditions sont propices. A présent, je voudrais m’entraîner et gagner de l’expérience à travers divers films. C’est la raison pour laquelle je voudrais que mon prochain film soit réalisé dans d’autres conditions, avec une autre dimension et qu’il raconte une autre histoire.

Je crois que ces expériences diverses me donneront la force de réaliser des films. Dans un film de genre, on peut trouver une histoire personnelle et inversement. Je voudrais traverser les terrains du film commercial et du film d’art et essai, et je voudrais réaliser un film qui détruit cette frontière.

Dans Re-encounter, malgré la nature tragique de l’histoire, le film semble toujours « vivant ». Les personnages et l’atmosphère ne sont pas complètement écrasés par le drame. Etait-ce votre objectif ?

Quand je réalisais ce film, ma priorité était l’image de nos vraies vies. Dans nos vies, même dans une situation tragique, quelque chose de drôle peut se produire ou des gens peuvent montrer leur vraie nature. Je pensais qu’il n’était pas nécessaire de présenter les personnages pour développer l’histoire, et qu’en suivant  les actions et les sentiments des personnages, l’histoire se déroulerait naturellement.

J’ai une idée fondamentale : il ne faut pas subordonner les personnages au développement de l’histoire ou au sujet principal du film. J’ai voulu que les sentiments des personnages soient le centre du film, et non l’histoire elle-même. Dans le livre de Robert Bresson, Notes sur le cinématographe, il y a une phrase : Que ce soit les sentiments qui amènent les événements. Non l’inverse. Je pense que cette phrase est très importante.

Le cadre semble composé avec attention pour capturer les émotions des personnages. Quelles ont été vos influences pour ce film ?

L’importance du gros plan est très grande dans Re-encounter. Lorsque le visage d’un personnage est peu expressif, il inspire plus de sentiments et dégage une atmosphère particulière. Quand j’ai réalisais des documentaires, j’ai souvent eu l’opportunité d’observer le visage des gens dans une situation réelle. Ces visages que j’ai vus se sont montrés touchants lorsqu’un petit changement d’expression a laissé apparaître ce qu’ils avaient caché auparavant.

J’ai souhaité que ce genre de visage expressif et de sentiments apparaissent avec délicatesse. Une nouvelle de Raymond Carver m’a beaucoup influencé en ce qui concerne la forme du film. Cette nouvelle est constituée de phrases courtes et simples et expriment des sentiments abondants et mystérieux qu’on ne peut pas exprimer en deux phrases. Je voulais que les scènes de gros plans simples s’accumulent et nous donnent des vibrations plus subtiles. Je pense que je suis beaucoup influencé par mes expériences de documentaires, la nouvelle de Carver et les films de Bresson.

J’ai trouvé les deux jeunes acteurs, Yoo Da-in et Yoo Yeon-seok, excellents. Comment les avez-vous découvert et comment avez-vous travaillé avec eux ?

Yoo Da-in avait joué dans des séries et des publicités, mais elle n’était pas connue en tant qu’actrice. Nous avons eu un entretien organisé par mon assistant et je me suis intéressé au caractère de cette actrice. Elle n’a pas montré facilement ses sentiments et elle n’a pas beaucoup parlé, mais je sentais que ses sentiments étaient sincères à chaque fois qu’elle parlait. Elle avait presque le même caractère que Hye-hwa. Et puis, son visage donnait une bonne impression en gros plan. Suivant les angles de la caméra, son visage laissait des empreintes différentes et comportait beaucoup d’émotions. C’est pourquoi j’ai décidé de la prendre comme héroïne.

Yoo Yeon-seok a joué le rôle de l’acteur Yoo Ji-tae jeune dans Old Boy. Je l’ai vu pendant l’audition et il avait presque la même apparence que le personnage de Han-soo. Mais surtout, il a très bien joué. J’ai beaucoup apprécié son regard anxieux et tremblant quand il a lu les dialogues.

Comme tous les deux débutaient, on a pu discuter pendant assez longtemps avant le tournage. Ils se sont entraînés avec des monologues de théâtre. Nous nous sommes également rendus sur le lieu du tournage et nous avons filmé et monté quelques scènes comme dans le story-board. Avec ce travail, nous avons beaucoup discuté avant de tourner le film. La durée du tournage n’étant pas longue, il nous fallait une préparation rigoureuse.

Pouvez-vous expliquer le titre coréen du film, Hye-hwa, dong ?

C’est la question la plus posée quand j’ai l’occasion de débattre du film avec le public. Le titre coréen est Hye-hwa, dong. Certes, il existe à Séoul le quartier de Hye-hwa (Hye-hwa-dong), mais ce film n’a rien à voir avec ce quartier. Si vous observez bien le titre, il y a une virgule entre Hye-hwa et dong. Hye-hwa est le prénom de l’héroïne, mais c’est la définition de « dong » qui est importante. Selon le caractère chinois qu’on utilise, on peut avoir plusieurs interprétations.

Au début de la rédaction du scénario, j’ai utilisé 童 (dong : enfant). Donc c’était Hye-hwa et l’enfant. Mais quand nous avons fait le monitoring, des gens m’ont donné leurs avis. Certains m’ont demandé si ce n’était pas 冬 (dong : l’hiver) puisque le film donne une impression hivernale. Et d’autres m’ont demandé si ce n’était pas 動 (dong : bouger) parce que le cœur de Hye-hwa « bouge » continuellement. J’ai pensé que toutes ces opinions étaient importantes, donc je n’ai pas mis de caractère chinois. Le sens de Hye-hwa et l’enfant est bien, tout comme L’histoire hivernale de Hye-hwa ou encore Le cœur qui bouge de Hye-hwa. Pour laisser des interprétations multiples, j’ai choisi Hye-hwa, dong sans caractère chinois. Après la sortie, des spectateurs m’ont donné d’autres définitions de ce « dong ». Hormis les trois exemples, il y a aussi 憧 (manquer) et 疼 (souffrant), etc.

Il y a donc plusieurs interprétations possibles pour le titre Hye-hwa, dong.


Un grand merci à Min Yong-keun d’avoir répondu à nos questions et à Kim Hyewon pour la traduction. Plus d’informations sur les séances du film sont disponibles sur le site officiel du Festival Franco-Coréen du Film.

De bon matin – Jean-Marc Moutout (2011)

Un homme se brosse les dents. A peine a-t-il terminé qu’il recommence. Cette fois du sang est versé dans le lavabo, sombre préfiguration de l’horreur à venir. Paul Wertret aurait pu commencer une journée ordinaire, mais son quotidien bien rangé va être perturbé et brusquement interrompu par un bref accès de violence crue et inattendue. Ce matin là, Paul se rend au travail et abat froidement deux de ses supérieurs hiérarchiques avant de s’enfermer dans son bureau.

Commence alors une lente introspection du personnage, qui, par une habile construction en flashbacks va, pièce par pièce, tenter de reconstituer le parcours qui l’a logiquement mené vers cet événement tragique.  Car l’histoire de Paul est toute entière traversée par son rapport au travail et à ses supérieurs. Ici la déshumanisation est de vigueur. Les profits priment sur l’individu qui n’est qu’un pion fonctionnel que l’on peut déplacer ou dont on peut se débarrasser sans remords.

Ce portrait au vitriol d’une société bancaire qui broie ses employés alors qu’elle est plongée en pleine crise économique n’est pas sans évoquer l’actualité récente. Rien ni personne n’y est épargné. Jean-Marc Moutout développe une mécanique chirurgicale, et appose un regard glaçant sur le monde de l’entreprise. Bien que froid et implacable, il n’exclut pas quelques percées d’émotion, notamment lors d’une séquence où Paul lance un vain appel de détresse à un ami auquel il n’a pas parlé depuis 26 ans. Saluons au passage l’interprétation magistrale de Jean-Pierre Darroussin, en homme au bout du rouleau, fragile et déterminé à la fois.

Mais ce qui caractérise le film c’est l’intelligence de sa mise en scène. Nous pouvons ainsi dégager deux grandes figures qui traversent le film et en servent le propos :

Premièrement, le soin apporté aux décors. Ces derniers sont caractérisés par leur exiguïté, leurs couleurs froides et la présence de vitres qui agissent comme des écrans, des outils de confinement. Ainsi, quelque soit le lieu où il se trouve, Paul est constamment cloisonné : au bureau, en voiture,  sur son bateau, même dans l’open-space de la banque, où tout le monde se tourne le dos et travaille dans la plus grande indifférence par rapport aux autres.

Deuxièmement, le travail de l’image et du cadre, qui d’une part renforce le sentiment d’exiguïté des lieux et qui d’autre part ne quitte jamais le personnage principal, notamment par le biais de magnifiques gros plans qui insistent sur son aliénation et sa dissolution par le biais un habile jeu sur les reflets. On notera aussi la présence fréquente de lents travellings qui contrastent avec le contenu narratif des plans mais dont le but est de créer une atmosphère anxiogène et d’accompagner la lente descente aux enfers du personnage, sa progression inéluctable vers le point de non-retour.

Car au sein de cette société déshumanisée c’est pourtant le facteur humain qui grippe la machine et qui vient briser violemment l’engrenage infernal qui s’acharnait sur lui, dans un maelström de violence aussi bref que percutant.  Mais au final, Paul n’a aucune échappatoire et son acte désespéré, n’est qu’un appel désespéré à la mort.

La véritable force de De bon matin est de ne jamais tomber dans le mélodrame et de ne nous proposer aucune solution, aucune échappatoire. C’est un film percutant et sans concession, qui ne vous laisse pas indifférent et qui nous rappelle qu’aujourd’hui en France il existe encore des auteurs engagés et talentueux.

Le « ghost shot » :

Alors qu’il vient de commettre l’irréparable, Paul s’isole dans son bureau. Ce plan, habilement composé, insiste sur le cloisonnement de Paul et sur ce qu’il est devenu, le tout par un habile jeu de reflets. On discerne d’abord la présence d’une vitre, qui agit comme écran au premier plan et procède au confinement de Paul. Dans un second temps on remarque aussi le reflet de Paul sur la  vitre de la fenêtre en arrière-plan. Ce dédoublement a un sens : Paul n’est plus l’homme qu’il était, il n’est plus que l’ombre de lui-même, et devra faire face seul aux conséquences tragiques de son acte de rébellion.

All the Real Girls – David Gordon Green (2003)

L’actualité aurait plutôt voulu que je parle du dernier film de David Gordon Green, Your Highness, sorti dans les salles début septembre. Il faut dire qu’il avait de quoi faire rêver : Zooey Deschanel, Natalie Portman, James Franco et Danny McBride sous la caméra du réalisateur du génial Pineapple Express, dans un univers heroïc-fantasy ! Attendu de longue date, le film s’est planté aux Etats-Unis et sa sortie française s’est résumée à quelques écrans sans la moindre couverture presse. S’il ne vole certes pas haut et qu’il souffre d’effets spéciaux dignes de Xena, la guerrière, le film n’est tout de même pas le ratage annoncé et s’avère assez jubilatoire par moments. C’est L’impossible blog ciné qui m’a rappelé qu’avant son virage comique, David Gordon Green avait réalisé des films, et un fameux L’Autre rive que j’avais découvert par hasard au Festival Entrevues de Belfort il y a quelques années. Et encore avant cela : All the Real Girls.

Paul et Noel tombent amoureux. Problème : Noel est la soeur du meilleur ami de Paul. Et celui-ci connait bien le passé de Paul, sait qu’il a déjà couché avec toutes les filles des environs avant de les laisser tomber. Mais pour Paul, Noel est différente des autres.

A la lecture de ces quelques lignes de scénario, on pourrait se croire dans la plus banale des romances. On se voit déjà baladé entre deux personnages qui s’aimeraient, se quitteraient puis s’aimeraient à nouveau… Pourtant, si c’est peut-être ce qui se passe (de manière bien moins caricaturale) dans All the Real Girls, ce n’est pas ça qui compte, l’enjeu est ailleurs. Le film n’est pas dans une logique de « l’après », mais dans celle du présent. Ce qui va se passer dans la scène suivante importe peu (et certains « rebondissements » font d’ailleurs l’objet d’ellipses), c’est ce qui se vit à l’écran qui captive. Le film navigue ainsi sur un rythme particulier, où la notion de temps est flottante, une durée variable s’écoulant entre les scènes. Il n’est pas cloisonné : le film s’ouvre sur deux merveilleux instants empreints de poésie. Il y a un avant puisque nous découvrons les deux personnages déjà épris l’un de l’autre, et il y aura un après.

Pour parvenir à dégager un tel ressenti émotionnel, David Gordon Green réussit à obtenir une performance éblouissante de ses acteurs. J’ai rarement été autant marqué par le phrasé des acteurs dans un film. Chaque parole, chaque mot prononcé avec cet accent rural presque musical fait résonner quelque chose. Paul Schneider semble insaisissable, son jeu subtil et à fleur de peau est peu commun et très fort. Zooey Deschanel (dont je suis amoureux de la voix) joue dans un registre différent de celui dans lequel elle est un peu enfermée (la fille pas banale), ce qui la rend peut-être encore plus touchante que d’habitude. Les différents seconds rôles, de Danny McBride drôle mais loin de son rôle habituel de bouffon, à Patricia Clarkson en mère du héros l’obligeant à faire le clown (littéralement) dans un hôpital lors d’une scène assez hallucinante, apportent également beaucoup.

La musique est très présente sans être envahissante, elle accompagne les personnages avec une certaine délicatesse La présence de nombreux plans larges et l’environnement rural, évoquent un autre film, Shotgun Stories, dont nous avons parlé il y a peu. Pas étonnant : c’est David Gordon Green qui a produit ce film. On sent également que l’ombre du grand Malick n’est pas très loin de ces deux-là. Cet ensemble très cohérent, porté par la grâce de ses acteurs, délivre une poésie singulière laissant libre cours aux émotions. J’espère que David Gordon Green a encore beaucoup à nous offrir.

Le « ghost shot » :

Etant un véritable fétichiste des scènes de bowling au cinéma, je ne pouvais pas ne pas choisir cette scène. Comme une métaphore de leur relation, les deux amants s’enlaceront ensuite au centre de la piste, tels deux quilles prêtes à voler en éclats. Puis, elle lui tournera le dos et lui se mettra à danser. Un moment magique.