Take Shelter – Jeff Nichols (2011)

Il aura fallu attendre un sacré moment pour (re)découvrir en salles Take Shelter, la petite bombe du dernier Festival de Cannes, auréolé entre autres du Grand Prix de la Semaine de la Critique et du Prix FIPRESCI. Alors pourtant que très peu avaient vu Shotgun Stories, le premier film du réalisateur Jeff Nichols, un bouche à oreille enthousiaste en a vite fait LE film à voir parmi les sélections parallèles du festival, si bien qu’un grand nombre de spectateurs se retrouva sur le carreau après parfois plus de deux heures de queue.

Take Shelter se situe dans une Amérique rurale qui semble chère au réalisateur. Alors qu’il mène une vie paisible auprès de sa femme et de sa fille, Curtis LaForche commence à faire d’étranges cauchemars dans lesquels une tempête gigantesque provoquerait l’apocalypse. Il se met alors en tête de construire un abri pour protéger sa famille.

Take Shelter est d’abord fascinant dans son utilisation non-conventionnelle des éléments du genre (horreur, fantastique) à travers les rêves de Curtis. Ces scènes de rêve, aussi percutantes et réalistes soient-elles, ne constituent pourtant pas le coeur du film. Là où bon nombre de films se seraient contentés d’accumuler des scènes choc les plus impressionnantes possible et de meubler pour faire la transition, Jeff Nichols s’en sert plutôt comme d’un outil pour nous intéresser à l’après, à leur impact sur Curtis. Un impact aussi bien physique (chaque rêve se révèle de plus en plus éprouvant) que mental (chaque rêve contribue à l’isoler un peu plus de son entourage).
L’effroi provoqué par ces scènes a finalement pour effet de nous faire ressentir une profonde empathie pour le personnage et ainsi d’être en mesure de comprendre ses obsessions. Tout comme Curtis qui consulte des médecins en même temps qu’il se barricade, nous oscillons entre raison et paranoïa. A travers de nombreux plans larges, Jeff Nichols crée une atmosphère où la nature devient oppressante. On la sent omniprésente, impossible à prévoir et à maîtriser. Un exemple simple : on ne verra plus de la même façon un chien qu’on a vu attaquer violemment une personne. C’est la même chose avec le ciel : les personnages et nous-mêmes sommes ainsi souvent amenés à regarder vers le haut. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le métier de Curtis soit de creuser des trous dans le sol à longueur de journée, et donc de déformer la nature, rendant logique l’idée d’une pluie d’huile de moteur comme un simple retour à l’envoyeur.

Un autre aspect intéressant est le rôle occupé par Samantha, la femme de Curtis. Là où beaucoup en auraient fait une chieuse juste prompte à filer chez sa mère devant l’attitude de son cinglé de mari, elle n’est ici pas considérée comme un problème mais plutôt comme une partie de la solution.  Son personnage fort permet de contrebalancer la lourde responsabilité que se donne Curtis de protéger seul sa famille. Sa volonté de rester avec Curtis, conjugués à des évènements que je ne spoilerai pas, contribue beaucoup à faire de la dernière demi-heure du film un tourbillon d’émotions qui nous laisse le souffle coupé. Elle est interprétée avec grâce et conviction par Jessica Chastain, véritable ange tombé du ciel en 2011. Et que dire de Michael Shannon. Son personnage intériorise énormément jusqu’à la dernière partie du film où il finit par tout lâcher (ce qui n’arrivait jamais dans Shotgun Stories). Shannon impose alors une présence absolument monstrueuse, laissant la fièvre prendre possession de son corps et la folie jaillir dans ses yeux. Il faut le voir hurler « There is a storm coming! » pour ressentir la démesure de son talent.

Finalement, la réussite du réalisateur est de ne jamais nous forcer à prendre partie, cela jusqu’à un final absolument génial qui n’a pas fini de nous hanter après la séance. Une telle maîtrise et une telle originalité font de Take Shelter un coup de maître et de Jeff Nichols un réalisateur à suivre de très près à l’avenir.

Le « ghost shot » :

Ce plan accompagné d’un léger travelling avant, évoque sans le montrer Curtis en train de travailler avec acharnement. Il exprime le point de vue de Samantha, qu’il s’agisse de son mari ou de l’abri qu’il est ici en train de construire : elle voit quelque chose mais elle ne sait pas ce qui se passe à l’intérieur. Ce qui est très angoissant.

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The Tree of Life – Terrence Malick (2011)

Pour ce second article, j’ai choisi de vous parler du film ayant obtenu la Palme d’or au dernier Festival de Cannes : The Tree of Life de Terrence Malick. Choix délicat car beaucoup d’encre a déjà coulé pour commenter ou analyser ce film somme, mais en rien assommant, qui a beaucoup divisé les spectateurs comme les critiques.

En effet, The Tree of Life est un film qui flirte avec la forme expérimentale et qui laisse à son spectateur une part d’interprétation personnelle. C’est aussi un film dont le fond peut être qualifié de spirituel, voire religieux, dans un sens péjoratif, par certains de ses détracteurs.

Or, The Tree of Life est un film sur la vie, sous toutes ses formes. Une ode à la nature (thème structurel du cinéma de Malick), et à l’Homme ; une tentative d’analyse et de retranscription de l’expérience subjective d’un être humain sur la majeure partie de sa vie, mise en parallèle avec l’évolution de l’humanité dans son ensemble.

Soit l’adoption du point de vue de Jack,  dont la voix off parcourt le film. Ayant grandi dans les suburbs américains dans les années 50, partagé entre l’autorité de son père et la douceur de sa mère (la voie de la nature et la voie de la grâce pour reprendre les termes du film), Jack vient de perdre un de ses frères et ce deuil va provoquer en lui une réminiscence du passé, notamment de son enfance, ainsi qu’une réflexion sur la vie dans sa globalité.

Vous l’aurez compris, le film de Malick est chargé de symboles et de thèmes délicats à traiter car vastes, universels et dont la perception est éminemment subjective.  A première vue cette accumulation de thèmes et cette ambition narrative peut paraître porteuse de confusion par péché d’excès, et l’usage dans le film d’une forme narrative très déconstruite participe à cette confusion.

Cependant, si l’on porte un regard empreint de recul sur le film on peut comprendre l’impression qu’à voulu retranscrire le cinéaste à l’écran. En adoptant le mimétisme des flux de mémoire et des mouvements de réflexion spirituelle erratiques de son personnage principal par le biais des mouvements de caméra fluides et du montage cut, Terrence Malick plonge le spectateur dans l’intériorité de ce dernier et nous replace au sein d’un questionnement personnel qui devient aussi le nôtre.

L’ambition de Malick ne connaît pas de limites, ainsi, de la création du cosmos jusqu’à la naissance d’un enfant, de la gravité à l’apesanteur, il n’y a qu’un pas, que le montage permet de sauter. Les mises en parallèle se multiplient et la forme du film se complexifie et se densifie au fur et à mesure  de son évolution.

The Tree of Life est un film à la structure narrative organique dont chaque élément vient questionner ou enrichir le sens de ceux qui les entourent.  Mais malgré cela, quelque chose de toute évidence nous échappe constamment, la mise en scène de Malick prend des allures mystiques. Pour reprendre une expression chère à Andreï Tarkovski, on a l’impression ici que Terrence Malick « sculpte le temps » et signe un film profondément paradoxal oscillant sans cesse entre légèreté et gravité, allégorie chrétienne et théorie de l’évolution. Mais sans que l’on puisse vraiment l’expliquer, ce grand monument instable et fragile trouve pourtant un équilibre et nous touche en plein cœur.

Malick cinéaste des affects et de l’insaisissable,  tente ici de capter l’invisible, l’essence même de la vie, et d’en percer le mystère. Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Sommes-nous conditionnés par notre enfance, notre éducation, ou bien portons-nous en notre sein les germes d’un destin tout tracé ?

Pour tenter de répondre à cette question le réalisateur se place en démiurge, en position d’observateur, et adopte un regard proche de celui d’un anthropologue. Il observe la vie et la naissance d’un enfant avant de suivre les principales étapes fondatrices de sa personnalité : son rapport aux autres,  son rapport à la violence et au mal, sa découverte de la culpabilité… C’est là que le film de Malick puise toute son ampleur et sa puissance : dans les parties du film qui traitent de l’enfance de Jack et où le cinéaste adopte le point de vue de cet enfant qui part à la découverte du monde qui l’entoure.

Sous ses apparences déconstruites, The Tree of Life est au contraire un film au cheminement très structuré et très construit. Par l’emploi d’un montage très cut, qui fait la part belle aux faux raccords aux jump cuts et au montage d’idées, Malick cherche à retranscrire à l’écran une sensation d’immensité, d’imprévisibilité, comme si quelque chose nous échappait et serait à jamais insaisissable. En cela The Tree of Life est un film qui se construit en porte à faux de tout déterminisme.

Plus on essaye de maîtriser et plus tout nous échappe. Ce pourrait être la thèse développée par Malick, et ce qu’il expérimente lui-même au sein de son film, qui en devient par là-même une entité indépendante, porteuse de sa propre vie et dont l’expérience sera unique pour chaque spectateur.

The Tree of Life apparaît alors comme un trip psychologique, philosophique et métaphysique ultime, dont, quoi qu’on l’en pense, ne pourra laisser personne indifférent. Preuve que Malick fait sans conteste partie des grands cinéastes de notre temps.

Le « ghost shot » :

 

Ce plan magnifique, est porteur d’une forte charge symbolique. En refusant de montrer les enfants en train de jouer mais en préférant filmer leurs ombres, Malick fait un choix de mise en scène fort.

Les ombres animées peuvent être ainsi vues comme représentant l’enfance éphémère et l’innocence qui la caractérise. Il signifie la mort prochaine de ces moments de joie éphémère, volés au temps. Deux ombres, comme de sombres présages de l’avenir incertain, imprévisible et du nécessaire passage à l’âge adulte.