Une séparation – Asghar Farhadi (2011)


Triplement récompensé à Berlin, par l’Ours d’or et deux prix d’interprétation collectifs pour l’ensemble de la distribution, Une séparation, film iranien de Asghar Farhadi est une vraie surprise en ce milieu d’année. C’est aussi un véritable uppercut, prouvant que le cinéma venant d’Iran est loin de s’essouffler malgré les conditions difficiles dans lesquelles les artistes  sont forcés à créer (ou à ne pas créer).

Difficile de dire à quel genre appartient le film d’Asghar Farhadi. Il tient tout autant du documentaire, que du portrait social à charge politique en passant par le drame humain ou la tragédie familiale.  Il flirte aussi avec le genre policier dans sa façon d’en réutiliser les codes. Ainsi se succèdent à l’écran séquences de témoignage, d’interrogatoire, de poursuite, voire de pur suspense, le tout au service d’une construction dramatique virtuose.

Bien que très écrit, le film n’en apparaît pas moins réaliste, voire naturaliste. Cela tient tout autant à certains parti-pris de mise en scène, Farhadi privilégiant des prises de vues à l’épaule qui font corps avec les protagonistes, qu’à l’excellence des acteurs. Farhadi, en choisissant de mélanger acteurs professionnels et amateurs crée ainsi une impression de vérité saisissante.

Cela est notamment dû au travail qu’il mène avec eux bien avant le tournage au gré de nombreuses répétitions. Ils sont ainsi impliqués très tôt dans le processus de création artistique ce qui n’est pas sans évoquer les méthodes de travail de cinéastes grands directeurs d’acteurs tels que Mike Leigh ou John Cassavettes.

Dans cette histoire où chaque dialogue est potentiellement porteur d’un double sens ou d’une interprétation personnelle possible, l’image est elle aussi vectrice de mensonge, trop occupés à essayer de reconstruire le puzzle de l’événement tragique auquel sont confrontés les protagonistes nous en oublions de songer à ce que la caméra omet volontairement de nous montrer. Nous ne saurons notamment jamais ce qu’il se sera vraiment passé derrière la baie vitrée de la porte d’entrée.

C’est là que réside la clef de la virtuosité du film : dans ce qui nous est caché par une utilisation subtile du hors champ, combinée à un montage elliptique très intelligent. Cela contribue à la création d’un climat de doute palpable où le spectateur, placé en position de juge, sera bien incapable de trancher en faveur de l’un ou l’autre des personnages.

Juge, le spectateur l’est dès le premier plan du film où le réalisateur choisit de nous placer dans le point de vue subjectif du juge qui doit trancher dans l’affaire de divorce des protagonistes. En moins de quelques minutes tout est dit : la séparation annoncée par le titre a lieu, et est posée comme incident déclencheur probable du récit à venir, les protagonistes sont présentés et le spectateur, même inconsciemment est déjà pris à parti. Il le sera d’ailleurs tout le reste du film.

Malgré la sensation de réalisme et de prises de vues sur le vif que renvoie l’utilisation de la caméra portée et les choix de mise en scène, la forme du film n’en est pas moins très maîtrisée par Asghar Farahdi. En témoignent les cadres très composés qui jalonnent le film, notamment l’utilisation, parfois très prononcée, de nombreux sur-cadrages (cadre dans le cadre) qui enferment les personnages dans la spirale de leur mensonge mais aussi dans leurs propres aveuglements et mensonges. Ils sont tout autant prisonniers de leur condition, de leur quotidien, de la société oppressante dans laquelle ils évoluent que d’eux-mêmes.

Pour conclure, Asghar Farhadi signe un film à couper le souffle, véritable vent de fraîcheur en ce mois de juin bien morose. Ne loupez pas ce qui sera indéniablement un des évènements de cette nouvelle année cinématographique.

Le « ghost shot » :

Difficile de ne choisir qu’un seul plan dans ce film. J’ai donc choisi celui-ci, qui reflète parfaitement la puissance narrative de la majeure partie des plans du film. En effet, le génie de Farhadi est de toujours séparer ses personnages en les cloisonnant au sein du cadre par le biais d’obstacles qui gênent ou obstruent leur visibilité ou mobilité (barreaux, vitres, stores). Impossible ainsi pour les personnages de sortir de leur prison, qu’elle prenne la forme d’une injustice, de mensonges ou d’un quotidien aliénant. Chacun reste donc isolé des autres, sans véritable possibilité de réconciliation.

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