Millenium : Les hommes qui n’aimaient pas les femmes – David Fincher (2011)

J’avais jusque là échappé au livre aussi bien qu’à la première adaptation cinématographique du phénomène Millenium. La curiosité de voir David Fincher s’en emparer, attisée par un générique en forme de clip plutôt attirant diffusé sur le net (j’y reviendrai), a finalement eu raison de moi. J’évoquerai par conséquent le film de manière totalement autonome, sans le comparer à son matériel d’origine ni à sa version précédente.

Le film suit l’enquête autour d’un meurtre vieux de 40 ans menée par deux personnages que tout semble opposer : le journaliste old school Mikael Blomkvist (Daniel Craig) et la très punk Lisbeth Salander (Rooney Mara). Leurs découvertes vont les amener sur une affaire beaucoup plus large…

Le Millenium version Fincher frappe tout d’abord par sa gestion du rythme absolument démente. Chaque scène, voire pratiquement chaque plan du film, possède une utilité bien précise, au service de l’intrigue générale. Dès que l’information est enregistrée, on passe à autre chose sans s’attarder. On devine là la volonté de rester fidèle à la densité du bouquin : il n’y a donc pas de temps à perdre. Le problème est que le spectateur « néophyte » se retrouve assez vite perdu au milieu d’une quantité impressionnante d’informations et de personnages (il faudrait peut-être distribuer au spectateur le tableau de post-it de Blomkvist). Heureusement, à mesure que l’intrigue avance, le spectateur arrive peu à peu à rattraper son retard et même anticiper quelques développements. Il faut dire que la mise en scène est extrêmement bien pensée pour d’une part permettre de visualiser ce vaste corpus de données (le défilement incessant des images sur l’ordinateur, les flash-backs), d’autre part faire ressentir cette atmosphère glauque et poisseuse qui imprègne le film et lui confère une réelle identité.

Un autre artifice utilisé avec abondance par Fincher est la mise en parallèle incessante de deux actions simultanées (Blomkvist et Salander, qui apparaissent finalement rarement ensemble) au moyen d’un montage alterné. L’effet escompté est bien sûr d’accentuer le suspense. Cela s’avère parfois très efficace, dans les scènes les plus tendues, mais parfois agaçant tellement ce sur-découpage parait exagéré, l’une des scènes finissant par « polluer » l’autre plus qu’autre chose. Ainsi lorsqu’une courte séquence met en scène une découverte importante de l’un des personnages, elle se retrouve interrompue à plusieurs reprises par des plans de l’autre personnage en train de (au choix) marcher/rouler/manger. Millenium se révèle en quelque sorte l’extrême inverse, le négatif de ces films contemplatifs où les plans durent de manière interminable alors que rien ne se passe à l’écran. Une impression de zapping qui peut vite s’avérer fatigante, surtout lorsqu’elle ne parait pas justifiée. Heureusement, l’efficacité l’emporte la plupart du temps et les 2h40 du film en paraissent beaucoup moins.

L’éclatante réussite du film est pour moi le personnage de Lisbeth Salander. Celle-ci déploie un charisme, une classe monstrueuse, et cela dès son apparition (alors qu’elle est de dos !). Si Blomkvist est la glace, Salander est le feu : leur rencontre fait des étincelles, mais c’est toujours elle qui l’emporte (sauf peut-être lors du retour à la « normalité », qui donne lieu à un très beau plan final). Quand lui ressasse sans cesse les indices qu’il trouve, elle possède toujours un train d’avance et case la logique utilitaire de l’enquête : l’important n’est pas ce qu’elle trouve, c’est elle-même. Rooney Mara est parfaite dans son incarnation, magnétique et sans outrance, bien loin de la caricature. Car derrière l’apparence peu ordinaire et la grande gueule, on ressent également une certaine fragilité. Et toute l’émotion que dégage le film, c’est finalement elle qui l’apporte.

Le « ghost shot » :

Comment ne pas choisir un plan extrait de ce formidable générique de début, véritable clip à part entière évoquant la naissance quasi-monstrueuse du personnage de Salander, orgie tonitruante de métal, de liquides et de câbles, sorte de Tetsuo version 2.0. Alors que les personnages nous sont encore inconnus, cette séquence donne le ton de ce qui nous attend par la suite, comme une garantie qu’il ne s’agira pas d’une enquête traditionnelle. La vidéo complète est par ici.

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne – Steven Spielberg (2011)

Il y aura forcément deux types de spectateurs devant Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. D’un côté, ceux dont l’enfance (voire plus) a été bercée par la célèbre bande-dessinée, de l’autre, ceux pour qui Tintin n’évoque rien de particulier si ce n’est un héros un peu vieillot. Ayant quasiment appris à lire avec les aventures du célèbre reporter, et même si mes souvenirs se font de plus en plus lointains, j’appartiens à la première catégorie, qui est forcément aussi la plus méfiante. Méfiante à l’idée de voir son héros prendre vie dans les bras d’Hollywood (pourtant, quand on voit ce que les Français ont fait d’Astérix, Lucky Luke ou encore Iznogoud, on se dit que ça ne saurait être pire), mais aussi méfiante de l’utilisation d’une technologie mal connue et mal comprise (à ce titre, je vous invite d’urgence à découvrir les explications musclées de Yannick Dahan).

Pourtant, le film séduit dès son générique, où comme un avant-goût de ce qui va suivre, Spielberg nous propose une introduction à l’univers de Tintin à l’aide d’ombres chinoises. Là où cela devient génial, c’est qu’il explose ce format « plat » par excellence pour le faire bouger dans l’espace, le tordre, le faire tourner et provoquer nos premiers accès de jubilation. Pour la suite, tout se tient en 2 mots : espace et mouvement. Libéré des contraintes physiques grâce à la technologie, Spielberg met en scène son aventure avec une virtuosité sans pareille. Chaque angle de vue semble destiné à nous faire prendre conscience des enjeux et de l’espace de la manière la plus claire et astucieuse possible. En parallèle, la caméra est sans cesse en mouvement pour nous faire ressentir l’action, sans jamais perdre en fluidité. Surtout, loin des tics inutiles d’un Fincher, Spielberg met sa mise en scène au service de son histoire et jamais la technique ne vient troubler l’effet produit. C’est d’autant plus marquant pendant les scènes d’action qui sont tout bonnement à couper le souffle. Un avion en perdition au-dessus de la mer, une bataille de pirates absolument épique, une course poursuite en moto composée d’un plan-séquence ébouriffant. Tout y est clair, lisible, pour un résultat d’une efficacité redoutable.
Contrairement à la plupart des films où la 3D est utilisée épisodiquement pour créer de vagues effets dignes de la pub Haribo, elle est parfaitement intégrée dans Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. Pas primordiale non plus, elle est là pour accentuer en permanence et de manière très fluide cette profondeur de l’espace et ce sens du mouvement.

Si le choix de la performance capture permet des merveilles de mise en scène, il s’avère également judicieux pour la représentation des personnages. Un film « traditionnel » aurait nécessité un grimage des comédiens aux limites du ridicule puisqu’on les aurait forcément reconnu, tandis qu’une animation 2D plate et fidèle n’aurait rien apporté par rapport aux dessins animés existants. Ici, la performance capture permet de séparer la performance des acteurs et leur identification. Non qu’il soit impossible pour un acteur de se faire totalement oublier derrière son personnage, mais la tâche est ici grandement simplifiée, et permet une symbiose visuelle parfaite entre les personnages et l’environnement extérieur (ce qu’on n’avait pas dans le pourtant bon La Planète des singes : les origines). L’exemple le plus flagrant est une fois de plus Andy Serkis, qui déploie à chaque film un charisme évident sans que l’on soit en mesure de reconnaître ses traits. Manque peut-être une once d’émotion dans le fond du regard de ces personnages, mais après tout, Tintin étant l’être asexué par excellence, on ne leur demande pas de tomber amoureux.

Du point de vue du tintinophile, la liberté prise avec l’oeuvre originale ne choque pas puisqu’elle permet d’introduire notamment le personnage d’Haddock de manière plus efficace. Après une ouverture un peu bavarde, on se retrouve vite emporté par une intrigue aux multiples rebondissements et un rythme sans le moindre temps mort. Les clins d’oeil se multiplient, à la fois à l’oeuvre d’Hergé mais aussi à celle de Spielberg (mention spéciale à la houpette de Tintin version Dents de la mer). Fait assez rare, la VF vaut le coup juste pour le plaisir d’entendre les insultes du capitaine Haddock (il case même « ornithorynque », ma préférée). Même s’il n’est pas pour moi le film de l’année, Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne réussit le pari d’être à la fois une superbe adaptation de son support d’origine et un film d’aventure virtuose et moderne comme on n’en avait pas depuis longtemps.

Le « ghost shot » :

Pour le ghost shot, comment ne pas parler de l’un des nombreux passages du film qui retranscrivent à merveille l’humour de la bande dessinée, comme ici les mirages du capitaine Haddock. En vitalisant l’oeuvre d’Hergé, Spielberg n’a pas oublié son côté burlesque. Deux rêves s’ouvrent devant une telle réussite : voir Tintin aller sur la Lune, et surtout voir Tryphon Tournesol prendre vie.