De bon matin – Jean-Marc Moutout (2011)

Un homme se brosse les dents. A peine a-t-il terminé qu’il recommence. Cette fois du sang est versé dans le lavabo, sombre préfiguration de l’horreur à venir. Paul Wertret aurait pu commencer une journée ordinaire, mais son quotidien bien rangé va être perturbé et brusquement interrompu par un bref accès de violence crue et inattendue. Ce matin là, Paul se rend au travail et abat froidement deux de ses supérieurs hiérarchiques avant de s’enfermer dans son bureau.

Commence alors une lente introspection du personnage, qui, par une habile construction en flashbacks va, pièce par pièce, tenter de reconstituer le parcours qui l’a logiquement mené vers cet événement tragique.  Car l’histoire de Paul est toute entière traversée par son rapport au travail et à ses supérieurs. Ici la déshumanisation est de vigueur. Les profits priment sur l’individu qui n’est qu’un pion fonctionnel que l’on peut déplacer ou dont on peut se débarrasser sans remords.

Ce portrait au vitriol d’une société bancaire qui broie ses employés alors qu’elle est plongée en pleine crise économique n’est pas sans évoquer l’actualité récente. Rien ni personne n’y est épargné. Jean-Marc Moutout développe une mécanique chirurgicale, et appose un regard glaçant sur le monde de l’entreprise. Bien que froid et implacable, il n’exclut pas quelques percées d’émotion, notamment lors d’une séquence où Paul lance un vain appel de détresse à un ami auquel il n’a pas parlé depuis 26 ans. Saluons au passage l’interprétation magistrale de Jean-Pierre Darroussin, en homme au bout du rouleau, fragile et déterminé à la fois.

Mais ce qui caractérise le film c’est l’intelligence de sa mise en scène. Nous pouvons ainsi dégager deux grandes figures qui traversent le film et en servent le propos :

Premièrement, le soin apporté aux décors. Ces derniers sont caractérisés par leur exiguïté, leurs couleurs froides et la présence de vitres qui agissent comme des écrans, des outils de confinement. Ainsi, quelque soit le lieu où il se trouve, Paul est constamment cloisonné : au bureau, en voiture,  sur son bateau, même dans l’open-space de la banque, où tout le monde se tourne le dos et travaille dans la plus grande indifférence par rapport aux autres.

Deuxièmement, le travail de l’image et du cadre, qui d’une part renforce le sentiment d’exiguïté des lieux et qui d’autre part ne quitte jamais le personnage principal, notamment par le biais de magnifiques gros plans qui insistent sur son aliénation et sa dissolution par le biais un habile jeu sur les reflets. On notera aussi la présence fréquente de lents travellings qui contrastent avec le contenu narratif des plans mais dont le but est de créer une atmosphère anxiogène et d’accompagner la lente descente aux enfers du personnage, sa progression inéluctable vers le point de non-retour.

Car au sein de cette société déshumanisée c’est pourtant le facteur humain qui grippe la machine et qui vient briser violemment l’engrenage infernal qui s’acharnait sur lui, dans un maelström de violence aussi bref que percutant.  Mais au final, Paul n’a aucune échappatoire et son acte désespéré, n’est qu’un appel désespéré à la mort.

La véritable force de De bon matin est de ne jamais tomber dans le mélodrame et de ne nous proposer aucune solution, aucune échappatoire. C’est un film percutant et sans concession, qui ne vous laisse pas indifférent et qui nous rappelle qu’aujourd’hui en France il existe encore des auteurs engagés et talentueux.

Le « ghost shot » :

Alors qu’il vient de commettre l’irréparable, Paul s’isole dans son bureau. Ce plan, habilement composé, insiste sur le cloisonnement de Paul et sur ce qu’il est devenu, le tout par un habile jeu de reflets. On discerne d’abord la présence d’une vitre, qui agit comme écran au premier plan et procède au confinement de Paul. Dans un second temps on remarque aussi le reflet de Paul sur la  vitre de la fenêtre en arrière-plan. Ce dédoublement a un sens : Paul n’est plus l’homme qu’il était, il n’est plus que l’ombre de lui-même, et devra faire face seul aux conséquences tragiques de son acte de rébellion.

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