Time out – Andrew Niccol (2011)

Mais qu’est-il arrivé à Andrew Niccol ? C’est la question que l’on se pose quand on sort de la projection de son nouveau film Time out. Le génial auteur de Bienvenue à Gattaca et Lord of War nous déçoit en effet en nous livrant ici un film indigne de son talent. Pourtant sur le papier le film possédait un potentiel sexy indéniable, notamment grâce à son concept, à savoir un monde où le temps a remplacé l’argent, où, génétiquement modifiés, les hommes ne vieillissent plus après 25 ans. Mais à partir de cet âge, il leur faut « gagner » du temps pour rester en vie.

Le scénario est lourd car très explicatif, bavard, il est un prétexte à de nombreux jeux de mots qui comportent le mot « temps ». Tout cela est parfois ingénieux mais ne fait pas une bonne histoire. Andrew Niccol tourne en rond autour de son concept sans jamais l’approfondir en laissant même des pistes intéressantes sur le côté de la route après les avoir pourtant amorcées (la relation du time-keeper avec le père du héros par exemple).

Les grosses ficelles hollywoodiennes du film sont mêmes extrêmement visibles, à un tel point que l’on est capable d’annoncer à l’avance à quel moment un implant dramatique va être ressorti et produire son effet. On a ainsi constamment l’impression que Andrew Niccol a peur de son propre récit, comme s’il s’empêchait lui-même de ne pas développer une histoire trop complexe autour d’un concept simple, mais pourtant génial, et nous laisse finalement avec la vague impression que tout cela n’est qu’un gigantesque pétard mouillé.

Autre caractéristique invraisemblable du scénario : la relation entre les protagonistes qui se construit trop rapidement, ce qui la rend artificielle et entame sérieusement sa crédibilité. Pourtant de ce côté là, Andrew Niccol avait un véritable atout entre les mains car ses acteurs, Justin Timberlake et Amanda Seyfried, au-delà de leur potentiel sexy indéniable (et vendeur) livrent ici une prestation plus qu’honorable. Mais curieusement, on appréciera plus encore les apparitions des rôles secondaires interprétés par Vincent Kartheizer (vu dans la série Mad men) et de Cillian Murphy, tous deux impeccables. Les scènes réunissant ces deux personnages sont par ailleurs de loin les meilleures du film.

Malgré son récit boursouflé et avare en action, Time out aurait pu nous accrocher et nous surprendre par le biais de sa mise en scène et de sa direction artistique. Cependant, là encore, il n’en est rien. Malgré quelques bonnes idées et quelques cadres audacieux, la mise en scène du film est relativement classique et plate.  Quant à la direction photo signée par  Roger Deakins, elle nous laisse pantois tant on ne reconnaît pas le style de ce grand chef opérateur et tant on est déçu devant une telle platitude alors qu’à l’accoutumée c’est justement la profondeur et l’exceptionnel style de sa lumière qui nous transporte.

Le réalisateur aurait-il subit une pression trop importante de la part des studios ? Quoi qu’il en soit, nous espérons voir Andrew Niccol revenir rapidement aux commandes d’un film indépendant plus solide, dans lequel il déploiera à nouveau toute la (dé)mesure de son talent.

Le « ghost shot » :

Ghost shot double pour ce film. J’ai en effet souhaité insister sur le seul élément du film que j’ai trouvé pleinement intéressant, à savoir le compteur de temps que chacun possède sur lui. Sorte d’horloge interne, chronomètre stressant, il cristallise à lui seul tout l’intérêt du film et son concept initial. Son design n’est pas sans rappeler Matrix et nous fait d’autant plus regretter l’échec du film à développer une mythologie similaire, d’une grande richesse, qui l’aurait sans aucun doute propulsé au rang des plus grands films de science-fiction contemporains. Maybe the next time ?

Publicités

50/50 – Jonathan Levine (2011)

Après La Guerre est déclarée, nouvelle tentative sur nos écrans de conjuguer rire et maladie grave avec 50/50, film américain réalisé par Jonathan Levine. Là encore il s’agit d’expérience personnelle puisque le scénariste Will Reiser s’est basé sur sa propre histoire tandis que son ami  « dans la vraie vie » Seth Rogen interprète son propre personnage. L’histoire, c’est celle d’un jeune homme de 27 ans à qui l’on diagnostique un grave cancer. Ses chances de s’en sortir : 50/50.

Le titre du film reflète assez bien son orientation : pas question de basculer d’un côté comme de l’autre. Ce sera donc moitié comédie, moitié drame, et cela de manière homogène tout au long du film. Le comique est en partie assuré par une multitude de dialogues incisifs et savoureux (« A tumour? Me? That doesn’t make any sense, though. I don’t smoke, I don’t drink, I recycle.« ) et un Seth Rogen comme à son habitude, tout en grognements bourrus, et dont je ne me lasse décidément pas.

Côté dramatique, je suis passé par plusieurs sentiments. Pendant toute la première partie du film, les malheurs du héros m’ont laissé quelque peu indifférent. La faute peut-être à une réalisation un peu monocorde abusant de plans rapprochés sur un Joseph Gordon-Levitt pensif et soucieux sur fond de petite musique tristounette, ou au contraire de plans d’ensemble où il arbore une mine perdue au milieu d’une foule. Pourtant, et heureusement, le film n’en reste pas là : une sorte de déclic s’opère dans la dernière partie, lorsque les masques tombent et que les caricatures (notamment celle de la mère « hystérique » et du meilleur ami « déconneur ») laissent place à des sentiments plus humains devant la peur de la mort. Un cri de détresse de Joseph Gordon-Levitt qui se lâche enfin et soudain l’émotion apparaît, pour perdurer jusqu’à la fin.

Si le scénario et la mise en scène ne brillent pas vraiment par leur originalité, ce sont finalement les comédiens qui apportent au film ce petit plus qui le rend finalement tout à fait agréable. Je pense notamment aux touchants seconds rôles tenus par Philip Baker Hall et Matt Frewer, mais aussi et surtout à l’immense Anjelica Huston dont les rôles de mère chez Wes Anderson me manquaient cruellement. Et puis une découverte, celle d’Anna Kendrick, qui incarne la psy totalement inexpérimentée du personnage principal. Leur relation, bourrée d’hésitations et de malentendus, est traitée avec une originalité et une cocasserie qui constituent la vraie réussite du film. Il va falloir que je me penche sur le reste de sa filmographie, qui contient notamment Up in the air et… Twilight ! (quoiqu’après la découverte surprise du talent de Kristen Stewart dans Adventureland et The Runaways, je me demande si je ne vais pas finir par regarder cette saga…)

Le « ghost shot » :

Comme je l’ai dit, la mise en scène du film n’est pas très marquante et ce sont des répliques ou des visages qui restent en tête à la fin du film plutôt que des plans. Mais j’ai choisi celui-ci puisqu’il illustre par une géométrie intéressante les différents personnages qui gravitent autour du personnage principal. Au départ, chacun est dans son propre rôle et regarde droit devant lui, puis se met à prendre conscience des autres et tout le monde finit par « s’emboîter » en quelque chose de fort.

Contagion – Steven Soderbergh (2011)

On pensait tout avoir vu en matière de film catastrophe et notamment de film traitant d’une épidémie virale. Et pourtant, Steven Soderbergh vient nous rappeler avec Contagion, qu’il est toujours possible de renouveler un genre. Là où ses prédécesseurs misaient sur l’action et l’enchaînement épileptique des séquences, Soderbergh préfère lui opter pour un traitement hyperréaliste et le déploiement quasi mécanique des faits, ce qui crée quasi instantanément un parallèle évident avec la réalité du spectateur dont l’immersion est ainsi totale.

Soderbergh revisite le film catastrophe à la faveur d’un récit diabolique, mené d’une main de maître. Dès l’ouverture du film et son générique, on est époustouflés par la maestria visuelle du réalisateur, notamment son travail précis sur le cadre. Cette séquence, sans avoir recours à un seul dialogue, retrace la propagation du virus et les différents moyens de contagion possibles, qui s’avèrent être nos gestes les plus quotidiens. L’ambiance est alors posée. Le déroulement du récit sera glaçant.

Soberbergh déploie un récit maîtrisé, de manière posée et implacable, servi par montage dynamique et efficace qui évoque habilement la progression fulgurante du virus. Cependant, ici pas de rythme épileptique ni de scènes d’actions grandiloquentes, mais plutôt l’instillation progressive d’un très dérangeant climat d’angoisse et de malaise, d’une paranoïa digne des plus grands thrillers.

Cela est notamment dû à la mise en scène clinique, sobre et froide. Elle observe méthodiquement ses personnages en gardant de la distance pour mieux les étudier et les voir se faire décimer un à un, comme lors d’un gigantesque jeu de massacre où l‘on ne sait jamais qui sera le prochain à tomber. Le réalisateur déploie par ailleurs un certain plaisir sadique à faire tomber quelques têtes connues.

Le choix du film choral fait sens, car Soderbergh traite ici une pandémie par le biais de plusieurs tableaux situés aux quatre coins du monde. Cependant, ce choix est aussi une faiblesse, car au final la plupart des personnages ne bénéficient pas d’une caractérisation assez approfondie. Le traitement palliatif utilisé par le réalisateur pour combler cette faiblesse est assez intelligent et est à mettre en rapport avec la manière dont il emploie les stars qui apparaissent dans ses films et plus précisément comment il joue de leur image.

Ainsi, Soderbergh décime rapidement et méthodiquement quelques uns des personnages interprétés par des stars internationales, les ramenant ainsi presque au statut de silhouettes (notamment dans le cas de Gwyneth Paltrow). Ce dispositif sert à merveille l’étonnant portrait en filigrane de la condition humaine que nous livre le réalisateur. Soderbergh nous rappelle ici à quel point l’existence humaine est fragile : elle est ici suspendue à la présence d’un micro-organisme qui peut balayer une grande partie de l’humanité en quelques jours, quelques semaines selon une loi exponentielle et ce quelque soit son origine ethnique ou son statut social.

Le film prend alors progressivement des allures post-apocalyptiques, que le réalisateur désamorcera de manière habile en fin de récit. Cependant, ce désamorçage, sorte de happy end maladroit rempli de bons sentiments me pose un problème moral. Car, au final, les institutions mondiales que l’on voit mentir et « tricher » tout le long du film sont présentées comme grands vainqueurs et « sauveurs » du monde libre alors que le blogueur qui défendait une certaine idée de la vérité se trouve placé en grand méchant qui se fait du profit sur le dos des malades.

La satire présente auparavant dans le film ; notamment présente dans la création de personnages usant sans cesse de faux-semblants et se révélant instables et imprévisibles à l’image des mutations successives du virus ; semble se dissiper soudainement au profit de cette maladroite apologie du système, qui achète un sursis à l’humanité.

Pourtant, Soderbergh avait l’occasion de ne pas prendre cette voie, il nous le fait d’ailleurs croire allègrement (autre preuve de l’habileté déconcertante de son scénario machiavélique) notamment vers la fin du film. Le problème moral soulevé par le film semble donc inachevé, comme court-circuité par l’auteur lui-même. Dommage.

On sort néanmoins de la salle secoués, transportés, ramenés à la fragilité de notre condition, avec une légère sensation paranoïaque qui nous donne envie d’aller au lavabo le plus proche pour se laver les mains. En ce sens, le contrat de Soderbergh est tout de même pleinement rempli.

Le « ghost shot » :

Ce plan est caractéristique de l’emploi de références apocalyptiques par Steven Soderbergh afin de provoquer un sentiment de panique permanent. On remarquera notamment l’excellent travail du cadre qui est une des caractéristiques stylistiques de la mise en scène du réalisateur américain. Avec peu de moyens, en faisant appel à l’imaginaire collectif et en gardant constamment prise avec la réalité, Steven Soderbergh distille en nous une peur contagieuse et fait ainsi appel à nos craintes les plus profondes. Brillant.

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne – Steven Spielberg (2011)

Il y aura forcément deux types de spectateurs devant Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. D’un côté, ceux dont l’enfance (voire plus) a été bercée par la célèbre bande-dessinée, de l’autre, ceux pour qui Tintin n’évoque rien de particulier si ce n’est un héros un peu vieillot. Ayant quasiment appris à lire avec les aventures du célèbre reporter, et même si mes souvenirs se font de plus en plus lointains, j’appartiens à la première catégorie, qui est forcément aussi la plus méfiante. Méfiante à l’idée de voir son héros prendre vie dans les bras d’Hollywood (pourtant, quand on voit ce que les Français ont fait d’Astérix, Lucky Luke ou encore Iznogoud, on se dit que ça ne saurait être pire), mais aussi méfiante de l’utilisation d’une technologie mal connue et mal comprise (à ce titre, je vous invite d’urgence à découvrir les explications musclées de Yannick Dahan).

Pourtant, le film séduit dès son générique, où comme un avant-goût de ce qui va suivre, Spielberg nous propose une introduction à l’univers de Tintin à l’aide d’ombres chinoises. Là où cela devient génial, c’est qu’il explose ce format « plat » par excellence pour le faire bouger dans l’espace, le tordre, le faire tourner et provoquer nos premiers accès de jubilation. Pour la suite, tout se tient en 2 mots : espace et mouvement. Libéré des contraintes physiques grâce à la technologie, Spielberg met en scène son aventure avec une virtuosité sans pareille. Chaque angle de vue semble destiné à nous faire prendre conscience des enjeux et de l’espace de la manière la plus claire et astucieuse possible. En parallèle, la caméra est sans cesse en mouvement pour nous faire ressentir l’action, sans jamais perdre en fluidité. Surtout, loin des tics inutiles d’un Fincher, Spielberg met sa mise en scène au service de son histoire et jamais la technique ne vient troubler l’effet produit. C’est d’autant plus marquant pendant les scènes d’action qui sont tout bonnement à couper le souffle. Un avion en perdition au-dessus de la mer, une bataille de pirates absolument épique, une course poursuite en moto composée d’un plan-séquence ébouriffant. Tout y est clair, lisible, pour un résultat d’une efficacité redoutable.
Contrairement à la plupart des films où la 3D est utilisée épisodiquement pour créer de vagues effets dignes de la pub Haribo, elle est parfaitement intégrée dans Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne. Pas primordiale non plus, elle est là pour accentuer en permanence et de manière très fluide cette profondeur de l’espace et ce sens du mouvement.

Si le choix de la performance capture permet des merveilles de mise en scène, il s’avère également judicieux pour la représentation des personnages. Un film « traditionnel » aurait nécessité un grimage des comédiens aux limites du ridicule puisqu’on les aurait forcément reconnu, tandis qu’une animation 2D plate et fidèle n’aurait rien apporté par rapport aux dessins animés existants. Ici, la performance capture permet de séparer la performance des acteurs et leur identification. Non qu’il soit impossible pour un acteur de se faire totalement oublier derrière son personnage, mais la tâche est ici grandement simplifiée, et permet une symbiose visuelle parfaite entre les personnages et l’environnement extérieur (ce qu’on n’avait pas dans le pourtant bon La Planète des singes : les origines). L’exemple le plus flagrant est une fois de plus Andy Serkis, qui déploie à chaque film un charisme évident sans que l’on soit en mesure de reconnaître ses traits. Manque peut-être une once d’émotion dans le fond du regard de ces personnages, mais après tout, Tintin étant l’être asexué par excellence, on ne leur demande pas de tomber amoureux.

Du point de vue du tintinophile, la liberté prise avec l’oeuvre originale ne choque pas puisqu’elle permet d’introduire notamment le personnage d’Haddock de manière plus efficace. Après une ouverture un peu bavarde, on se retrouve vite emporté par une intrigue aux multiples rebondissements et un rythme sans le moindre temps mort. Les clins d’oeil se multiplient, à la fois à l’oeuvre d’Hergé mais aussi à celle de Spielberg (mention spéciale à la houpette de Tintin version Dents de la mer). Fait assez rare, la VF vaut le coup juste pour le plaisir d’entendre les insultes du capitaine Haddock (il case même « ornithorynque », ma préférée). Même s’il n’est pas pour moi le film de l’année, Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne réussit le pari d’être à la fois une superbe adaptation de son support d’origine et un film d’aventure virtuose et moderne comme on n’en avait pas depuis longtemps.

Le « ghost shot » :

Pour le ghost shot, comment ne pas parler de l’un des nombreux passages du film qui retranscrivent à merveille l’humour de la bande dessinée, comme ici les mirages du capitaine Haddock. En vitalisant l’oeuvre d’Hergé, Spielberg n’a pas oublié son côté burlesque. Deux rêves s’ouvrent devant une telle réussite : voir Tintin aller sur la Lune, et surtout voir Tryphon Tournesol prendre vie.

Drive – Nicolas Winding Refn (2011)

Cascadeur le jour, chauffeur impliqué dans des braquages la nuit, un jeune homme anonyme surnommé « le driver »,  se retrouve impliqué par amour dans un règlement de compte mafieux. Il n’a pas alors plus d’autre choix que de faire face, traquer et éliminer ses ennemis au prix de nombreux sacrifices.

Drive est un film de genre qui prend les atours d’un hommage aux séries B des années 80 : typographie rose, musique électronique teintée de mélancolie et de nostalgie, références appuyées au genre particulièrement aux films de gangsters, sur lesquels plane constamment l’ombre de Martin Scorcese et Michael Mann.

Le récit est régit par une tension qui ne retombera jamais, même dans les scènes de romance et qui se traduit narrativement par un sens aiguisé de l’ellipse, à l’image de séquences de course-poursuite brèves et intenses. Que ce soit dans l’écriture ou dans le montage (qui, rappelons-le est souvent une étape de réécriture du film) rien ne dépasse, il ne reste que l’utile, le nécessaire au bon déroulement du récit.

Ce dernier est resserré autour de ses personnages et de manière, certes linéaire, mais parfaitement maîtrisée, déploie son arc dramatique principal avec confiance et détermination. Dès lors, impossible de ne pas être embarqué dès l’introduction, sèche et implacable, dans ce récit d’une simplicité désarmante servi par une mise en scène virtuose justement récompensée à Cannes.

Ce qui marque le plus dans la réalisation de Nicolas Winding Refn c’est sa grâce. Chaque plan semble avoir été chorégraphié et habité d’une puissance inhabituelle. L’effet produit sur le spectateur est hypnotique. Le réalisateur reste au plus près de ses personnages et réussit le tour de force de ne jamais verser dans le cliché.  L’exemple le plus concret en est la relation amoureuse qui prend place progressivement entre « le driver » et sa voisine. Cette romance caractérisée par l’emploi du ralenti et du silence, semble alors être vécue au présent perpétuel par les protagonistes. Comme s’ils se trouvaient hors du temps, dans un endroit où leurs solitudes mutuelles s’effaceraient au profit de leur idylle.

Mais l’harmonie de ces instants de grâce évanescents est régulièrement perturbée et pervertie par l’irruption aussi soudaine que brutale de la violence. Cette violence sèche et crue est néanmoins très stylisée, sans jamais être glorifiée, par l’usage de ralentis et de très courts gros plans au contenu percutant. Ces moments, apparaissent comme des ruptures brutales dans le récit. Et bien que leur teneur soit « choquante », il s’en dégage une sorte de poésie mélancolique, notamment due à la formidable interprétation des comédiens, dont les personnages doivent faire face aux conséquences de leurs actes, alors qu’ils sont placés au sein d’une spirale infernale de violence et de mort.

Ceci est particulièrement vrai pour le personnage du « driver » qui est traité comme un véritable super-héros en devenir. Il en présente tous les aspects caractéristiques : une double vie/double identité accompagnée d’une tendance psychotique voire schizophrène et un emblème de scorpion qu’il affiche sur un blouson qui ne le quitte jamais. A chaque fois qu’il l’enfile, le « driver » devient un autre homme. Le sang qui le recouvre au fur et à mesure du déroulement du récit est par ailleurs représentatif de la lente descente du personnage vers la folie et vers un point de non retour.

La dualité du héros nous est constamment évoquée par un travail de direction photo en tous points remarquable. Cela se traduit notamment par le biais du traitement des reflets et des ombres. En effet, on découvre souvent le « driver » qui se reflète dans les vitres glacées de l’univers urbain qui l’entoure ou dans celle du rétroviseur de sa voiture. C’est comme si le personnage était habité par un doppleganger. Le reflet ou l’ombre portée deviennent symboles du versant psychotique du personnage, toujours renfermé, mutique et contenu mais pourtant toujours prêt à craquer et à déverser sa rage meurtrière.

Nous sommes toujours situés au plus proche de cet homme mystérieux. Quand il conduit, nous ne quittons jamais l’habitacle de sa voiture qui agit à la fois comme une prison et un cocon intime. C’est en effet le seul endroit où le driver semble se révéler à lui-même notamment quand résonne la musique du film, dont les paroles semblent décrire à la perfection le flot d’émotions qui le parcourent et dont il ne laisse pourtant rien transparaître.

Avec Drive Nicolas Winding Refn entre définitivement dans la cour des grands en signant un polar urbain atmosphérique qui se bonifie à chaque visionnage. Drive se place sans conteste dans la course au meilleur film de l’année 2011 et quoi qu’il en soit, reste un chef d’œuvre unique et crépusculaire à ne surtout pas rater.

Le « ghost shot » :

J’ai volontairement choisi un plan peu spectaculaire. A mon sens, il reflète bien l’atmosphère du film et ses thèmes tout en démontrant le souci du détail duquel fait preuve Nicolas Winding Refn dans sa mise en scène. Le plan place aussi le personnage à hauteur de la ville : il la surplombe, elle a révélé son potentiel de héros. Il se tient alors devant elle, comme un super-héros vengeur prêt à se fondre dans la nuit. On remarquera également que le « driver » fait face à un parking souterrain rempli de voitures, seul endroit où il peut enfin être pleinement lui-même.

A l’arrière-plan se trouve la ville, obscure, tentaculaire, lieu de tous les dangers mais aussi terrain de « jeu ».  Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le réalisateur insiste souvent sur cette ville, par le biais de nombreux plans aériens. Elle apparaît ainsi comme un échiquier, où le destin déplace ses pions et où le fou tombe amoureux de la reine, pour mieux faire tomber le roi.  Non sans dégâts.

All the Real Girls – David Gordon Green (2003)

L’actualité aurait plutôt voulu que je parle du dernier film de David Gordon Green, Your Highness, sorti dans les salles début septembre. Il faut dire qu’il avait de quoi faire rêver : Zooey Deschanel, Natalie Portman, James Franco et Danny McBride sous la caméra du réalisateur du génial Pineapple Express, dans un univers heroïc-fantasy ! Attendu de longue date, le film s’est planté aux Etats-Unis et sa sortie française s’est résumée à quelques écrans sans la moindre couverture presse. S’il ne vole certes pas haut et qu’il souffre d’effets spéciaux dignes de Xena, la guerrière, le film n’est tout de même pas le ratage annoncé et s’avère assez jubilatoire par moments. C’est L’impossible blog ciné qui m’a rappelé qu’avant son virage comique, David Gordon Green avait réalisé des films, et un fameux L’Autre rive que j’avais découvert par hasard au Festival Entrevues de Belfort il y a quelques années. Et encore avant cela : All the Real Girls.

Paul et Noel tombent amoureux. Problème : Noel est la soeur du meilleur ami de Paul. Et celui-ci connait bien le passé de Paul, sait qu’il a déjà couché avec toutes les filles des environs avant de les laisser tomber. Mais pour Paul, Noel est différente des autres.

A la lecture de ces quelques lignes de scénario, on pourrait se croire dans la plus banale des romances. On se voit déjà baladé entre deux personnages qui s’aimeraient, se quitteraient puis s’aimeraient à nouveau… Pourtant, si c’est peut-être ce qui se passe (de manière bien moins caricaturale) dans All the Real Girls, ce n’est pas ça qui compte, l’enjeu est ailleurs. Le film n’est pas dans une logique de « l’après », mais dans celle du présent. Ce qui va se passer dans la scène suivante importe peu (et certains « rebondissements » font d’ailleurs l’objet d’ellipses), c’est ce qui se vit à l’écran qui captive. Le film navigue ainsi sur un rythme particulier, où la notion de temps est flottante, une durée variable s’écoulant entre les scènes. Il n’est pas cloisonné : le film s’ouvre sur deux merveilleux instants empreints de poésie. Il y a un avant puisque nous découvrons les deux personnages déjà épris l’un de l’autre, et il y aura un après.

Pour parvenir à dégager un tel ressenti émotionnel, David Gordon Green réussit à obtenir une performance éblouissante de ses acteurs. J’ai rarement été autant marqué par le phrasé des acteurs dans un film. Chaque parole, chaque mot prononcé avec cet accent rural presque musical fait résonner quelque chose. Paul Schneider semble insaisissable, son jeu subtil et à fleur de peau est peu commun et très fort. Zooey Deschanel (dont je suis amoureux de la voix) joue dans un registre différent de celui dans lequel elle est un peu enfermée (la fille pas banale), ce qui la rend peut-être encore plus touchante que d’habitude. Les différents seconds rôles, de Danny McBride drôle mais loin de son rôle habituel de bouffon, à Patricia Clarkson en mère du héros l’obligeant à faire le clown (littéralement) dans un hôpital lors d’une scène assez hallucinante, apportent également beaucoup.

La musique est très présente sans être envahissante, elle accompagne les personnages avec une certaine délicatesse La présence de nombreux plans larges et l’environnement rural, évoquent un autre film, Shotgun Stories, dont nous avons parlé il y a peu. Pas étonnant : c’est David Gordon Green qui a produit ce film. On sent également que l’ombre du grand Malick n’est pas très loin de ces deux-là. Cet ensemble très cohérent, porté par la grâce de ses acteurs, délivre une poésie singulière laissant libre cours aux émotions. J’espère que David Gordon Green a encore beaucoup à nous offrir.

Le « ghost shot » :

Etant un véritable fétichiste des scènes de bowling au cinéma, je ne pouvais pas ne pas choisir cette scène. Comme une métaphore de leur relation, les deux amants s’enlaceront ensuite au centre de la piste, tels deux quilles prêtes à voler en éclats. Puis, elle lui tournera le dos et lui se mettra à danser. Un moment magique.

Super – James Gunn (2010)

Encore une excellente surprise à l’Etrange Festival ! Demi-surprise en réalité puisque sur le papier, la perspective de voir Rainn Wilson (l’inénarrable Dwight Schrute dans la série The Office) s’improviser super-héros du dimanche en compagnie d’Ellen Page était quand même pour le moins prometteur. Il interprète donc ici Frank Darbo, honnête citoyen vivant tranquillement avec son ex-junkie de femme (Liv Tyler, ridée, beaucoup mieux que dans la pub Givenchy). Mais un jour, celle-ci le quitte pour un petit parrain de la drogue (Kevin Bacon, qui aurait sa place chez les Coen avec ce rôle). Désespéré, il décide d’endosser le rôle du justicier masqué The Crimson Bolt.

Super est habilement construit, s’appuyant sur un récit en trois parties marquant la progression du personnage vers son objectif final. La première introduit Darbo et sa réaction au choc que constitue le départ de sa femme. Ceux qui connaissaient déjà Rainn Wilson ne seront pas trop dépaysés. Il incarne encore une fois un personnage psychologiquement en marge de la société, guidé par une naïveté affectant le moindre de ses jugements, même s’il le fait ici de manière moins démonstrative que dans The Office. Son interprétation parfaitement sérieuse et pince-sans-rire fait mouche à de multiples reprises : l’un de ses premiers réflexes est donc d’aller voir la police pour porter plainte contre l’homme qui lui a « volé » sa femme. Filmé avec une caméra portée, le film évoque alors un cinéma indépendant plus « sérieux », l’humour absurde en plus.

La deuxième partie voit Darbo se transformer en super-héros et rend le film de plus en plus jouissif. D’abord, Super fourmille de références et de clins d’oeil à la culture comics et nous gratifie de quelques discussions philosophiques assez jouissives à propos des super-héros comme l’efficacité de leur armes ou la qualité de leurs sidekicks. Sur un ton parodique, le film joue beaucoup sur la mythologie associée aux super-héros, et le décalage entre cette vision fantasmée et la réalité. Ainsi lorsque The Crimson Bolt débarque dans les rues pour mettre fin à la terreur, il trouve celles-ci étonnamment calmes. Il est également confronté à des ennemis plus forts que lui, doit préserver son identité malgré les suspicions de ses amis, etc. Autant de situations absurdes et décalées qui s’amusent du genre.

Le rapport à la violence dans le film est également très particulier. D’un côté la naïveté des personnages fait pencher le récit vers la fable, de l’autre elle les rend également inconscients dans l’usage de la violence. On a donc ce contraste entre un personnage en apparence incapable de faire du mal à une mouche et un super-héros qui explose la tronche de pédophiles à coup de clé anglaise sur une musique enjouée. Violence outrancière, sexe, satire religieuse, le film surprend par sa liberté de ton pour ce genre de cinéma américain.

Mais le meilleur arrive dans la dernière partie, qui laisse la part belle au duo que forment Rainn Wilson avec Ellen Page. Introduite dès la deuxième partie, celle-ci finit par combattre le crime aux côtés de The Crimson Bolt. Elle sera donc Boltie, et elle sera hystérique ! Aussi hystérique que jubilatoire dès qu’elle enfile son costume, Ellen Page crève l’écran. Il faut la voir en train de lacérer un gangster munie de griffes géantes tout en s’esclaffant bruyamment ou essayer d’aguicher Rainn Wilson lors d’une scène culte qui constitue le climax du film. Elle ne vampirise pas non plus son partenaire : leurs différences les rendent parfaitement complémentaires. C’est peut-être le côté masqué, mais ce couple m’a évoqué celui formé par Thora Birch et Steve Buscemi dans Ghost World (c’est dire si j’ai aimé !). Car le film n’est pas que drôle, c’est aussi un hommage aux freaks, fantasque et teinté de mélancolie.

Le « ghost shot » :

Une fois n’est pas coutume, j’ai choisi un plan un peu particulier puisqu’il s’agit du générique du début du film, entièrement en dessin animé. Avec son aspect crayonné, il présente les personnages du film en chanson, réussissant déjà à faire rire. Au cours du film, plusieurs plans mettant en scène The Crimson Bolt en pleine action sont également superposés à des dessins, le transformant en vrai personnage de comic book.