Bruegel, le moulin et la croix – Lech Majewski (2011)

En 1564, alors que les Flandres se trouvent sous occupation espagnole, le peintre Pieter Bruegel achève son chef d’œuvre « le Portement de la croix ».  Le film de Lech Majewski, Bruegel, le moulin et la croix, s’inspire d’un ouvrage du critique d’art Michael Francis Gibson pour livrer son interprétation du tableau.

Dans cette Passion située au cœur d’un paysage flamand, le Christ bien que placé au centre du tableau est dissimulé parmi une foule de paysans et de cavaliers à tunique rouge. Derrière la scène religieuse, Bruegel décrit son pays en proie au chaos.

Pour éclairer le sens du tableau, un peu d’Histoire s’impose. L’épisode de la crucifixion du Christ est transposé par Bruegel à l’époque de Philippe II, roi d’Espagne, dans les Pays-Bas espagnols (territoires constitués de 17 provinces correspondant approximativement aux actuels Pays-Bas, au Luxembourg, à la Belgique et à une partie du Nord-Pas-de-Calais).  En 1581, 7 provinces du nord des Pays-bas espagnols (correspondant aux actuels Pays-bas), à majorité protestante, se soulèvent et revendiquent leur indépendance sous le nom des Provinces-Unies, inaugurant ainsi une féroce guerre d’indépendance (Guerre de Quatre-Vingts Ans). Les dix provinces catholiques restantes demeurent sous le contrôle de la couronne espagnole sous le nom de Pays-Bas du Sud. A l’époque où fut peint le tableau, l’inquisition espagnole cherche à réprimer par les moyens les plus violents l’expansion de la Réforme protestante aux Pays-Bas.

Le film de Lech Majewski plonge littéralement dans le tableau et suit le parcours d’une douzaine de ses personnages.  Parmi eux, Bruegel lui-même, incarné par Rutger Hauer (mémorable androïde de Blade Runner) et son mécène Nicholas Jonghelinck (Michael York). Les rares conversations échangées entre les deux personnages nous font entrer de plein pied dans le processus créatif du peintre.

La richesse des décors et le soin apporté à la retranscription historique sont remarquables. Le film intègre des prises de vues réelles et des paysages ou personnages issus du tableau.  Le résultat est indéniablement une réussite visuelle.

Malheureusement, le film échoue à constituer davantage qu’un exercice esthétique. Les dialogues réduits au minimum, l’absence de lien entre les scènes et les personnages plombent la narration. Le jeu excessif des acteurs, peut-être pour pallier l’absence de dialogues, et une voix-off rebutante contribuent à la distanciation du spectateur.  Devant les scènes les plus tragiques l’on reste de marbre, incapable d’être touché.

Par son ambition, Bruegel, le moulin et la croix est remarquable. Dans sa forme, il  contribue à renouveler la façon de parler d’art au cinéma. L’analyse du tableau combine lecture historique, sociale et symbolique avec une expérience visuelle intransigeante.
Il est malheureusement difficile de ne pas faire la comparaison, cruelle pour Lech Majewski, avec la superbe Ronde de nuit de Peter Greenaway qui réussissait à conjuguer théâtralité, reconstitution historique, suspens et émotion. Pour Bruegel, le moulin et la croix le pari n’est pas atteint, et le film apparaît finalement comme un très bel objet, mais qui échoue à émouvoir.

Le « ghost shot » :

Charlotte Rampling joue le rôle de la mère d’un crucifié représentant le Christ. Parfaite dans son interprétation, elle nous livre ici un très beau mais froid monologue.
Elle s’adosse à un paysage flamand, inséré grâce à un système d’imagerie de synthèse et de 3D.

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