Drive – Nicolas Winding Refn (2011)

Cascadeur le jour, chauffeur impliqué dans des braquages la nuit, un jeune homme anonyme surnommé « le driver »,  se retrouve impliqué par amour dans un règlement de compte mafieux. Il n’a pas alors plus d’autre choix que de faire face, traquer et éliminer ses ennemis au prix de nombreux sacrifices.

Drive est un film de genre qui prend les atours d’un hommage aux séries B des années 80 : typographie rose, musique électronique teintée de mélancolie et de nostalgie, références appuyées au genre particulièrement aux films de gangsters, sur lesquels plane constamment l’ombre de Martin Scorcese et Michael Mann.

Le récit est régit par une tension qui ne retombera jamais, même dans les scènes de romance et qui se traduit narrativement par un sens aiguisé de l’ellipse, à l’image de séquences de course-poursuite brèves et intenses. Que ce soit dans l’écriture ou dans le montage (qui, rappelons-le est souvent une étape de réécriture du film) rien ne dépasse, il ne reste que l’utile, le nécessaire au bon déroulement du récit.

Ce dernier est resserré autour de ses personnages et de manière, certes linéaire, mais parfaitement maîtrisée, déploie son arc dramatique principal avec confiance et détermination. Dès lors, impossible de ne pas être embarqué dès l’introduction, sèche et implacable, dans ce récit d’une simplicité désarmante servi par une mise en scène virtuose justement récompensée à Cannes.

Ce qui marque le plus dans la réalisation de Nicolas Winding Refn c’est sa grâce. Chaque plan semble avoir été chorégraphié et habité d’une puissance inhabituelle. L’effet produit sur le spectateur est hypnotique. Le réalisateur reste au plus près de ses personnages et réussit le tour de force de ne jamais verser dans le cliché.  L’exemple le plus concret en est la relation amoureuse qui prend place progressivement entre « le driver » et sa voisine. Cette romance caractérisée par l’emploi du ralenti et du silence, semble alors être vécue au présent perpétuel par les protagonistes. Comme s’ils se trouvaient hors du temps, dans un endroit où leurs solitudes mutuelles s’effaceraient au profit de leur idylle.

Mais l’harmonie de ces instants de grâce évanescents est régulièrement perturbée et pervertie par l’irruption aussi soudaine que brutale de la violence. Cette violence sèche et crue est néanmoins très stylisée, sans jamais être glorifiée, par l’usage de ralentis et de très courts gros plans au contenu percutant. Ces moments, apparaissent comme des ruptures brutales dans le récit. Et bien que leur teneur soit « choquante », il s’en dégage une sorte de poésie mélancolique, notamment due à la formidable interprétation des comédiens, dont les personnages doivent faire face aux conséquences de leurs actes, alors qu’ils sont placés au sein d’une spirale infernale de violence et de mort.

Ceci est particulièrement vrai pour le personnage du « driver » qui est traité comme un véritable super-héros en devenir. Il en présente tous les aspects caractéristiques : une double vie/double identité accompagnée d’une tendance psychotique voire schizophrène et un emblème de scorpion qu’il affiche sur un blouson qui ne le quitte jamais. A chaque fois qu’il l’enfile, le « driver » devient un autre homme. Le sang qui le recouvre au fur et à mesure du déroulement du récit est par ailleurs représentatif de la lente descente du personnage vers la folie et vers un point de non retour.

La dualité du héros nous est constamment évoquée par un travail de direction photo en tous points remarquable. Cela se traduit notamment par le biais du traitement des reflets et des ombres. En effet, on découvre souvent le « driver » qui se reflète dans les vitres glacées de l’univers urbain qui l’entoure ou dans celle du rétroviseur de sa voiture. C’est comme si le personnage était habité par un doppleganger. Le reflet ou l’ombre portée deviennent symboles du versant psychotique du personnage, toujours renfermé, mutique et contenu mais pourtant toujours prêt à craquer et à déverser sa rage meurtrière.

Nous sommes toujours situés au plus proche de cet homme mystérieux. Quand il conduit, nous ne quittons jamais l’habitacle de sa voiture qui agit à la fois comme une prison et un cocon intime. C’est en effet le seul endroit où le driver semble se révéler à lui-même notamment quand résonne la musique du film, dont les paroles semblent décrire à la perfection le flot d’émotions qui le parcourent et dont il ne laisse pourtant rien transparaître.

Avec Drive Nicolas Winding Refn entre définitivement dans la cour des grands en signant un polar urbain atmosphérique qui se bonifie à chaque visionnage. Drive se place sans conteste dans la course au meilleur film de l’année 2011 et quoi qu’il en soit, reste un chef d’œuvre unique et crépusculaire à ne surtout pas rater.

Le « ghost shot » :

J’ai volontairement choisi un plan peu spectaculaire. A mon sens, il reflète bien l’atmosphère du film et ses thèmes tout en démontrant le souci du détail duquel fait preuve Nicolas Winding Refn dans sa mise en scène. Le plan place aussi le personnage à hauteur de la ville : il la surplombe, elle a révélé son potentiel de héros. Il se tient alors devant elle, comme un super-héros vengeur prêt à se fondre dans la nuit. On remarquera également que le « driver » fait face à un parking souterrain rempli de voitures, seul endroit où il peut enfin être pleinement lui-même.

A l’arrière-plan se trouve la ville, obscure, tentaculaire, lieu de tous les dangers mais aussi terrain de « jeu ».  Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le réalisateur insiste souvent sur cette ville, par le biais de nombreux plans aériens. Elle apparaît ainsi comme un échiquier, où le destin déplace ses pions et où le fou tombe amoureux de la reine, pour mieux faire tomber le roi.  Non sans dégâts.

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