Hitchcock – Sacha Gervasi (2012)

Attention : ce film est un spoiler du classique Psychose d’Alfred Hitchcock. Il faut avoir vu le classique de 1960 avant même de tenter Hitchcock. Je serais même tenté de dire qu’il faut tout simplement avoir vu Psychose (indépendamment du film qui fera l’objet de cette critique).

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Que l’on soit cinéphile aguerri ou simple spectateur du dimanche, on ne peut définitivement pas passer à côté de la pointure du cinéma qu’est Sir Alfred Hitchcock. Ce réalisateur anglo-américain (1898-1980) a pendant ses soixante années de carrière offert au public pas moins de cinquante trois longs-métrages.

Ne connaissant que quelques-uns de ses films, je me suis lancé courant 2012 dans un rattrapage de ces grands classiques du cinéma. A chacun d’entre eux, Alfred Hitchcock, même avec cinquante ans de décalage, réussit à me martyriser, me surprendre, me tendre, m’amuser et m’impressionner. Je n’ai pas été déçu d’apprendre que 33 ans après sa mort, le maître du suspense inspire toujours et sortira à nouveau en salle le 6 février à travers le film homonyme Hitchcock. Le réalisateur Sacha Gervasi, à qui on doit Le Terminal, nous offre une introspection dans la vie d’Alfred Hitchcock (Anthony Hopkins) et de sa femme Alma Reville (Helen Mirren) pendant le tournage du très renommé Psychose.

En 1959, Alfred Hitchcock vient de sortir son dernier grand succès La Mort aux trousses (North by Northwest). Il recherche un projet ambitieux qui pourrait le changer de ce qu’il a déjà pu réaliser. Il décide, malgré des premiers retours négatifs, de choisir comme intrigue pour son prochain long-métrage l’histoire du tueur américain célèbre du moment Ed Gein. Le studio Paramount refusant de financer le film, Alfred et sa femme se voient alors dans l’obligation de financer le film qu’il souhaite tant faire. On suivra les problèmes rencontrés et les différentes péripéties vécues par la couple pendant le tournage du film Psychose.

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Présentant avant tout la relation entre Hitch (« Just call me ‘Hitch’. You can hold the ‘cock’« ) et sa femme Alma, Hitchcock reste malgré tout un hommage au réalisateur et son œuvre. Il semble donc indispensable de connaitre un minimum le personnage, sa filmographie, ses techniques et ses manies afin de pouvoir jouir pleinement du film. Les références jonchent et rythment le film. Certaines sont évidentes, certaines subtiles : une robe, un décor, une musique, un plan-séquence, une phrase, une référence à un de ses films (Psychose, Les Oiseaux, La Corde, Sueurs Froides,…), à un acteur/actrice (James Stuart, Grace Kelly, Vera Miles, Janet Leigh…), un réalisateur (Orson Welles), à ses présentations de film… on se plait à les reconnaître et elles représentent la réelle richesse du film.

Un important travail a également été effectué au niveau du casting. Tout le monde remarquera la métamorphose (déformation) totale et impressionnante de Sir Anthony Hopkins. L’acteur est méconnaissable, mais se rapproche-t-on pour autant de quelque chose ressemblant à Alfred Hitchcock ? Tout le monde ne semble pas d’accord. Cette caricature bouffie ne semble pas être le seul problème. N’étant pas anglophone, je n’ai malheureusement pas pu juger pleinement de la performance de l’acteur, mais au vu de plusieurs critiques, notre acteur ne fait malheureusement pas l’unanimité au niveau prononciation. Hormis Anthony Hopkins, on notera une impressionnante ressemblance (sans trop d’artifices) entre les acteurs d’origine de Psychose et les acteurs de Hitchcock. Et que dire, en toute objectivité, de la plus marquante, la plus magnifique et la plus attachante Scarlett Johansson dans le rôle de Janet Leigh.

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Mais quelle crédibilité doit-on donner au film ? Toute adaptation historique ou biographique soulève forcement la question. Le spectateur du dimanche ne va-t-il prendre pour argent comptant le récit et l’adaptation qui a été faite de ce passage de la vie de Hitch ? Doit-on réellement donner crédit à l’influence d’Alma Reville sur son mari ? Et la performance d’Anthony Hopkins n’influerait-elle pas sur notre perception d’Alfred Hitchcock ? Le public n’étant pas forcément composé que de fanatiques du maître du suspense, j’outrepasserais tous ces questionnements et ne retiendrais au final que le fait que j’ai passé un bon moment. On s’attache aux personnages et à leur histoire (fausse ou pas d’ailleurs). On s’amuse à trouver les références cinématographiques et on suit le tournage de l’un des meilleurs films d’Hitchcock. Si le film pouvait ne serait-ce que donner l’envie à quelques personnes d’approfondir leurs connaissances cinématographiques et les pousser à voir les réalisations d’Alfred Hitchcock, ça pourrait être la meilleure finalité du film.

Le « ghost shot » :

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La scène de douche de Psychose : 7 jours de tournage, 70 plans et une musique stridente et tranchante pour réaliser les trente cinq secondes les plus marquantes du cinéma d’Hitchcock. Cette scène apparaît deux fois dans le film : une fois sur son tournage même et une fois lors de la première du film. J’ai vraiment aimé l’utilisation et le détournement que Sacha Gervasi en a fait pendant le tournage (je vous laisse la surprise), mais mon ghost shot concerne la deuxième. Caché en coulisse, Hitch dirige tel un chef d’orchestre son audience qui hurle et gémit au rythme de ses mouvements de poignard. Parfaite représentation de l’homme qui se plaisait à « always make the audience suffer as much as possible« .

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Les Harmonies Werckmeister – Béla Tarr (2000)

C’est souvent après un surplus de films déconcertants qu’une envie (folle) de tenter quelque chose de différent me prend. Il faut avoir du temps, il faut en avoir le courage, mais une fois de temps en temps, je trouve intéressant de découvrir un cinéma non codé, farfelu et différent. Après Matthew Barney et son Drawing restraint 9, les films bizarres de plus de 2h ne me font plus peur. Et cette fois mon choix s’est porté du côté de l’Europe de l’est.

Béla Tarr, réalisateur hongrois, a présenté à Cannes cette année Le Cheval de Turin. Mais aujourd’hui c’est de l’un de ses précédents films dont nous allons discuter. Parmi les longs (voire très longs) métrages de Béla Tarr, j’ai choisi Les Harmonies Werckmeister.

Considéré comme “le meilleur cinéaste hongrois”, Béla Tarr possède une vision très singulière du cinéma. Que ce soit dans sa manière de filmer ou de narrer son histoire, Béla Tarr perturbe et divise la critique et les spectateurs.

Les Harmonies Werckmeister prend place dans une Hongrie froide, perdue et austère. C’est dans un petit village qu’a décidé de s’installer cet étrange cirque. On peut y rencontrer Le Prince ou observer la carcasse d’une baleine. Ces deux énergumènes ne sont malheureusement pas venus seuls et ont charrié dans leur sillage des gens de tout le pays. La tranquillité de la petite bourgade est ainsi chamboulée…

Béla Tarr nous transporte dans un univers on ne peut plus particulier et bizarre. Mais je vais mettre en second plan l’histoire décousue, déjantée et incompréhensible du film pour vous parler plus particulièrement de la technique et de la vision si particulière qu’a Béla Tarr du cinéma.

Là où la plupart des films en contiennent plusieurs centaines voire milliers, les longs métrages de Béla Tarr, ne sont eux composés que d’un nombre très limité de plans-séquences. Dans Les Harmonies Werckmeister, le réalisateur n’offrira aux spectateurs que 39 plans-séquences pour une durée totale de 145 minutes. Du fait de leur longueur, la mise en scène se doit d’être minutieusement calculée : le réalisateur mène sa caméra et ses acteurs de manière synchrone afin de composer et obtenir les plans qu’il souhaite. On suit le flot et on se noie dans ses prises. L’exercice est particulièrement impressionnant pour les scènes où le protagoniste traverse des foules et interagit avec plusieurs personnages. Mais on obtient malheureusement certaines prises dont la longueur excessive ennuie à mourir le spectateur (il ne faut donc pas regarder ce film en étant fatigué). Les plus redoutablement agaçantes sont les séquences où les personnages se déplacent à pied. On peut alors se demander pourquoi le réalisateur nous fait subir tout cela ?

“The people of this generation know information-cut, information-cut, information-cut. They can follow the logic of it, the logic of the story, but they don’t follow the logic of life. Because I see the story as only just a dimension of life, because we have a lot of other things. We have time, we have landscapes, we have meta-communications, all of which are not verbal information.” (vous retrouverez l’interview ici)

Mais tout ne peut se justifier par la vision philosophique d’un réalisateur. Le résultat obtenu est singulier, intéressant, impressionnant mais globalement trop long et trop peu accessible. Et aux dires des critiques sur ses autres films, j’ai l’impression que monsieur Béla Tarr stagne dans le genre.

Je ne peux pas dire avoir été particulièrement dérangé par la lenteur du film mais plutôt par la quasi-absence de musique pendant ces scènes dites lentes. La photographie et les sons ambiants, malgré leur qualité indéniable, ne suffisent pas à embarquer les spectateurs pendant 145 minutes.

Finalement je reste assez mitigé sur ce film. Le ratio impressionnant/ennuyeux est globalement trop faible pour pouvoir dire que j’ai aimé Les Harmonies Werckmeister. Mais j’ai été toutefois subjugué par la maîtrise du réalisateur sur plusieurs des plans-séquences qui composent le film. Que ce soit au niveau du choix des angles de vues, de la composition de l’image ou du plan-séquence dans son intégrité, ou bien de l’audace de certaines scènes, et de la puissance qui s’en dégage, Béla Tarr reste maître dans son domaine. Et rien que pour ça, après un surplus de films déconcertants, peut-être que me reprendra l’envie folle de tenter à nouveau du Béla Tarr.

Le “ghost shot” :

Dans la plupart des plans-séquences, apparaît un plan fixe, une photographie. Le réalisateur dirige chacun des personnages, compose son plan, puis fixe sa camera et fige ses acteurs. Ces tableaux représentent généralement un moment-clé, décisif du film.
Je n’ai pas choisi au hasard les shots de cet article : ces quatre photographies en sont les exemples les plus marquants. Le plus intéressant n’étant pas seulement la composition de la photographie mais la dynamique qui en découle : la manière d’y arriver, les quelques secondes ou minutes où le temps stagne, puis enfin la reprise. Le réalisateur ponctuera ainsi nombreux de ses plans-séquences.
J’ai choisi ce ghost shot pour sa composition mais aussi pour son importance dans le film. Il s’agit ici de la seule apparition du Prince, le personnage le plus énigmatique du film. On n’apercevra d’ailleurs que sa silhouette.

Père Noël Origines – Jalmari Helander (2010)

Winter is Coming…” Mais heureusement pour nous, qui dit hiver dit Noël ! Youhou ! J’ai sauté la case dépression et suis directement allé sur le 24 décembre. J’ai donc choisi de vous parler d’un “joli petit conte de Noël” :  Rare Exports.

Premier long-métrage de Jalmari Helander, ce film finlandais nous dévoile la vraie histoire de Noël. Réalisé en 2010, ce film ne sort que maintenant dans les salles françaises sous le doux nom de Père Noël Origines. Gardez en tête le nom d’origine : Rare Export. Il se pourrait qu’on en comprenne le sens au fur et à mesure de l’histoire 😉

La neige saupoudre gentiment et silencieusement le jardin. Le matin, on savoure de succulents gâteaux à la cannelle qu’on trempe dans du lait chaud. On commence à décorer la maison de jolies guirlandes, on accroche des chaussettes sur la cheminée. On ouvre chaque soir une case du calendrier en attendant avec impatience le 24… le mois de décembre et ses rituels. Ça sent bon Noël…

…sauf cette année ! Des choses bizarres se passent. Cela fait plusieurs mois qu’une équipe américaine s’est installée sur le massif de Korvatunturi. On semble y chercher quelque chose, quelqu’un. On creuse. On creuse peut-être trop profond. Pietari et son ami Juuso semblent les seuls assez téméraires pour aller voir. Il semblerait qu’on y ait découvert le vrai Père Noël. Mais alors ? Qui distribuait les cadeaux ?

Le joli Père Noël vendu par Coca Cola n’est que pacotille et pure invention. Santa Claus ne se plaisait pas à couvrir de cadeaux les enfants sages… mais à manger ceux ne l’étaient pas ! Malheureusement, Pietari n’a fait sa découverte que trop tard ! On découvre une cinquantaine de rennes égorgés, les enfants disparaissent. IL arrive. Et qui plus est, IL arrive accompagné.

Un peu trop de sauce “Gnagnan Walt disney”. On n’y coupe pas. Le thème reste Noël et son cher papa. Le réalisateur/scénariste, malgré le détournement subtil, nous livre certaines scènes et des dialogues très/trop enfantins. Sa plus grosse erreur a sûrement été de choisir comme personnage principal un enfant.

Un peu d’hémoglobine. Juste ce qu’il faut (pour moi en tout cas). Mais la tension aurait mérité d’être plus présente. (Mal)heureusement, Rare Exports est plus proche des Goonies que du film d’horreur!

Les clichés de Noël et leur détournement. C’est ici que se trouve la force du film. Dans son scénario bien ficelé et maîtrisé. Beaucoup de réalisateurs et de scénaristes s’y sont déjà attaqués, mais Noël reste un thème très difficile et peu accessible. Nanard gore ou histoire enfantine et ennuyeuse à mourir ? Pour une fois, on nous laisse un autre choix ! Rare Exports est LE film sur Noël pour les plus de 12 ans et rien que pour ça, il mérite d’être vu.

Si le courage vous prend, il existe également deux petits courts très sympathiques, sur le même thème, réalisés par Jalmari Helander avant qu’il n’en sorte un  film : Rare Exports Inc. et Rare Exports: The Official Safety Instructions. Attention, ils contiennent des spoilers.

Le « ghost shot » :

J’ai choisi ce ghost shot qui nous présente l’un des excellents détournements effectués par le réalisateur. Je ne mangerai plus ces gâteaux de la même manière…
Alors que son but premier est d’attraper et tuer les loups qui s’approcheraient trop près de sa maison, le piège du père de Pietari a récolté un prédateur bien plus gros et perturbant : un vieillard nu. N’apparait alors d’autre solution que de se débarrasser du corps. Le père de Pietari, boucher de métier, s’apprête à sa besogne quand il se rend compte que l’odeur d’un petit gâteau de Noël à la cannelle suffit à réveiller le vieillard d’entre les morts.

Metropia – Tarik Saleh (2009)

Metropia est un film d’animation suédois réalisé en 2009 par Tarik Saleh. Science-fiction ET animation résonnent pour moi comme l’une des meilleures combinaisons possibles. Nos amis japonais en connaissent un bon rayon là-dessus, mais nous autres européens pas trop. C’est donc avec plaisir (et appréhension) que je me suis lancé dans Metropia.

Metropia prend place dans un futur proche, dans une Europe surindustrialisée. Trexx, une multinationale surpuissante, a construit un gigantesque réseau souterrain permettant de relier toutes les grandes villes d’Europe. Il est alors possible de se déplacer partout en seulement quelques minutes et quelques stations de métro. Dans ce monde enseveli sous la grisaille, Roger évite par principe et par peur le métro. Lui préfère utiliser son vélo pour aller au boulot… jusqu’au jour où il est forcé de prendre ce qu’il redoutait le plus. Sa descente aux enfers commence dès lors qu’il pénètre dans l’antre souterraine. Il commence alors à entendre une voix. Mais il n’est pas fou, il le sait. Cette voix n’est pas la sienne. On essaie de le contrôler.

Conspiration, aliénation de la population, perte d’émotion, contrôle gouvernemental, Tarik Saleh a réuni toutes les composantes nécessaires à un scénario (on ne peut plus basique) de science-fiction. Mais le point fort de Metropia ne réside pas tant dans son scénario (un peu lent et décevant parfois) que dans sa réalisation et l’ambiance qui en résulte.

Metropia est avant tout une expérience visuelle impressionnante. La technique utilisée par Tarik Saleh se base sur la photographie et n’est pas sans rappeler le talentueux Terry Gilliam et ses animations délirantes de Flying Circus. Le réalisateur utilise des photographies de lieux réels et de personnes existantes, qu’il retouche minutieusement à l’aide de Photoshop puis qu’il anime avec Adobe After Effects. L’effet obtenu est une étrange déformation de la réalité.

Les personnages sont disproportionnés, voient leurs mouvements limités, restreints, contrôlés, automatisés. Le réalisateur ne nous les montrera que de face ou de profil. L’animation est ici au service du scénario. On retranscrit le malaise des gens et la pression qu’ils subissent non pas par un jeu d’acteurs mais par un jeu d’animation et par une composition maitrisée de chacun des plans du film.

Côté visuel, Tarik Saleh nous en met plein la vue, mais l’effet n’aurait pas si bien marché si le côté sonore n’avait pas suivi. La bande originale composée par Krister Linder souligne et participe à cette ambiance metropienne. Pour ce qui est des voix, le réalisateur a décidé pour chacun de ses personnages de combiner une voix connue à un faciès inconnu. C’est ainsi que Roger hérite de la tête du chef du restaurant où mangeait régulièrement l’équipe du film, et de la voix de l’acteur Vincent Gallo (Buffalo ’66). Quant à elle, Nina est la jolie combinaison d’une vendeuse de maquillage à Stockholm et de l’organe vocal de Juliette Lewis (Strange Days). Alexander Skarsgård (Melancholia) est la voix qu’entend Roger. On obtient des personnages très atypiques et on ne peut plus réels.

Avec une réalisation maîtrisée, une image impressionnante, une bande sonore de qualité, une technique très particulière et un scénario simple, le réalisateur nous offre un film d’animation de science-fiction atypique et intéressant qui vaut largement le détour.

Le « ghost shot » :

tougoudoum tougoudoum tougoudoum tougoudoum
Tout le monde est fatigué et las de sa journée.
Personne ne le remarque. Ils sont trop occupés et perdus dans leurs pensées.
Mais nous, on la voit. On peut l’observer, la suivre discrètement… sans qu’elle ne le sache…
tougoudoum tougoudoum tougoudoum tougoudoum

Metropia est visuel et sonore. Les scènes de métro qui jalonnent le film (aah c’est pour ça le nom…) sont l’exemple parfait de cette combinaison. Le réalisateur nous fait voir ce qu’il veut en réglant parfaitement ses photos et se plaît à nous faire vibrer au son du balancement des rames… tougoudoum tougoudoum

Drawing Restraint 9 – Matthew Barney (2005)

Film américano-japonais, réalisé en 2005 par l’artiste contemporain Matthew Barney, Drawing Restraint 9 prend part à un projet artistique composé d’un total de 16 oeuvres : Drawing Restraint. Matthew Barney signe au travers de DR9 la neuvième et seule oeuvre cinématographique de son projet.

L’histoire se construit autour du délicat thème de la pêche à la baleine. Un navire japonais, le Nisshin Maru en est le théâtre. Les deux rôles principaux sont interprétés par le réalisateur lui-même et par sa compagne, la chanteuse islandaise Björk. Trop de composantes intrigantes pour que je ne puisse m’y intéresser. Connaissant déjà Björk et son univers, j’ai voulu comprendre un peu plus le réalisateur et plus particulièrement son projet avant de me lancer. Après avoir consulté le site http://www.drawingrestraint.net/, lu quelques critiques sur le film (loin d’être toutes positives), je me suis finalement décidé et lancé dans l’aventure. Et quelle drôle d’aventure…

Deux intrigues principales composent DR9. A l’intérieur du Nisshin Maru, un couple, une rencontre, une transformation. A l’extérieur, la vie, l’évolution d’étranges sculptures géantes.

Le couple y endosse le rôle d’occidentaux en visite sur le Nisshin Maru. Ce sont dans les dédales du bâtiment que nous les suivons. Via différents rites, les deux personnages sont méticuleusement coiffés, maquillés, et préparés. Chaque étape est orchestrée et millimétrée par une impressionnante rigueur protocolaire (parfois très/trop pesante). La solennelle cérémonie du thé présidée par le commandant du navire en est l’exemple le plus marquant.

En opposition totale, sur le ponton, le spectateur suit dubitatif l’évolution de deux sculptures géantes : un ambre gris, concrétion intestinale de baleine, et “the field”, une création de 25 tonnes de gelée de pétrole. Le spectateur ébahi tentera malgré lui d’en décortiquer une quelconque signification pendant que le réalisateur modèlera, torturera, et fera subir tous types de métamorphoses à ses sculptures.

Sûrement une épreuve pour beaucoup, une oeuvre pour peu, DR9 mitige et divise le public. C’est en soit une oeuvre artistique, et c’est donc en tant que telle et non en tant que film qu’il faut la voir et la découvrir. On ne suit pas ici les composantes classiques d’un film, qu’on se le dise ! Mais on se laisse finalement entraîner par l’étrangeté des situations, et particulièrement grâce à la symphonie et l’harmonie perpétuelle de la musique et de l’image. Le réalisateur nous sert scènes après scènes une mise en scène bluffante. La musique elle, y est björkement déroutante.

On notera malheureusement qu’en opposition à l’impressionnante intensité de certaines scènes, d’autres tirent en longueur. Il faut dire que le réalisateur a décidé de nous malmener pendant plus de 2h20.

Drawing Restraint 9 provoque, envoûte, perturbe, dérange. Soyez prêts !

Le « double ghost shot » :  (attention, SPOILER inclus)

Il n’était pas possible de choisir autre ghost shot. J’en ai encore des frissons. C’est ici qu’on atteint le summum, la limite de la folie. En parallèle, le réalisateur nous offre deux plans qu’il décide de séparer physiquement par une fine couche de gelée de pétrole. En surface, on y découvre la beauté d’une étreinte. Immergé en eaux troubles, on subit une dérangeante mutilation, d’une violence maîtrisée, qui se conclut par leur ahurissante transformation. Le tout, s’il vous plaît, sur fond de chant japonais « traditionnel ». Aie! Aie! Aie!