Shame – Steve McQueen (2011)

Attention, cette critique contient des révélations majeures sur le film (spoilers).

Ne la lisez pas si vous n’avez pas encore vu le film.

Un homme est allongé sur son lit, inanimé, recouvert d’un drap bleu, la main posée au niveau de son sexe. Le plan dure. L’homme bouge lentement les yeux, comme animé d’une pulsion scopique, qui se révèlera être le moteur principal de son addiction sexuelle.  En un plan, tout ce qui fait la puissance du récit et de la mise en scène de Steve McQueen est là.

Soit l’histoire de Brandon, trentenaire new-yorkais branché, qui souffre d’addiction sexuelle. Il vit seul et consacre essentiellement son temps à son travail. Quand sa sœur Sissy arrive sans prévenir à New York et s’installe dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie et va devoir regarder en face la vérité de sa condition.

Dès les premiers plans du film,  le réalisateur insiste sur le caractère répétitif des actes de Brandon et sur la monotonie de sa vie : métro, boulot et sexe sont les trois axes directeurs de la vie de Brandon.  Le ton est donné. S’en suit une formidable séquence dans le métro qui introduit Brandon comme un prédateur sexuel farouche et déterminé qui pourtant n’aboutira pas à ses fins cette fois, ce qui aura à l’issue du film une importance cruciale.

Le récit tient sur quelques lignes seulement, mais sa richesse est prodigieuse. Steve McQueen et Abi Morgan (co-scénariste) s’en tiennent à leur postulat de départ et s’efforcent à le développer 1h40 durant. Ils vont au bout de leur sujet, sans la moindre concession et traitent donc de manière frontale l’addiction sexuelle de Brandon (les scènes de masturbation, la nudité) mais cela sans jamais tomber dans la vulgarité vers laquelle le sujet aurait pu les mener allègrement. Et c’est là que se situe leur tour de force.

Le récit tout entier est construit autour des thèmes de la boucle et du miroir.  (La fin qui ne fait que répéter et réinterpréter le début), les mêmes évènements se répètent sans cesse mais inversés (Brandon surprend Sissy nue dans la douche alors qu’elle le surprendra plus tard en train de se masturber sous la douche). De même, les reflets des personnages apparaissent sans cesse dans l’univers urbain froid, vitré et métallique qui les entoure. Ces reflets omniprésents sont un moyen de symboliser la dualité des personnages principaux, tiraillés entre leur raison leurs pulsions (le sexe pour Brandon, la recherche excessive d’affection pour Sissy).

Steve McQueen revisite le mythe du Dopplegänger et matérialise par ces reflets, les démons intérieurs de ses personnages. Il pousse ce principe jusqu’à faire de Sissy un révélateur pour Brandon qui voit en sa sœur un double, ce qui le force à affronter la réalité de son addiction. C’est par ce personnage qu’arrive le trouble et que commence la lente descente aux enfers de Brandon.

En effet, Brandon ne trouve la jouissance et le réconfort que dans des actes sexuels mécaniques et froids.  La seule fois où il trouve l’occasion de développer un véritable lien émotionnel, avec une collègue de travail, il se retrouve dans l’incapacité de lui faire l’amour par manque d’excitation. Il ne surpassera pas ce blocage psychologique et nous le retrouverons quelques minutes plus tard dans le même lieu en train d’avoir une relation sexuelle impersonnelle avec une inconnue.

C’est toute la détresse, la solitude et l’aliénation de l’homme moderne que cristallise Steve McQueen dans ce film. Le monde qui entoure Brandon est sans cesse cloisonné. On soulignera notamment le superbe travail d’image de Sean Bobbit, et notamment le travail fait sur les lignes verticales et horizontales qui traversent sans cesse le cadre et le cloisonnent, pour mieux isoler les êtres humains les uns des autres. Chacun occupe sa case, il n’y a pas de rapprochement possible.

L’espace est régulièrement entravé par des vitres, derrière lesquelles Brandon visualise et projette ses fantasmes. Ainsi, il n’aura de cesse de reproduire une position sexuelle qu’il aura observé dans la rue à travers la fenêtre d’un immeuble. Brandon tente sans cesse de se lier au monde extérieur, de se conformer à ce dernier pour mieux s’y intégrer, mais il est sans cesse confronté à son échec.

On retrouve le brio de Steve McQueen pour la mise en scène des corps, dont il avait déjà fait preuve de l’étendue dans son précédent film, Hunger. Il retranscrit à la perfection leur organicité, leur fonction, leurs mouvements. De même, l’on sent la grande influence du passé expérimental du réalisateur (Steve McQueen était un grand artiste contemporain avant de passer à la réalisation cinématographique), notamment dans le choix de la durée de certains plans (l’ouverture, le jogging) ou dans la précision diabolique et audacieuse de certains cadres.

Impossible ici de ne pas parler aussi de l’interprétation exceptionnelle de Michael Fassbender, qui traverse le film de manière incandescente et qui confirme qu’il est bel et bien un des acteurs les plus intéressants et impressionnants du moment. Son engagement physique et émotionnel est total. Son jeu est dense et possède de nombreuses nuances. On retiendra notamment un moment extraordinaire lors de la scène de triolisme où l’expression de Brandon qui approche de la jouissance, s’approche de celle d’une souffrance qui pourrait lui être mortelle.

Eros rencontre Thanatos et l’addiction sexuelle de Brandon ne suffit désormais plus à surpasser le vide affectif qui caractérise sa vie. Il prend alors conscience qu’il n’est qu’une coquille vide incapable de ressentir la moindre émotion ni de créer aucun lien avec un autre être humain. Il est condamné à finir seul. Il n’est plus que l’ombre de lui-même : il ne fait plus qu’un avec son reflet.

A la fin de son périple, blessé et fatigué autant moralement que physiquement, Brandon croise à nouveau dans le métro la jeune femme qu’il avait traqué au début du récit.  Joueuse, elle l’invite à flirter avec elle. Mais cette fois la réaction de Brandon est toute autre. Ambigü, impassible, nous sommes bien incapables de savoir ce qu’il va faire.

Ce dont nous sommes sûrs, c’est que quelque soit sa décision, Brandon est d’ores et déjà condamné à rester prisonnier de sa condition et de son addiction.  Il ne lui reste que sa solitude et son incapacité à créer un lien avec d’autres personnes. Il ne lui reste que la honte. Celle qui lui colle à la peau.

Le « ghost shot » :

Ce plan intervient lorsque Brandon est au plus bas. Il s’agit du reflet déformé du personnage dans un miroir. Ainsi, nul besoin de mots pour mettre en valeur la déconstruction du personnage, l’atteinte du point de non retour. A ce stade Brandon est un être déformé, qui ne se reconnaît plus dans ses actes. Un plan simple et puissant qui marque durablement la rétine et l’esprit.

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5 Responses to Shame – Steve McQueen (2011)

  1. Moi says:

    Merci pour votre analyse du film, vous réussissez à exprimer ce que ce film a provoqué en moi depuis que je l’ai vu! Pour la fille du métro, à mon avis elle n’a plus autant d’intérêt qu’au départ pour lui maintenant qu’elle est acquise…Le fait qu’elle porte une alliance semble finalement la rendre pathétique à ses yeux, tout à coup elle est banale. (Mais ce n’est que mon interprétation!)

    • Merci pour votre commentaire !

      Votre interprétation concernant la fille du métro est très intéressante. Sachant qu’en plus Steve McQueen insiste deux fois sur l’alliance. La première fois, au début de l’histoire, Brandon trouve cela encore plus excitant. A la fin, il ne le voit plus du tout de la même manière, c’est presque un dégoût pour lui. Une note d’espoir ? Un retour à la morale ? Je ne pense pas. En tout cas cela rejoint la théorie de la boucle et du miroir inversé dont je parle dans la critique 😉

  2. Sevya says:

    Merci pour cette analyse qui effectivement m’apporte un angle que je n’avais pas forcément vu du film. De mon côté, j’ai senti une sorte d’attirance sexuelle du personnage principal pour sa soeur qu’il essaie de contrôler par ses multiples rapports. Le fait qu’elle apparaisse dans son appartement le met en face de ses pensées incestueuses, par conséquent il a tendance à la rejeter pour se protéger de son désir pour elle… C’est ce que j’ai ressenti en tout cas, et la scène sur le canapé devant la télé de ce fait met réellement mal à l’aise.

  3. Très grand film en effet! Quel claque! Et bon article, bien rédigé, ce qui n’est pas donné à tout le monde.

    • Alban Ravassard says:

      Content de voir que vous avez apprécié le film et l’article ! Merci beaucoup pour votre compliment.

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