Le plaisir de la salle de cinéma

A l’heure où la diffusion des films est de plus en plus facilitée et encouragée par le développement de nombreux supports tels que les DVD, les Blu-ray, l’essor de la télévision, internet et l’apparition incessante de nouveaux dispositifs de « Home cinema » et autres rétroprojecteurs dont la qualité ne cesse de s’accroître; on peut se demander quel intérêt on peut encore trouver à aller au cinéma et donc à se déplacer en salles.

Ceci nous demande en effet de fournir un effort et de nous déplacer pour aller voir un film en compagnie d’inconnus. Pourquoi ne pas rester à la maison, seul, ou en famille afin de regarder un film en toute tranquillité bien installé sur son canapé ? Il n’est donc pas étonnant de voir de plus en plus de personnes arrêter purement et simplement d’aller au cinéma. Cependant la salle de cinéma est loin de rendre l’âme. Qu’est ce qui la rend irremplaçable ? Quel est son attrait irrésistible sur les spectateurs ?

L’atout principal de la salle de cinéma, en dehors de toute considération technique ou de nouveauté c’est l’ambiance qui s’y dégage. Tout le monde possède un cinéma qu’il préfère, chacun peut trouver une raison spécifique qui le fait retourner dans cette salle précise. En cela, le décorum possède ici une importance primordiale. C’est bien sûr plus ou moins vrai selon les cinémas mais quel qu’il soit, chaque cinéma possède son ambiance, une sorte d’atmosphère mystique propre à chaque salle, où se déroule un spectacle que l’on considérait, à ses débuts, magique. Magique, l’expérience le reste malgré tout même si désormais n’importe quel spectateur lambda est « formé » même inconsciemment par les images foisonnantes qui l’entourent.

Malgré cela, bien qu’ayant connaissance de la nature technique du cinéma, chaque spectateur se laisse pourtant transporter à chaque projection, étrange rituel collectif à tendance narcissique car c’est nous que nous venons voir, à travers ce grand rectangle blanc sur lequel est projeté un « simple » faisceau de lumière qui nous dérobe à notre réalité afin de mieux nous plonger dans une autre. Cette autre réalité nous pourrions  la qualifier d’ « hyper-réelle ». « Plus réel que le réel, c’est ainsi que l’on abolit le réel » pour citer Baudrillard.

Mais revenons-en à la question de l’ambiance. Passé la découverte du décor, vient l’installation dans un fauteuil, confortable, dans lequel le spectateur peut se blottir et se laisser aller, se préparant pour le voyage mental qui va suivre. Le fauteuil apparaît alors comme un cocon protecteur et participe à l’ouverture de l’intérêt du spectateur, à l’éveil de sa conscience. Car sous son apparence anodine, ce fauteuil nous met déjà en conditions de bonne réception du film. Nous sommes alors plus attentifs que si nous étions chez nous, libres de nous déplacer comme bon nous semble, et d’interrompre le film à convenance. Ici, pas d’interruption (sauf problème technique), tout est fait pour que vous ne soyez concentré que sur votre rapport aux images projetées. Le corps étant au repos, l’esprit a tout loisir de s’abandonner à la contemplation et à l’analyse de ce flux continu d’images qui l’interpellent.

Les lumières s’éteignent alors progressivement, parfois brutalement, et le voyage peut alors commencer. On glisse ainsi petit à petit dans un autre univers que l’on pourrait qualifier d’onirique même si là n’est pas son essence. Car le cinéma, de par sa nature, se rapproche du rêve. On y rêve les yeux ouverts, bercés par un processus se rapprochant de l’hypnose.

Aller au cinéma, c’est aussi se retrouver dans une salle avec des inconnus et partager avec eux une expérience collective qui malgré son statut reproductible est pour chacun unique. Par ailleurs, comme Roland Barthes le soulignait dans son essai « En sortant du cinéma » ce partage à quelque chose d’ « érotique » car c’est une expérience qui est paradoxalement intime et collective à la fois. Nous sommes ainsi placés tous ensemble dans la position de « voyeurs », se délectant des images et du son qui s’offrent à leur sens.

Enfin, comment parler de la salle de cinéma sans parler des conditions de projection proprement dites. Tout y contribue à une immersion totale dans la diégèse du film projeté : son environnant, enveloppant et puissant qui nous plonge dans l’univers sonore du film et la toile géante offerte à nos regards et sur laquelle peuvent se matérialiser nos rêves les plus fous. Autant de choses que le « home cinema », malgré l’agrandissement des écrans est encore loin de pouvoir égaler.

Mais il est vrai que la salle de cinéma possède aussi ses désagréments… Qui n’a pas été gêné par des spectateurs intempestifs qui se mettent à téléphoner en pleine séance, à parler tout le long du film à voix haute, à manger du pop-corn ou des bonbons de façon bruyante ? Cela fait pourtant aussi partie de l’expérience de la salle et contribue à sa spécificité. Des moments magiques peuvent aussi avoir lieux où l’expérience collective devient inoubliable, comme quand une salle remplie de spectateurs assiste dans le plus grand silence à des moments forts.

A l’image des êtres humains, chaque séance et chaque salle de cinéma se ressemblent, mais possèdent pourtant un caractère unique. Et c’est, entre autres, pour cela que le Septième Art n’est pas prêt de rendre l’âme en salle et ce, que la projection soit faite en pellicule ou en numérique. Pour notre plaisir insatiable de spectateur.

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4 Responses to Le plaisir de la salle de cinéma

  1. Epikt says:

    Une vision bien romantique si tu veux mon avis.

    Le seul argument que je reçois c’est l’impossibilité d’arrêter le film (sauf à sortir de la salle), ce qui peut-être le rend moins « jetable » (quoique…) et surtout prive le spectateur de tout contrôle sur le déroulement du film.

    Pour le reste…
    Je suis de moins en moins fan du cinoche en salle, j’y vais quasiment plus (va falloir résilier ma carte UGC ^^). Déjà faut se dépêcher de voir les films avant qu’ils jarclent, déjà ça c’est agaçant. Ensuite, bah, une fois tout pesé je ne suis pas convaincu d’y voir les film dans de meilleures conditions que chez moi, même en ne comptant pas la flexibilité offerte par le home cinema. Certes, dans l’idéal en salles les conditions sont meilleures mais en pratique au moins une séance sur deux (et je suis généreux) est gâchée par les autres spectateurs (qui parlent, mangent, ronflent, ont une coupe afro, font claquer leur siège en sortant, me marche sur les pieds en rentrant car en fait ils sont seulement allé au toilettes,… ou simplement qui tiennent absolument à s’assoir à coté de moi) ou les mauvaises condition de projection (écran minuscule, projecteur faiblard, son trop fort, point mal fait, cadre coupé,…), sans parler d’un fauteuil pas toujours confortable.

    Du coup j’en finis par me déplacer en salle pour des motivations qui n’ont plus rien à voir avec le cinéma, mais avec la bière que j’irai boire après.

  2. Dans l’absolu je suis d’accord avec ta définition du plaisir de la salle de cinéma. Je préférerai toujours découvrir un grand film en salle que chez moi, pour profiter de l’immersion totale offerte par la projection. Lorsque j’aime un film, j’aime être enveloppé, submergé par l’image et en profiter avec jubilation (je me rappelle d’une séance mémorable de L’Ile de Kim Ki-duk à la Filmothèque du Quartier Latin, où j’étais assis au premier rang à 3 mètres de l’écran, une véritable expérience qui n’est pas pour rien dans mon amour pour ce film).

    Par contre, et là je rejoins Epikt, je trouve le public complètement insupportable. Je ne sais pas si je suis devenu un vieux con, mais il n’y a plus une séance que je vois sans que des spectateurs parlent à haute voix (quand c’est ponctuel passe encore, mais ça dure souvent pendant tout le film) ou autre désagréments (téléphone, coups de pied dans le siège, etc -> lire http://limpossibleblogcine.blogspot.com/ pour en rire). C’est une vraie plaie et j’en viens à regretter mes années étudiantes à découvrir des chefs d’oeuvres dans une salle belfortaine absolument vide en pleine après-midi…

    Donc la salle oui, mais tout seul !

  3. David T says:

    Je suis bien trop maniaque au cinéma pour ne pas te comprendre Epikt dans ton agacement envers les autres spectateurs qui ne sont pas, comme moi ou toi apparemment, des puristes pour qui la moindre distraction mériterait un châtiment corporel particulièrement douloureux (bon d’accord, je m’emporte^^). Mais malgré les autres, le cinéma reste irremplaçable. Malgré les fauteuils cassés, malgré les écrans décevants, malgré les flous dans la mise au point, le mauvais cadrage ou le bruit du sèche-main des chiottes qui traversent les murs.
    (merci Pierre pour le lien^^ dernière aventure contée, un mangeur de chips devant Hara-Kiri, à lire !)

  4. I.D. says:

    « Mon film préféré de Roman porno est « Yojohan Fusuma no urabari/ The World of Geisha’ (1973) de Kumashiro. Hélas, je dois signaler que si on le regarde en dvd, les images sombres, qui au cinema émergent de zones d’ombre, ne sont pas visibles ; les scenes clés du film sont tournées au-travers d’un moustiquaire. Si on le voit dans une salle de cinéma, dans l’obscurité complète le spectateur atteindra une véritable expérience Japonaise, celle de ce noir (shikkoku) qui suggère une moiteur nacrée, comme un effet de lacque. Un dvd ne peut pas montrer ce noir. Sur l’ecran télé, le noir nuancé de la péllicule est projeté vers le spectateur…du coup ces choses subtilement visibles deviennent plus floues,, moins distinctes sur le petit écran. » (Masaru Konuma dans http://www.cahiersducinema.com/VI-Noeuds-coulants-eloge-de-Konuma.html)

    Voilà un bon exemple de l’importance du Cinéma au cinéma. Après, je dois avouer que je rejoins certaines choses qu’Epikt écrit mais le plaisir de la salle, c’est quelque chose. Il doit y avoir un certain fétichisme là-dedans…

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