Il était une fois en Anatolie – Nuri Bilge Ceylan (2011)

Grand prix du festival de Cannes 2011 (ex-aequo avec Le Gamin au vélo des frères Dardenne), Il était une fois en Anatolie est le dernier long-métrage du réalisateur turc Nuri Bilge Ceylan. Celui-ci est un habitué de la Croisette puisqu’il y avait déjà remporté en 2003  le Grand prix pour Uzak, ainsi que le Prix de la mise en scène en 2008 pour Les trois singes.

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser croire, le film ne tient ni du conte de fée ni du western. Nous n’assisterons pas à une épopée grandiose : lieu et action sont ici réduits à leur plus simple expression. Le récit nous embarque avec un petit cortège de voitures sillonnant les paysages désolés d’Anatolie dans une obscurité croissante. A leur bord, un médecin légiste, un juge, un commissaire, des policiers, un meurtrier et son complice. Tous sont à la recherche d’un lieu mal défini, où l’assassin a enterré sa victime. La traversée des steppes, au fil de lieux qui se ressemblent tous jusqu’à un point inquiétant, est éprouvante. Le spectateur se trouve en empathie croissante avec les personnages qui plongent tour à tour dans l’ennui, l’exaspération, la fatigue et la désorientation. Le trajet n’est qu’un prétexte (un MacGuffin, pour nommer le procédé) à l’errance des personnages, qui se questionnent et révèlent progressivement des blessures intimes.

Une fois le corps finalement retrouvé, le récit bascule. Le ton change, marqué par un comique fugace et un léger absurde. La levée du jour marque un retour brutal au monde et à la douloureuse réalité du crime.

La lumière joue ainsi un rôle crucial dans le film : elle ne divise pas seulement le récit en deux parties, la première nocturne et la seconde diurne, mais elle se dote surtout ici d’une dimension à la fois symbolique et sensorielle. Lors d’un des plans centraux, la flamme d’une lampe, seul rempart des hommes contre l’obscurité, menace de s’éteindre sous un vent glacé. La lumière enveloppante qui baigne les éléments et les arrache à l’obscurité diffuse une chaleur quasiment palpable par le spectateur.

Nuri Bilge Ceylan revendique l’influence de la culture russe sur son œuvre : la beauté des scènes n’est en effet pas sans rappeler le travail de Tarkovski, dont les plans à la lenteur hypnotique nous invitaient déjà à sonder l’invisible et à découvrir la poésie bouleversante de paysages mornes et hostiles. L’attention est aiguisée vers chaque détail, et l’on perçoit une dimension fantastique dans les ombres, le bruissement des feuilles, la forme particulière d’un rocher.

Mais la référence la plus directe est à chercher dans la littérature, à travers Dostoïevski mais surtout Tchekhov. On retrouve toute la lucidité et l’humanisme de l’auteur, ce grand chroniqueur de la vie « telle qu’elle est » qui avait si singulièrement su mêler dans son œuvre tout le tragique, le trivial et le comique de l’existence. Le personnage du médecin, observateur lucide de la vie provinciale turque, est la représentation directe de cet hommage.

Pour apprécier pleinement Il était une fois en Anatolie, le spectateur averti devra s’armer de patience et de concentration. Mais le résultat est à la hauteur de l’effort. Car Il était une fois en Anatolie est de ces films qui nous prennent à partie et ne nous laissent pas inchangés.

Des indices sont distillés progressivement sur l’intrigue, nous laissant en mesure de nous faire une opinion personnelle sur les motivations de chaque protagoniste. Le récit sonde les âmes de chacun et nous entraîne dans la profondeur des drames intérieurs des personnages. Le regard du spectateur est intégré à l’action, comme cela est exprimé de façon formelle dans un très beau plan où le regard du médecin fixe directement la camera comme un miroir.

Le « ghost shot » :

Impossible de ne pas choisir ce plan, à la beauté absolument envoûtante. Au milieu de la nuit, le convoi fait halte dans un village, où il est accueilli par son maire. Alors que les protagonistes exténués plongent dans la torpeur, la fille de leur hôte apparaît. Car il faut bien parler d’une apparition, d’une manifestation lumineuse dont la grâce fait douter de sa réalité. L’esthétique de la vision, nimbée de lumière, n’est pas sans rappeler les clairs-obscurs caravagesques français ou hollandais.

A la vue de la jeune fille, tous sont troublés. Le meurtrier, bouleversé sort pour la première fois de son apathie.

Nuri Bilge Ceylan nous parle ainsi de la genèse de cette scène : « Quand je faisais mon service militaire, il pouvait se passer trois mois sans que nous voyions une seule femme, nous vivions entre hommes. Quand une jeune fille apparaissait dans notre vie, c’était comme un miracle. Lorsque nous marchions pendant des jours et que nous rencontrions une jolie femme dans un endroit perdu, cela produisait une émotion chargée de mélancolie. (…) Pendant que j’écrivais le scénario, j’ai parlé à des responsables de la police et à des bureaucrates en Anatolie. Ils me racontaient que des suspects pendant trois jours pouvaient ne pas prononcer un mot ni se confesser et, soudain, après avoir vu une femme ou entendu le cri d’un enfant, ils pouvaient se mettre à pleurer et commencer à tout avouer. »

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3 Responses to Il était une fois en Anatolie – Nuri Bilge Ceylan (2011)

  1. David T says:

    Que penser donc de ce climax émotionnel ressenti dans le regard du médecin à la toute fin du film ? Quelque chose se passe sous nos yeux, mais c’est resté opaque et mystérieux à mes yeux…

  2. Carole says:

    Il me semble que cela montre qu’au cours du récit quelque chose a changé chez le médecin: à la fin il n’est plus le simple spectateur qu’il était, mais un acteur consentant. Il prend en tout conscience un risque professionnel (la décision qu’il prend durant l’autopsie, un instant avant de se retourner vers la fenêtre), il choisit d’évoluer. Personnellement, ce que je lis dans son regard (et ce qui à mon avis guide sa décision), c’est de la compassion: tout autant pour la femme et son enfant que pour le meurtrier.

  3. David T says:

    Ce ne serait donc qu’une emphase voulue dans l’intensité de la scène. J’y ai vu la même chose que toi, mais l’acteur joue tellement cette intensité, et l’oeil de Ceylan s’attarde tellement dessus, mes sens et mon esprit étaient déboussolés et j’ai donc cru en conséquence qu’il y avait là une signification plus forte et plus mystérieuse qui m’échappait…

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