The Murderer – Na Hong-jin (2011)

Cela est peu dire que nous attendions de pied ferme et avec envie le second long-métrage de Na Hong-jin, dont le premier film, The Chaser était un petit bijou noir, taillé au cordeau, qui clouait le spectateur à sa chaise par son rythme effréné et son suspense permanent.

Présenté à Cannes dans la section « Un certain regard », The Murderer laissait entrevoir une œuvre semblable à la précédente, tout en étant plus longue et donc plus ambitieuse. Les premières images laissaient espérer un retour fracassant du génial réalisateur. A tort.

Ce nouvel opus, divisé en quatre chapitres conte l’histoire d’un Sino-Coréen répondant au nom de Gu-nam. Chauffeur de taxi, menant une vie misérable, il est depuis six mois sans nouvelles de sa femme partie en Corée du Sud. C’est alors que Myun, un mafieux local, propose à Gu-nam de l’aider à passer en Corée pour retrouver sa femme et même de rembourser ses dettes de jeu. En échange, ce dernier devra assassiner un inconnu.  Mais bien sûr, rien ne se passera comme prévu.

Le début du film est assez prometteur, car il joue allégrement des codes des films de genre, notamment policier et thriller. On notera par ailleurs, une mise en scène très réussie des séquences de mah-jong.  Très vite le postulat de départ est posé, mais, alors qu’il devrait être entraîné dans une spirale effrénée, le récit joue aux montagnes russes et alterne assez maladroitement séquences d’action relativement spectaculaire et séquences plus « narratives » mais malheureusement répétitives et parfois sans grand intérêt.

Très vite, le film prend des allures de blockbuster estival, comme si le réalisateur cherchait à utiliser tous les clichés et les idées reçues qu’ont les occidentaux sur le cinéma coréen, pour garantir une belle carrière internationale à son film (ce qui a visiblement fonctionné).
Mais le film souffre d’une durée trop longue qui provoque un essoufflement rapide du récit, que Na Hong-jin tente de combler en surenchérissant dans l’action, la caméra convulsant, même quand il ne se passe rien d’exaltant à l’écran. Les scènes d’action sont confuses, voire parfois illisibles à cause d’aberrations de format d’image et d’étalonnage, doublées d’un montage épileptique.

De même, le récit s’attarde sur des choses inutiles, multiplie les intrigues secondaires qui viennent boursoufler le récit principal plutôt que de le booster  (exemple : la mystérieuse disparition de la femme du personnage principal). Cela n’empêche donc pas l’installation d’un vague ennui, qui peu à peu, persiste.

On plonge alors dans l’improbable : le héros échappe en courant à de nombreuses voitures de police, les gangsters se battent tous au couteau et à la hache, voir avec des os… mais aucun ne porte une arme à feu (!)…. Tout cela pour mener à un dénouement bancal et téléphoné doublé d’un bain de sang complètement vain, sensé réjouir les amateurs du genre, mais qui leur laissera plutôt un goût amer de déjà-vu dans la bouche.

La fin, sombre et implacable doublé d’un brin d’ironie aurait pu nous laisser sur une note positive mais elle est néanmoins gâchée par une séquence qui apparaît au cours du générique de fin et qui transforme ce moment radical en un happy end bricolé, forcé et artificiel.  Un beau gâchis.

Le « ghost shot » :

Ce plan m’a particulièrement marqué pour son esthétique et notamment la composition du cadre. Le jeu avec la profondeur et les perspectives est très intéressant. Il est assez « cliché » quand on y pense, mais c’est aussi ce qui fait son charme. De plus, il est particulièrement représentatif du film : un jeu de massacre qui va de plus en plus loin jusqu’à l’excès.

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Thumbsucker – Mike Mills (2005)

C’est un hasard de calendrier mais après Shotgun Stories, je parle à nouveau du premier film d’un réalisateur dont le deuxième opus sort cette année (ici Mike Mills, dont le Beginners est sorti en France le 15 juin dernier). Thumbsucker est quant à lui sorti en France en 2006 sous le drôle de titre « Âge Difficile Obscur », dont je n’ai compris que bien plus tard qu’il s’agissait d’une sorte d’acrostiche du mot « ado » (assez bizarrement l’affiche française ne met pas ce jeu de mot en valeur). Le film traite de l’adolescence donc, celle de Justin, un lycéen presque comme les autres puisqu’il a la particularité de sucer toujours son pouce. Autour de lui gravitent un certain nombre de personnages (ses parents, son prof, son médecin, sa copine) en proie à leurs propres démons.

On pourra reprocher au film d’être un peu décousu, sans ligne directrice bien claire, mais il est après tout à l’image de son personnage principal : il ne sait pas trop où il va. Sa vie est faite d’avancées et de reculs, de doutes et de tâtonnements, le film nous fait suivre son évolution et ses expériences. Cet état est délicatement souligné dans la mise en scène de Mike Mills par les nombreux mouvements de caméra latéraux : allers-retours ou travellings en forme de fuite en avant (comme le très beau dernier plan, même s’il est très typé film indé US). La réalisation est plutôt sobre, sans relief particulier mais pas déplaisante, les personnages y étant filmés de près.

Si le scénario ne brille pas par son originalité particulière dans sa description plutôt réaliste d’une Amérique des suburbs déprimée, il bénéficie néanmoins d’une excellente écriture et de dialogues incisifs. A plusieurs instants, sans qu’on le voit venir, les personnages lâchent une phrase dont les quelques mots contiennent à eux seuls tous les enjeux du film, que ce soit le petit frère de Justin (« You ever think maybe you’re so busy being weird, that I have to step up and be normal? » ) ou son père lorsqu’il apprend le départ de son fils (« I was just getting used to you. » ).

Mais ce qui donne au film le petit plus qui le distingue réellement de la masse des films « Sundance », c’est la qualité de ses interprètes. Avec sa gueule d’ange, Lou Taylor Pucci incarne Justin à la perfection. Il déploie une sorte de charisme dans le doute, une assurance dans la fragilité, un naturel désarmant tel que son personnage passe par différents états sans que jamais l’on ne cesse d’y croire. Un acteur qui s’est signalé par des choix intéressants (Southland Tales, The Go-Getter) et qu’il faudra suivre à tout prix. A ses côtés, Tilda Swinton se révèle tout aussi juste et touchante dans son rôle de mère (un rôle qui lui réussit décidément bien puisqu’elle excelle dans We need to talk about Kevin).

Pour terminer, je me dois de mentionner l’excellente musique composée par The Polyphonic Spree, très présente tout au long du film (alors c’est sûr qu’il vaudra mieux accrocher à ces choeurs assez atypiques). S’y ajoutent trois ballades inédites d’Elliott Smith, dont le très beau Trouble qui résonne comme un écho aux turpitudes de Justin.

Le « ghost shot » :

« You are not alone. You are not afraid. You don’t need your thumb, and your thumb doesn’t need you.« 

Je n’en ai pas encore parlé, mais Keanu Reeves trouve ici un rôle complètement inattendu. Il y incarne l’orthodontiste de Justin, sorte de hippie mystérieux et un peu halluciné. Un rôle qu’il assure avec beaucoup de drôlerie, rendant chacune de ses apparitions cultes, comme celle-ci lorsqu’il tente de soigner Justin par l’hypnose, comme éclairé par une lumière divine. Pour moi, sa meilleure performance après A Scanner Darkly.