Shotgun Stories – Jeff Nichols (2007)

Shotgun Stories est le premier film passé un peu trop inaperçu du jeune réalisateur américain Jeff Nichols, révélé un peu plus cette année à Cannes par son deuxième film, Take Shelter, qui a remporté plusieurs prix dont le Grand Prix de la Semaine de la Critique et le Prix FIPRESCI. Contrairement à ce que son titre semble évoquer, ce premier film m’a marqué par sa grande douceur. C’est pourtant bien d’un rapport de haine qu’il traite puisqu’il décrit la lente escalade vers la violence que va connaitre une fratrie dans le sud de l’Arkansas. Lorsque Son, Boy et Kid se rendent à l’enterrement d’un père qui les abandonnés à leur mère, ils rencontrent la nouvelle famille de celui-ci. Les quelques paroles prononcées par Son à propos de son père provoque le début d’un conflit entre eux et leurs demi-frères.

Malgré ce rapport de force, Shotgun Stories nous surprend et va rarement où on l’attend. Les personnages ne semblent pas vraiment attirés par la violence, celle-ci est plutôt vue comme quelque chose d’inévitable, une fatalité contre laquelle ils ne peuvent lutter. Car au fond d’eux-mêmes, plus que la haine, c’est un grand sentiment de vide que Jeff Nichols cherche à décrire dans son film. Un vide laissé par leur père absent, un vide qui s’exprime de façon différente mais qui ronge chacun d’entre eux, les empêchant de s’accomplir et de se projeter dans le futur : vide matériel pour Boy et Kid qui vivent respectivement dans un van et une tente, incapacité à lutter contre son addiction au jeu pour Son, peur de l’avenir pour Kid. Un vide symbolisé par de nombreux plans larges superbement composés au milieu desquels les personnages semblent perdus, spectateurs d’un monde sur lequel ils n’ont aucune prise. La violence apparait alors comme un choix par défaut.

Loin d’un scénario manichéen, leurs « ennemis » ne sont pas particulièrement plus « méchants » qu’eux, ils sont au contraire assez proches, ce qui rend cette haine encore plus dérisoire. L’histoire aurait d’ailleurs pu se dérouler de leur point de vue sans être bouleversée. Les scènes de confrontation sont intenses, notamment la première lors de l’enterrement du père, très théâtrale, mais sont finalement assez rares. Et la violence, loin d’être stylisée, est souvent évitée par des ellipses. Mais le film n’est jamais chiant : les personnages sont toujours sur le fil, hésitant entre deux voies et prêts à éclater, maintenant une pression constante jusqu’au bout.

Un mot sur la performance des acteurs, Michael Shannon en tête bien sûr mais pas seulement. L’intensité qu’il dégage est assez monstrueuse, alors qu’il garde pourtant un jeu tout en sobriété. On s’attend à tout moment à ce qu’il explose, mais Jeff Nichols fait finalement le choix que ce moment n’arrive jamais. Il fera le choix inverse dans Take Shelter, donnant lieu ainsi à une scène d’une force incroyable. Mais c’est ce naturel qu’ils dégagent tous qui les rend au final si crédibles et ainsi attachants.

Shotgun Stories est un premier film d’une maitrise surprenante, une sorte de film non-violent sur la violence qui s’intéresse d’avantage à ses personnages qu’aux enjeux dramatiques. Il s’en dégage quelque chose de furieusement beau et triste.

Le « ghost shot » :

Porté par une musique dépouillée et mélancolique, ce plan illustre tout le désespoir de Boy, peut-être le frère le plus touchant car aussi le plus expressif. Il y siège apathique, ruminant la stratégie de son équipe de basket misérable, comme écrasé par le poids de l’échec qui lui colle à la peau. Il nous apparaît tel qu’il se ressent : minuscule.

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5 Responses to Shotgun Stories – Jeff Nichols (2007)

  1. Tred says:

    Un premier film remarquable on est d’accord. J’ai hâte de voir « Take Shelter ».

  2. J’ai lu quelque part qu’il passerait à l’Etrange Festival. Donc plus qu’un mois à attendre !

  3. Ping: Thumbsucker – Mike Mills (2005) « Ghost Shots

  4. Ping: All the Real Girls – David Gordon Green (2003) « Ghost Shots

  5. Ping: Take Shelter – Jeff Nichols (2011) « Ghost Shots

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